Maternité de Françoise Guérin : le tabou de l’absence d’amour maternel

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maternitéVoici un livre coup de poing, si éloigné de tous les poncifs sur l’épanouissement de la femme grâce à la maternité qu’on en reste pantelant, groggy après 460 pages serrées du combat d’une femme qui ne réussit pas à se conformer aux standards de l’amour maternel.

L’autrice de cette Maternité sait de quoi elle parle : elle est psychologue clinicienne, spécialiste du lien parent-bébé ; l’héroïne de son roman, Clara, est sans doute un concentré de toutes les douleurs qu’elle a dû panser dans son cabinet.

Avant le séisme de la maternité, Clara venait d’être nommée directeur financier, une position magnifique mais qui ne suscite aucune réaction positive chez ses parents :

Quand tu vas les voir, tu as froid. Quand tu es chez eux, tu as froid. Et même sur le chemin du retour, tu as froid. (p. 12)

Le gouffre affectif est si profond, comment son mari pourrait-il le combler ?  Frédéric est pourtant le compagnon dont beaucoup de femmes rêveraient d’être l’épouse. Il se réjouit de la promotion de sa femme. Toute la suite du texte va montrer que cet homme généreux aime profondément Clara, il va essayer de tenir le cap dans cette famille qui sombre. Frédéric est la lumière de ce texte d’un noir puissant.

Tu rentres retrouver ton mari mais tu ne quittes pas ton travail, cet amant insatiable auquel tu te donnes dans une douloureuse et obscure satisfaction. Il reste maître de tes pensées et, souvent, tu dois fournir un effort pour écouter Frédéric. Professeur de français dans un collège situé en zone sensible, il t’attend entre deux piles de copies. Avec son agrégation, tu te dis qu’il aurait pu prétendre à un poste dans un prestigieux lycée comme celui où vous vous êtes connus, mais tu respectes son choix. Frédéric échappe à la critique c’est une règle que tu t’es fixée en l’épousant. Du moment qu’il est là, qu’il cuisine pour toi et te demande :

—  Ça s’est bien passé, ta journée ?

C’est une question absurde mais tu lui sais gré de la poser, encore et encore. Car non, évidemment, ça ne s’est pas bien passé ! Rien n’est jamais comme tu l’entends. Rien ne trouve grâce à tes yeux, ni tes collaborateurs, ni l’univers ingrat qui refuse de se plier à ta logique.

Alors quand Fred t’interroge, tu vides tous tes griefs et c’est à peine si tu sens le goût acrimonieux de ce que tu ingurgites. (p. 14-15)

Les premières pages de cet épais volume que l’on lit la gorge serrée mais sans pouvoir s’arrêter, disent l’essentiel de l’héroïne, Carla la mal nommée, car cette femme forte est un abîme de fragilité. La trouvaille éblouissante de l’autrice est d’avoir réussi à nous mettre dans la tête de Carla en choisissant le pronom le plus difficile à tenir sur une narration à long terme, ce « tu » qui tue, accuse et met à distance.

Maternité est un livre coup de poing écrit avec une densité qui laisse les lecteurs KO sur le ring des émotions.

Carla est enceinte, puis accouche, mais rien ne se passe comme prévu. Ce qui domine, c’est le désarroi, l’incompréhension de ce qui prospère dans son ventre puis s’accroche à son sein :

L’enfant qu’elle repousse et qui meurt de faim.

Tu as senti ta poitrine se gonfler de lait mais tu attends toujours la montée du désir, celui qui te fera consentir à ce qui n’est régi par aucun instinct. (p. 152)

Clara perd pied : la maternité ne ressemble pas à ce qu’elle en attendait. Les tétées deviennent une épreuve pour la mère et la fille. La petite se détourne de sa mère, elle en a peur. C’est l’engrenage, la dépression post partum, la plongée dans ce qui n’est plus une dépression mais un véritable délire, la solitude de Clara qui ne sait pas dire ce qui lui arrive. Les maltraitances ne sont jamais loin dans ce roman sans concession. J’ai de la difficulté à mettre le mot « roman » sur ces pages d’une violence terrible que l’on sent issues de la réalité de la pratique de l’autrice. Clara souffre autant que sa fille, effarée de ce qu’elle est, de ce que ce bébé auquel elle s’assimile fait remonter de sa propre enfance. Clara n’est que douleur, c’est ce qui l’empêche d’être un monstre. Elle essaie de remonter la pente de recréer un lien perdu, elle espère qu’un jour, sa fille la regardera.

L’écriture tendue de Françoise Guérin nous emporte dans un flot de blessures mais ce roman me semble nécessaire ; il explique certains faits divers qui nous laissent horrifiés, incapables de comprendre toute la souffrance qui se trouve souvent derrière la maltraitance infantile.

Un grand livre qu’il faut lire et faire connaître, récompensé fort justement par le prix Lettres frontière 2019.

Maternité
Françoise Guérin
Albin Michel, mai 2018, 480 p., 22 €
ISBN : 978-2-226-40037-6

(Vu 45 fois)

4 réflexions au sujet de « Maternité de Françoise Guérin : le tabou de l’absence d’amour maternel »

  1. Célestine

    On comprend tellement ce combat, même si j’ai, pour ma part, eu du bonheur à être mère, je sais que ce n’est pas inscrit dans nos gènes. Seulement dans l’inconscient collectif…Mais c’est tellement le résultat de millénaires d’idées reçues et de croyances limitantes…Limiter la femme à son utérus, c’est tellement pratique …
    Merci pour ce partage coup de poing
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Tellement pratique, en effet, de limiter les femmes à une sorte d' »instinct maternel »! De quoi expliquer aux femmes qui ont des difficultés à être mères qu’elles sont anormales, sinon monstrueuses.

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