Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Déluge de générosité chez Henry Bauchau

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Que dire devant une telle démonstration de vitalité, de fraîcheur et de créativité chez un vieux monsieur de 97 ans ?

Le psychanalyste, peintre et romancier Henry Bauchau nous a livré avec Déluge tout autre chose qu’un testament : une leçon d’espoir.

Le roman nous parle de création et d’individus cabossés, d’amour et d’amitié.

Le peintre Florian, personnalité borderline et fragile, possède une nette tendance à brûler ses tableaux. Il rencontre Florence, une jeune femme atteinte d’un cancer qui se pense condamnée et un docker qui a fait de la prison, le jeune Simon. Le professeur Hellé règne au-dessus de ce petit monde en figure tutélaire : elle protège Florian depuis des années, elle passe le flambeau à Florence.

Florence et Simon vont aider Florian à accomplir le Déluge, une immense toile où l’arche de Noé prend des allures singulièrement contemporaine : ville grouillante, métal noir, horizons barrés par un futur apocalyptique. Les deux jeunes gens travaillent sur la toile, participent à la fois à la rédemption du peintre à bout de course et à la leur. Les deux jeunes gens vont nouer une histoire d’amour, cadeau du peintre qui ne peut dire son déchirement autrement qu’en peignant une Eve sensuelle et contradictoire.

Ce roman décrit une œuvre en train de se créer, une œuvre où chaque portion du tableau est une victoire pour l’un ou l’autre des protagonistes, une œuvre fascinante sur le processus de création, ses difficultés, ses déchirements, ses petites victoires et ses découvertes. Un tableau doit donner à entendre autant qu’à voir, dit Florian. Un tableau doit être inscrit dans un processus de vie, et celui-ci inclut la mort, la maladie, le désespoir.

On suit la progression du tableau comme si on se trouvait sur les échafaudages, amateur de peinture ou non une tension nous envahit, ce monde qui progresse et qui va être noyé c’est le nôtre, c’est notre vie qui avance et que rien ne pourra protéger de l’ensevelissement final.

« Voilà que soudain je suis tombée dans mon corps comme on dégringole dans un trou, qu’on tombe à la renverse dans une passion déchirante ou un très grand amour. Ma pensée est seule à me soutenir encore. Le présent file, file et l’avenir n’existe presque plus. C’est ça la vérité, je dois bien le reconnaître. »

La fin du roman ne se trouve pas sous le signe de la mort, même si Hellé et Florian vont mourir. Un adolescent continuera l’œuvre, mais sous une forme musicale, cette fois, comme si l’art sous toutes ses formes était la seule réponse possible à la mort.

« Une petite lumière règne dans l’arche. Elle permet de vivre mais on ne sait pas d’où elle vient. Chacun a ralenti son rythme de vie pour le déluge, sauf Florian, Simon et moi. Tous dorment, à ce moment. L’esprit de Noé, au milieu des nuées et, dans l’étendue infinie de la mer, attend le retour du Seigneur. Il s’assied dans un coin, il n’écoute plus ce qui se passe au-dehors. La mer porte l’arche. L’arche contient Noé, son clan et les animaux de la terre. Et Noé, que contient-il ? C’est cela qui interroge Noé et qu’il écoute. Il entend peut-être une voix qui lui dit : Tout n’est pas en dehors mais en toi. »

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Les larmes des souriceaux : arme contre les abus sexuels ?

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Les larmes des souriceaux de moins d’un mois contiennent une phéromone inhibant le comportement sexuel des adultes à leur encontre.

Les chercheurs de l’université de Harvard qui ont fait cette découverte cherchent sans doute comment extrapoler cette découverte chez l’homme. Déjà une étude a montré l’efficacité de cette phéromone dans les larmes de femmes…

On utilise des diffuseurs de phéromones pour calmer l’anxiété des chats par exemple, à quand les diffuseurs de phéromones pour protéger les enfants contre les abus sexuels ? à quand la bombe aux phéromones pour calmer les pulsions des violeurs ? à quand l’imprégnation des vêtements par une phéromone protectrice ?

En attendant, seuls les souriceaux sont protégés par leurs larmes, les prédateurs humains ne se laissent pas attendrir par celles de leurs victimes, on dirait plutôt que cela fait partie de leurs rituels.

A méditer sur la supériorité de l’espèce humaine.

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Les lecteurs d’Henri Zerdoun

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J’aimerais vous parler d’un livre indiscret, à la fois voyeur et complice qui surprend des lecteurs de tous âges et de toutes conditions plongés dans leur lecture.

Le photographe Henri Zerdoun s’est posté en embuscade dans des lieux publics,  parcs souvent, mais aussi dans la rue ou un café, une mosquée pour un cliché étonnant, des lieux privés où le lecteur est saisi dans l’intimité de son rapport à la lecture.

« Quel enseignement pouvait m’apporter cette aventure ? Peut-être la confirmation  que l’attitude de notre corps dans l’acte de lire (son mouvement, son expression, son rythme) reste celle qui est la plus proche de notre image réelle car tournée vers notre miroir intérieur »

Les superbes clichés ont été confiés chacun à un écrivain différent et l’effet de miroir se conjugue à la mise en abîme : telle photo reflète tel écrivain, les univers se confondent, se télescopent, implosent en autoportraits pleins d’humour ou de poésie.

Troublant.

Cette re-lecture d’images d’êtres humains en train de lire, cette re-création de l’instant capturé où le lecteur immergé dans l’univers de papier baisse la garde et se révèle, c’est un monde diffracté en autant de parcelles qui reflètent votre image ou la mienne.

De l’extrême jeunesse à l’extrême vieillesse, les lecteurs capturés par l’objectif d’Henri Zerdoun lisent, le plus souvent assis, parfois en marche ou en attente, ils lisent, clos dans leur univers. Et les écrivains s’emparent de leur image, leur inventent une vie, voilà un univers clos qui nous saisit de nouveau, nous nous retrouvons captifs de ces lecteurs en marche.

Seuls les enfants restent au bord de cet univers : un petit garçon face à une malle pleine de livres, un groupe de petites filles attentives qui écoutent un jeune homme lire au bord d’une fontaine. Les enfants sont saisis au bord de la lecture, avant la plongée dans l’infini des mondes créés par l’imagination humaine.

Photos lumineuses, drôles, touchantes, émouvantes. Les humains saisis par l’objectif fraternel d’Henri partagent tous une intimité dont nous sommes exclus.

Ce livre, ce beau livre paru aux éditions Eboris en 1996,  je ne sais pas si vous pourrez le lire. Il se trouve en bibliothèque, peut-être chez des bouquinistes, plus sûrement d’occasion sur le site internet d’Amazon et de la FNAC. Les éditions Eboris ont mis la clé sous la porte, sa propriétaire ruinée par la société de distribution à qui elle avait fait confiance. Mort de ce beau projet de faire correspondre écrivains et artistes.

En attendant allez faire une visite sur le site d’Henri, le regard infini, pour découvrir quelques unes des superbes photos de ce beau livre.

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La Suisse et les étrangers : haro sur l’amalgame

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La Suisse est le pays de la démocratie directe par excellence : on vote pour tous les éléments de la vie citoyenne au niveau fédéral (les lois concernant l’ensemble de la Suisse) mais aussi au niveau des cantons, par exemple pour la rénovation d’une route ou la construction d’un immeuble. Les Suisses votent très souvent pour les articles les plus divers qui régissent leur vie. Lorsqu’un groupe de citoyens, parti politique ou association de circonstances, est mécontent d’un état de fait, il lance une initiative et s’il obtient un nombre de signatures de citoyens suffisant, le peuple vote. Le Conseil fédéral peut aussi proposer une modification de la constitution, mais le peuple est souverain, ce qui implique nombre de surprises. C’est ce vote par exemple qui a refusé l’entrée de la Suisse dans l’Europe.

Dans le cas présent, l’initiative « contre l’immigration de masse » initiée par l’UDC, le parti d’extrême droite helvétique, a été approuvée par 50,3% des Suisses qui ont voté. Le taux de participation de 55,8% est un niveau extrêmement élevé pour la Suisse ; on n’avait pas vu ça depuis Schengen et les accords sur la libre circulation.

On aboutit ainsi à une contradiction très forte : la Suisse qui est le pays où le nombre d’étrangers est le plus important d’Europe montre sa peur de l’autre et approuve un texte de l’extrême droite. De quoi faire rêver Bleue Marine.

Les régions les plus concernées par les populations étrangères, les villes et les régions frontalières, ont refusé le texte xénophobe de l’initiative ; ce sont les populations des campagnes de Suisse allemande et le Tessin qui ont voté massivement pour. S’agit-il d’un vote d’extrême droite, puisque celle-ci est à l’origine de l’initiative ?

Le vote du Tessin voisin de l’Italie procède du rejet de tout ce qui vient de Berne : le Conseil fédéral avait manifesté son opposition à l’initiative. Les campagnes de Suisse allemande, les dernières à accorder le droit de vote cantonal aux femmes alors qu’elles l’exerçaient depuis des décennies au niveau fédéral, ces campagnes qui ne voient que rarement un étranger ont voté par peur de ce monde qui évolue trop vite à leur goût et qui leur fait peur. La nostalgie de Heidi dans ses montagnes et la peur de la mondialisation.

Franchement, lorsque ma voisine, une paysanne catholique et très sympathique m’explique qu’on va être envahis par les Roms alors que nous habitons un hameau perdu  de montagne, quand je lui demande si elle en a vu  et s’ils lui ont volé quelque chose, je ne vois pas beaucoup de différences avec le vote de la campagne suisse allemande.

Les Suisses font envie au reste de l’Europe ; leur taux de chômage tient du rêve le plus fou, leur prospérité attire des entreprises du monde entier, la banque fédérale doit lutter pour que le franc suisse ne s’envole pas. Aucune médaille ne peut briller des deux côtés. Mais le pragmatisme helvétique surprendra encore le reste du monde, j’en suis sûre.

 

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Le sexe des arbres 6

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Une créature effarée, œil rond, tête oblongue rejetée en arrière, oscille entre le cri et la surprise; une liane enserre sa gorge, remonte le long du tronc puissant qui la tient en laisse.

Un peu plus bas que les stries qui soulignent la courbure de son cou, la béance de deux trous enrobés d’une boursouflure ; violence de la cicatrice.

Elle se tient figée  contre la cuisse puissante, sa bouche d’ombre aux lèvres charnues ouverte en un cri.

 

 

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