Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Taureaux et autres dangers de la campagne

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Innocente génisse

Innocente génisse

Le taureau est un animal dangereux, le torero en sait quelque chose, le paysan aussi. Plus exactement le paysan savait que le taureau est dangereux, désormais l’insémination artificielle a remplacé le mâle farouche et arrogant, bête massive aux attributs impressionnants qui, lorsqu’elle vous regardait, ne vous donnait aucune envie de franchir la barrière pour aller cueillir des champignons.

Cette suffisance de mâle aux débordements impressionnants ne se justifiait pas : depuis que les paysans ont choisi la pratique scientifique, toutes leurs vaches sont belles, elles donnent beaucoup de lait, la croupe fière et le pis lourd lorsqu’elles rentrent du pré, leurs veaux aussi sont très beaux. Ces vierges productives et reproductrices n’ont jamais connu les ardeurs du taureau ; est-ce la raison pour laquelle un certain nombre d’entre elles pratiquent un simulacre de coït, la vache dominatrice cherchant en vain à concrétiser son ardeur ?

Je ne sais plus quand les paysans se sont séparés de leur taureau, sans doute quand les raisons évoquées par le vétérinaire, rentabilité, sécurité, les ont convaincus.

Je me souviens d’un taureau, bête placide qui marchait à un mètre de son propriétaire lorsqu’il rentrait du pré, tous les jours de la belle saison. Un jour, le voisin croisa une connaissance et s’immobilisa, le taureau et les vaches firent de même. A dix mètre à peine je lisais devant la maison, le retour des troupeaux n’étant plus une nouveauté, je levai à peine le nez pendant que la conversation s’engageait.

–      Une fourche, vite, apportez une fourche ou un râteau !

Le paysan était à terre, je courus avec la fourche mais ce n’était pas la peine, le taureau avait déjà redressé la tête, tout tranquille, cornes contemplant le ciel.

Trois côtes cassées et un poumon perforé.

Mes voisins allaient-ils se séparer de la bête et la transformer en bifteck hâché ? Que nenni !

–        Il est gentil, très doux (ah oui ?) d’habitude. Quelque chose a dû l’énerver…

Et voilà. Quand le voisin rentra de l’hôpital il continua à amener ses vaches au pré, le taureau à un mètre derrière lui, fidèle compagnon. J’arrêtai de lire devant la maison, des tâches pressantes surgissant dès que j’entendais le martèlement placide des sabots dans le sentier des vaches.

Une seule chose : il tenait désormais dans sa main un bâton, « à cause des côtes », me précisa-t-il.

C’était il y a fort longtemps.

Nous avions cédé à la séduction vénéneuse d’une petite annonce : « Ferme à rénover. Grandes possibilités » sans comprendre les regards de pitié que nous lançaient les paysans du hameau. Nous avions pris leur gentillesse, lorsque nous étions allés nous présenter, pour de la sympathie.

Les travaux viraient au tonneau des Danaïdes : plus nous avancions, et plus l’étendue de ce qu’il y avait à faire augmentait.

Téléphone de nos maçons au travail :

–        Au fait, vous voulez quelle largeur, pour le garage ?

–        Nous en avons déjà parlé, vous savez bien qu’on ne peut pas faire ce qu’on veut avec un mur de pierres !

–        Eh bien si, justement : tout s’est écroulé quand on a essayé d’agrandir, alors on fait la dimension que vous voulez ! C’est quand même pratique, non ?

Nos maçons, trois frères qui se déplaçaient toujours ensemble même pour acheter un sac de ciment et que tout le monde appelait « les Dalton » étaient d’heureuses natures. Tout mur qui s’écroulait les faisait rire, toute source se mettant à traverser le salon, révélant ainsi que le carrelage avait été posé directement sur la terre leur faisait monter des larmes aux yeux tellement c’était drôle.

Nous n’avions pas le même sens de l’humour.

Bref, débordés par les problèmes d’une variété et d’une originalité inépuisables, nous n’avions pas le temps de nous occuper de tout le jardin. Un magnifique champ d’orties prospérait aux abords immédiats de la maison et nous contournions avec lassitude ce qui commençait à prendre l’allure d’un bosquet. C’est fou la hauteur que peuvent prendre les orties dans une terre qui n’a pas été cultivée depuis des décennies.

Une exception à notre laisser-aller : le potager et la rangée de framboisier en limite du paysan voisin.

Le potager parce que à la campagne, si on ne fait pas de « jardin », on est catalogué dans la catégorie « citadin égaré qui ne tardera pas à retrouver le chemin de la ville », ce qu’avait fait le précédent propriétaire au bout de dix-huit mois. Il avait trouvé de grands naïfs à qui refiler le cauchemar de sa vie.

Nous avions l’intention de durer, malgré les sourires des voisins qui devaient prendre des paris. Orgueil quand tu nous tiens.

–        Nous allons cultiver notre potager ! avais-je déclaré à mon mari.

Cela allait nous changer des bassines à déplacer au gré des gouttières vagabondes les nuits de pluie, cela serait plus gratifiant que d’attendre le menuisier dont la vie n’était qu’une gigantesque tragédie, avec les accidents et les deuils de ses ouvriers.

–        Vous n’allez pas me croire…

Non, nous n’allions pas le croire. Et manier la bêche allait nous empêcher d’enrichir la rubrique « Faits divers ». Une jeune femme tue un menuisier à coups de marteau ou quelque chose dans ce goût-là.

Je mis le feu aux herbes sèches avec plaisir, puis nous nous attaquâmes tous les deux à la terre à retourner et au chiendent qui s’opposait à nos prétentions en mottes compactes de racines. Mon mari regardait avec un vague dégoût teinté d’effroi cette inépuisable réserve de bactéries en tous genres, il aurait volontiers mis des gants s’il n’avait senti les regards narquois des voisins. Le chiendent avait légèrement reculé devant notre acharnement.

Beaux joueurs, les voisins avaient apprécié nos efforts et offert des salades à repiquer ainsi que de superbes plans de framboisiers avec les explications sur la façon de planter les piquets et les fils de fer, le tout accompagné de la ficelle pour discipliner et attacher les tiges.

Au début de l’été suivant le potager commençait à mériter son nom, les framboises étaient belles et je m’apprêtais à récolter certaines d’entre elles lorsque j’entendis des cris.

–        Attention, il va par là !

De loin je vis débouler un bovidé dans la pente, mais il se rapprochait dangereusement de notre potager, je me mis en avant et poussant de grands « Oh ! Oh ! » et en faisant des mouvements avec les bras pour signaler à la bête qu’elle ne devait pas piétiner mon carré de laitues.

–        Sauve-toi, mais sauve-toi donc !

Pas à se tromper, il y avait de l’anxiété dans la voix du voisin, il ne me tutoyait que dans l’émotion.

Je m’écartai juste à temps, l’animal avait déboulé à toute allure, renversé la clôture en fils barbelés, traversé la rangée de framboisiers. Des cris, encore un moment, des voisins en renfort avec des fourches, et enfin le calme lorsqu’ils réussirent enfin à le faire entrer dans l’étable.

Max notre vieux voisin était arrivé à ma hauteur, furieux :

–        Mais enfin qu’est-ce qui vous a pris ? C’est dangereux, un taureau, il aurait pu vous tuer !

Jambes flageolantes et regard stupide. Il avait haussé les épaules, c’était un brave homme, Max :

–        La prochaine fois faites attention, je n’ai pas l’intention de changer de voisine.

Trois jours plus tard nous avions remis les piquets et redressé les rangées de framboisier, je me trouvais au même endroit lorsque j’ai vu débouler la bête. Pas le temps de me sauver dans la maison, j’ai sauté dans le champ d’orties en espérant que le taureau ne me verrait pas.

–        Vous pouvez vous relever, il n’y a plus de danger !

Max riait tant qu’il pouvait de me voir à quatre pattes dans les orties : le taureau était une génisse, une jeunette toute folle qui avait envie de compagnie.

Souvenir cuisant dans tous les sens du terme…

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Le livre sur les quais, très beau moment de littérature.

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Auteures papotant

Auteures papotant

Le livre sur les quais à Morges, ou plutôt l’abondance de livres et d’auteurs, possède une véritable identité. En trois ans la manifestation est devenue incontournable et les amateurs de littérature ne s’y sont pas trompés : 40 000 personnes se sont pressées en trois jours au bord du lac, embarquées dans des rencontres au gré du coup de cœur pour un titre, on feuillette, on discute avec l’auteur. Il y avait tant d’événements en dehors des dédicaces, durant ces trois jours ensoleillés : croisières, cinéma, rencontres, lectures, tables rondes… Il y avait tout le temps un événement correspondant à ses intérêts, des choix cruels à opérer, du tourisme aussi, faisant passer d’une rencontre à une table ronde, rien d’obligé, une seule certitude grisante : la liberté du lecteur, liberté de rencontrer, de témoigner, de questionner.

Table ronde "De l'enseignement à la biographie"
Table ronde à la Librairie

Pour ma part, la table ronde à l’intitulé plutôt rébarbatif « De l’enseignement à la biographie » avec Catherine Dubuis et Martine Ruchat a été un très beau moment d’échange, la photo ci-contre montre que nous ne nous sommes pas ennuyées et les spectateurs non plus. Quant à l’animateur, Patrice Genet, il était charmant.

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Traversées célestes

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SablierJe suis un entonnoir, un sablier, ils entrent comme des grains de sable, ils glissent en moi, si nombreux, si nombreux !

Ils me parlent tout le temps, je ne veux pas écouter ce qu’ils disent mais ils parlent quand même, ils n’arrêtent pas : leur travail, leurs collègues, leur femme ou leur mari, les enfants qui n’obéissent pas, parfois c’est le chat ou une émission de télé, l’essence qui a encore augmenté, les assurances qui ne remboursent pas tous les médicaments…

L’essence et les assurances, le reste aussi, tout m’est si familier !

C’est ce qui me fait le plus peur : si ce que les autres racontent appartient aussi à ma vie, alors quelle est ma vie ? Où est ma vie ? Est-ce qu’elle est à moi ou est-ce que je fais partie aussi des grains dans le sablier ?

Je suis le sablier et le grain de sable.

Ils me traversent sans me voir.

Ils me regardent et ils ne me voient pas.

Je leur parle, ils sourient, ils secouent la tête, approuvent et enchaînent : « c’est comme moi… » et les voilà qui racontent leur vie, encore et encore. Ils ne m’ont pas écouté.

Lorsque je les croise dans la rue ils ne me saluent pas, ne répondent pas à mon signe de tête ;  ils ne savent pas qui je suis. Je sais qu’à la prochaine fête de Pierre ils ne se souviendront pas de moi, ce sera comme s’ils me voyaient pour la première fois :

–       Alors vous êtes un ami de Pierre ?

Il a la manie de la fête, Pierre, avoir du bruit autour de lui, des gens qui s’agitent, verres qui se remplissent, rires aiguës, il adore ça. Je viens toujours, je ne sais pas pourquoi il m’invite, il m’oublie dès qu’il m’a bruyamment serré dans ses bras :

–       Salut, vieux, ça me fait rudement plaisir que tu sois venu !

Verre à la main, visage barré par un sourire, je m’enracine au milieu du salon et cela recommence, ils m’emplissent de leur vie, s’engouffrent sur le plan incliné que je leur offre.

Mais ils glissent, m’évitent pendant que j’essaie de capter leur regard, contournent mon corps.

Je suis une île au milieu d’un fleuve immense.

Les amis de Pierre.

Toujours le même fonds, avec des accessoires renouvelables et périssables au fil du temps. Depuis plus de vingt ans j’ai vu leurs enfants grandir, leur couple vieillir ou se déchirer mais ils ne me reconnaissent pas, jamais.

–       Alors vous êtes un ami de Pierre ? C’est bizarre, votre visage ne me dit rien du tout.

–        Le vôtre non plus…

Je deviens mauvais avec le temps.

C’est toujours la même chose.

Ils me traversent, eux, les humains, ceux que je croise dans la rue, au supermarché ou dans le bus. Au bureau c’est pareil. Ils me traversent sans me voir, leur vie est la mienne, ai-je une vie ? une vie à moi ? Si mes souffrances sont celles des autres, mes espérance et mes rêves aussi, où suis-je ? qui suis-je ? est-ce que j’ai une existence ? Et les autres ? Les mêmes rêves, les mêmes aspirations :   avoir du boulot, trouver quelqu’un de fixe, fonder une famille, avoir une belle voiture, et une maison à soi, et un chien ou un chat, c’est selon. Ah oui, parfois des voyages. Ou du sport.

Je suis terrifié. Une telle banalité forme une vie ?

Une supercherie énorme, un mensonge à l’échelle cosmique nous fait croire que nous avons une existence propre alors que nous appartenons au banc de sardines, au champs d’herbes folles, à la poussière du temps.

Rien. Nous ne sommes rien.

Je ne suis rien mais je ne veux plus me trouver dans le sablier, j’étouffe, les autres m’empêchent de respirer.

–       Qu’est-ce que tu as ? Tu me regardes bizarrement… Arrête ! Tu me fais peur, arrête !

Je respire mieux, depuis quelques temps.

Le sablier s’est amolli, les parois, je peux les pousser de la main, j’ai du pouvoir désormais.

Je respire mieux.

Les autres me regardent, me parlent.

–       Céleste, pouvez-vous revenir sur ce moment où vous avez pensé que vous étiez menacé ? Aviez-vous peur ?

–       Et le couteau, vous l’aviez aiguisé pour quelle raison ?

Céleste ? Le premier  prénom que mes parents m’ont donné, celui que personne n’a jamais employé.

Céleste, une poussière d’étoile, je n’en sortirai donc jamais…

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Le livre sur les quais à Morges

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Bonjour à tous!

Les vacances sont finies et le temps des dédicaces reprend.

Je serai à Morges le samedi 8 septembre pour le troisième salon du livre dont la présidente sera Nancy Houston. 

L’endroit est magnifique: tous ces livres en face du lac Léman, tous ces auteurs qui attendent la conversation avec leurs lecteurs; les lecteurs, le mot est lâché: les rois de la fête, ceux que l’on courtise.

Je dédicacerai de 13 heures à 15 heures et participerai ensuite à la table ronde « De l’enseignement à la biographie » de 15 heures à 16 heures 15 à la Librairie, rue des Fossés 21.

Je me réjouis de vous retrouver!

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Les règles du jeu, photos de New York en noir et blanc

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Les Règles du jeuLa quatrième de couverture promettait « Un premier roman époustouflant », et un mélange de Francis Scott Fitzgerald et de Truman Capote ; une page ouverte par hasard, une phrase dont la mélancolie poignante s’est mise à distiller sa musique et je suis revenue avec le livre de cet auteur inconnu, – Amor Towles –, et son titre qui ne me plaisait pas, – les règles du jeu –.

La préface (mais ce n’est pas une préface au sens où nous l’entendons, plutôt un prologue) retarde l’histoire, comme un flash-back un peu convenu : une femme d’âge mûr à la réussite sociale évidente, assiste avec son mari et quelques « happy few » au vernissage d’une exposition du photographe Walter Evans au Museum of Modern Art de New York. Elle reconnaît sur deux photos de l’artiste Tinker Grey, un homme qu’elle a bien connu dans sa jeunesse.

Commence alors ce retour en arrière en quatre saisons, la première étant l’hiver, chaque saison étant illustrée par une photo d’anonymes figurant au musée.

L’histoire est on ne peut plus classique, pour ne pas dire banale. Dans le New York des années trente, le tout début de l’année 1938 plus exactement, un trio amoureux se forme et se déforme.

Au centre le nouveau Gatsby le magnifique ; il est beau, riche, et rencontre deux amies qui vont se le disputer : d’un côté Eve, venue de l’Indiana, de l’autre Kathey, fille d’immigrés russes.

Unité de temps : l’histoire commence dans un club de jazz le 31 décembre 1937 et occupe toute l’année 1938.

Unité de lieu : New York , ses restaurants, ses résidences de luxe et un peu (très peu) ses quartiers déshérités.

L’histoire de On ne badine pas avec l’amour à la sauce américaine, avec léger fond historique et références musicales qui font rêver, avec ses standards de jazz.

Malgré la période choisie, – fin de la Dépression, conflit en Espagne, approche de la deuxième guerre mondiale – le fond historique gélatineux semble plus destiné à éliminer un personnage attachant dont l’auteur ne saurait pas se débarrasser. Ce gêneur part soutenir les républicains espagnols. On a vu arriver la balle, et le petit pécule laissé par le jeune américain si bien élevé aussi à l’héroïne… Même son cadeau de Noël, nous y aurions pensé.

C’est peut-être là qu’on sent le débutant, avec ces ficelles un peu trop grosses, cet arrière-plan historique qui ressemble à un décor des photographes d’autrefois et les bavardages brillants et pleins d’esprit des personnages qui ne sont que ce qu’ils sont : des bavardages.

Personnages secondaires un peu creux, agacement devant ce qui est prévisible, devant la psychologie sommaire de l’héroïne, cela fait beaucoup de défauts.

Personnages principaux un peu téléphonés, Eve la si bien nommée fait un peu rêver, le beau Tinker sert de fil conducteur au milieu de tous ces jeunes gens un peu vains, le roman d’apprentissage de la narratrice Kathey n’est pas vraiment passionnant, dans le style Illusions perdues nous avons très bien dans notre propre patrimoine…

Savoir si Katey va coucher avec Tinker n’a rien de passionnant, le roman étant construit en flash-back on sait dès le départ que leur histoire a tourné court mais que par contre Katey a réussi son ascension sociale.

Pourquoi donc ai-je dévoré ce livre s’il m’agaçait tant ?

Pourquoi ai-je ressenti toutes les formes de mélancolie ?

La réponse est New York, avec les descriptions de paysages, de changement de temps et d’atmosphère… la réponse est aussi le décalage social, l’imposture, le sentiment de creux. A aucun moment les héros donnent un sentiment de plénitude ou même de joie. Répliques mordantes, situations décalées, absence de sincérité et besoin de paraître abondent, et nulle part on ne ressent la vie qui pulse, les « règles de civilité » ont laminé les émotions.

Ce roman ne charrie pas des torrents d’émotion, mais une note ténue, entêtante et bouleversante, la note bleue des regrets et de la jeunesse enfuie.

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