Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Cavalier sans tête et pleureuse tragique pour seul cortège

Shares

Cavalier sans tête et pleureuse tragique pour seul cortègeIls le regardent danser dans Babylone, ils l’accompagneront dans son dernier voyage.

Pour seul cortège, une écriture incantatoire rythmée par les cris des pleureuses, le vent des espaces infinis et la légende d’un héros.

« Cela fait des semaines qu’ils vivent ainsi de banquets en banquets, des semaines qu’ils fuient la lumière du jour qui leur vrille le crâne après leurs nuits d’ivresse. Ils mangent chaque fois comme si c’était leur dernier repas, ils chantent chaque soir comme s’ils voulaient repousser le plus longtemps possible le moment où le jour, tristement, se lèverait sur les rues vides de Babylone. »

Alexandre le Grand va mourir à Babylone. « A qui appartiens-tu, Alexandre ? » demande la mère de celui-ci.

« Au premier spasme, personne ne remarque rien et ceux qui l’entourent rient encore ».

Le livre démarre avec deux courts paragraphes qui ne contiennent aucune notation personnelle.

« Il », c’est  Alexandre, celui qui suscite l’admiration et l’effroi.

« Elle », Dryptéis, fille de Darius, roi de Perse, vaincu par Alexandre, incarnation de la fidélité, du courage et de la grandeur : « Moi, Dryptéis, reine des vaincus, je demande au silence qui m’entoure : vers quoi vais-je aller maintenant ?… J’ai perdu mon père, mon trône, mes palais. J’ai été chassée de l’éternité du pouvoir par des hordes de cavaliers qui mangeaient la terre avec joie. »

Alternance de pronoms, je, tu, il, elle, comme les pièces d’un échiquier sacré où toute fonction est décidée pour l’éternité, et c’est bien de cela qu’il s’agit.

Alexandre va mourir et envoie chercher Dryptéis, sœur de Stateira, la femme qu’il a épousée pour sceller le nouveau et l’ancien monde. Dryptéis doit ramener leur grand-mère, Sisygambis, celle-ci qui, telle un oracle, doit dire si Alexandre va vivre ou mourir.

« Sisygambis se tourne alors vers ceux qui sont là et dit d’une voix neutre : « Il a fini sa vie… » Aucun d’eux, Perses ou Macédoniens, ne réagit. Ils sont assommés. Mais elle n’a pas tout dit. Elle les regarde calmement, puis elle ajoute : « … Mais cet homme ne sait pas mourir. »

Alexandre meurt et tout se disloque; une impitoyable guerre de succession entre ses généraux, avec trahisons, meurtres et déchirements internes, éclate l’immense empire.

Commence alors la longue errance du convoi funéraire qui fait à rebours le chemin d’Alexandre : « C’est une ville entière qui avance. Derrière le catafalque et les pleureuses, il y a une longue colonne de chariots : les cuisiniers, ceux qui s’occupent des bêtes. Chaque nuit, il faut faire un campement, et chaque matin repartir.

Le convoi progresse avec une lenteur d’insecte, les femmes pleurent toute la journée, le regard dans le vide, comme en transe. »

Dryptéis a choisi de faire partie du cortège des pleureuses, le plus sûr moyen pour elle d’échapper à l’empire.

Mais Alexandre ne sait pas mourir… Sa parole hante la jeune femme, puis celle de ses compagnons les plus fidèles.

Entre la guerre des chefs, le vol de son sarcophage pour le prestige et l’héritage qu’il représente, tout n’est que chaos. Alexandre finira par trouver le repos grâce à Dryptéis et à ses compagnons, en un final grandiose de résurgence des morts pour l’éternité de la gloire d’Alexandre. « Je suis là, à jamais, j’enveloppe tout du regard, écoute, Dryptéis, les mondes inconnus, les fleuves interminables, les combats de demain, écoute. A qui appartiens-tu, Alexandre ? Tu leur diras, Dryptéis, toi qui fus la seule à voir l’armée des morts enter en terre et les cinq cavaliers du Gandhara périr en pleine course, tu leur diras, A qui appartiens-tu ? A mes compagnons lancés au galop dans la plaine et à l’éternité qui s’ouvre devant moi. »

Alexandre ne sait pas mourir, et le texte lancinant, plein de fulgurances poétiques, de fureur et de sang de Laurent Gaudé lui redonne un souffle d’éternité. L’histoire oubliée du périple de la dépouille d’Alexandre resurgit avec force, et avec elle l’envie de reprendre un livre d’histoire pour nous plonger dans l’épopée.

Un conseil : dégustez le texte, ne le dévorez pas. Il est fait pour être déclamé dans votre tête, le rythme est si entêtant qu’il faut le savourer à petites doses pour que l’ivresse ne se transforme pas en poison.

Shares

Alberto Manguel et l’art du recyclage

Shares

L'éloge de la folieTout le monde se souvient de Une histoire de la lecture qui a obtenu le prix Médicis dans la catégorie essais en 1998, réflexion étourdissante d’érudition qui a séduit beaucoup de lecteurs.

Nouvel éloge de la folie, sous-titré joliment essais édits & inédits tient à la fois du raclage de fonds de tiroir et du recyclage d’œuvres antérieures et ne mérite pas un aussi beau titre. L’éditeur aurait pu choisir Ressucée massive cela aurait été plus honnête.

Qu’on en juge plutôt : sur les 39 réflexions tenant lieu de chapitres, 12 figurent Dans la forêt du miroir, toujours chez Actes Sud ; que l’on se rassure, ce n’est pas le seul endroit où on les a déjà trouvées, la version anglaise ayant été publiée, suivie d’une version française ailleurs… Notre auteur, qui a le don des langues et du commerce, fait feu de tout bois : conférences, articles de journaux, préfaces et autres introductions à des séminaires et même au programme de l’Opéra du Rhin à Strasbourg…

En définitive, dans cet ouvrage dont le fil conducteur est la lecture d’Alice au pays des merveilles, pas une seule page de neuve, à part la préface, deux pages entières dans lequel l’auteur remercie la personne qui lui a « suggéré la structure et l’ordre de ce livre ainsi que la sélection des textes ».

« Le « motif dans la tapisserie » c’est la formule inventée par Henry James pour désigner le thème récurrent qui, telle une signature secrète, parcourt l’œuvre d’un auteur » écrit encore Alberto Manguel dans la préface.

Dans le cas précis, il ne s’agit pas de « motif dans la tapisserie » mais de patchwork composé de morceaux de tissus qui ont beaucoup servi, unis des couleurs disparates.

Ce Nouvel éloge de la folie ne tient pas les promesses de la quatrième de couverture. On peut bien sûr n’avoir rien lu d’Alberto Mangel et être séduit par son érudition. On  sera de toute façon gêné par l’assemblage disparate de ce recyclage qui n’apporte rien à la compréhension intime de la lecture.

Bien sûr on trace toujours le même sillon, encore faut-il que celui-ci apporte une réflexion nouvelle, alors que dans ce livre composé de bric et de broc, le malaise s’installe.

Si vous vous êtes laissé séduire par le beau titre de l’ouvrage, lisez-le « à sauts et à gambades » pour le spectacle d’une érudition époustouflante mais n’attendez pas que l’auteur vous explique pourquoi ni comment l’on passe de l’autre côté du miroir et pourquoi cela nous est si précieux.

Shares

Veuf entre pirouettes verbales et sentiments

Shares

VeufComment transformer un des plus douloureux événements de la vie en objet littéraire et l’essai est-il transformé ? Pas sûr…

Jean-Louis Fournier, entre sensibilité à fleur de peau et humour noir, sait nous faire rire de tout depuis fort longtemps, mais là ?

La citation de Voltaire mise en exergue, « Il est poli d’être gai » illustre bien son propos, Dieu sait que cela doit être difficile de faire rire en parlant de la mort de la compagne de quarante ans de vie commune pour ne pas éclater en sanglots.

Jean-Louis nous livre un journal sans aucune date à part le 12 novembre, début de son veuvage.

Les premières notations, pleines de douleur, d’amour et de pudeur dans le chagrin émeuvent : « Je suis dans un petit voilier au cap Horn. La mer est blanche, le ciel est noir, j’ai affalé les voiles, je suis accroupi au fond de la cabine, la tête cachée dans mes bras. J’attends que ça se calme. Je suis optimiste, je crois que ça va se calmer. Les tempêtes ne sont pas comme les neiges, éternelles. »

Au début, la finesse d’observation de la façon dont les gens réagissent au malheur, entre empathie et mise à distance de ce qui nous fait peur à tous et que tous nous connaîtrons, le morceau d’anthologie de la page 41 avec l’enquête de satisfaction du crématorium du Père-Lachaise, nous émeuvent et nous font rire. La marque de fabrique est là, émotion et rire mêlés.

Ensuite cela se gâte. Le livre est composé de notations au jour le jour, chaque page correspondant à un événement dans le désordre de la vie présente : les condoléances, le nouveau chat de la maison, les catalogues de fleurs ou les demandes des organisations caritatives auxquelles sa femme avait l’habitude de donner quelque chose.

La lassitude s’installe quand la blessure à vif et la difficulté de vivre laissent la place aux phrases faciles.

Le narrateur vient de recevoir des cerises : « Elles sont superbes, rouge brillant. Elles mettent un peu de gaieté et de couleur dans le frigidaire tout blanc. Heureusement, ce ne sont pas des cerises noires ».

Il parle de sa voiture : « Je comprends maintenant pourquoi tu as pleuré quand je l’ai vendue. Ce n’était pas la voiture que tu pleurais, c’était bien plus triste. C’était notre jeunesse.

Maintenant elle a été repeinte en noir.

Comme mon avenir ».

Ou bien encore : « Je déteste l’imparfait de l’indicatif. Parfois, même, il m’arrive de ne plus aimer le présent ».

Pire encore, lorsque l’épouse décédée reçoit une demande de don : « La police ne sait pas que ton cœur est définitivement fermé. Il ne battra plus pour personne ».

Jean-Louis Fournier aimait sa femme ; il décide au début de dire tout le bien qu’il pense de la discrète Sylvie. Mais ce qui se dessine, c’est beaucoup plus le sien, de portrait, avec égoïsme et pirouettes, douleur et coquetterie, égocentrisme et délicatesse, un homme ordinaire, en somme, dont l’épouse reste dans l’ombre alors qu’il voulait la mettre en lumière.

Coincé entre souffrance et humour noir, Jean-Louis Fournier nous livre un journal de solitude et de désarroi, de l’émotion, un peu de rire, mais un texte littéraire ?

Shares

Médée indienne et tambour magique : la cruauté poétique de Louise Erdrich

Shares

Ce qui a dévoré nos coeurs, de Louise ErdrichLa passion interdite se paie par le sang et par la mort de ceux que l’on aime le plus, c’est-à-dire ses enfants, dans une réserve indienne d’Amérique du Nord comme dans les drames antiques.

Louise Erdrich fouaille dans son cœur et son sang, dans ses drames personnels et ses origines indiennes, elle nous offre ce roman qui nous bouscule, nous oppresse et nous retient prisonniers dans un rêve indien, cruel et envoûtant, plein de poésie et de sauvagerie.
The painted Drum, – Le tambour peint – le titre originel américain, est devenu « Ce qui a dévoré nos cœurs » pour évoquer sans doute les ravages de la passion car c’est de cela qu’il s’agit.
Le début du livre ressemble à son titre français : cette femme qui vit avec sa mère dans la campagne du New Hampshire, qui a son voisin artiste pour amant mais ne sait pas très bien où elle en est, la description du voisinage, on retiendrait presque un bâillement d’ennui.
Mais il y a les portraits des arbres, et les corbeaux doués de prescience et nous savons presque malgré nous que nous avons plongé dans un autre monde. « Le rire d’un corbeau est un son intolérablement humain. (…) Peut-être que le rire du corbeau, le grincement caverneux, paraît cynique à nos oreilles et nous rappelle la profondeur de notre humaine obscurité. » Continuer la lecture

Shares