Archives de l’auteur : Nicole Giroud

La fantaisie cauchemardesque de CosmoZ s’approche-t-elle du « chef d’œuvre » ?

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CosmoZ

Crédit Actes Sud

L’argument est séduisant : deux femmes, deux hommes et deux jumeaux nains sortent du chapeau de Frank Baum, le créateur du magicien d’Oz.

Sur 484 pages nous accompagnons les tribulations de Dorothy, petite fille du Kansas, côté recto et de la sorcière/ ennemie/ sœur Elfeba côté verso, voilà pour le premier couple.

Issu d’un cauchemar de l’enfant Frank Baum, l’Epouvantail Oscar Crow et Nick Chopper, golem de quincaillerie du « Baum’s Bazaar » forment le deuxième couple de cette histoire de Freaks du cirque Barnum. On ajoute les jumeaux Avram et Eizik, les Munchkin dont on ne sait jamais qui est qui et dont la pensée se mêle dans un vertige d’absence d’identité et nous avons les protagonistes principaux de cette histoire qui en compte beaucoup, puisque les créatures de papier vont traverser les horreurs du siècle en une tornade irréelle qui s’étire sur tout le livre.

Impossible de ne pas être suffoqué par la beauté des métaphores électriques qui parcourent ce livre comme autant de petits cailloux, ou plutôt de briques jaunes qui pavent le chemin sensé mener au pays d’Oz « la terre mille fois promise, à mille milliards de lieues de ce bercail honteux où le rire était comme un pain qui continue de lever douloureusement dans l’estomac, où le quotidien n’en finissait plus de flatuler sa fastidieuse ritournelle à tous les coins de rue ».

Impossible de ne pas admirer l’inclusion des poèmes de T.S. Eliot et la dextérité des changements de point de vue, de personnes,

Impossible de ne pas être fasciné par cette construction complexe qui s’élabore sous notre regard de lecteur qui sent une petite ampoule s’allumer : chef d’œuvre ???

Mais au fil de la lecture la lassitude s’installe, les héros de paille, de métal et de papier ne nous arrachent pas de larmes de sang et le regret s’installe. Le livre eût-il seulement une grosse centaine de pages de moins que la magie aurait continué d’opérer, mais l’abstraction l’a emporté sur la puissance de l’imaginaire.

Les héros se défont, perdent paille et métal, chaussures et rêves, la tornade les disperse dans le vent et il ne reste plus rien. Malgré son incroyable capacité d’invention et sa poésie qui nous gifle à tout moment, CosmoZ ne mérite pas son titre : le cosmos est plus vaste et nous n’avons pas atteint le pays d’Oz.

CosmoZ
Claro
Actes Sud, août 2010, 484 p., 23,20 €
ISBN : 978-2-7427-9319-8

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Parce que le paradis n’existe pas

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Parce que le paradis n’existe pasUn homme se penche sur son reflet dans le miroir d’un W.C. public et celui-ci lui renvoie l’image d’un jeune garçon sur le sentier de la guerre dans une forêt inconnue.

Préparez-vous à recevoir un coup de poing, vous entrez dans l’univers de Marie et Vanders.

Cela commence par une bande dessinée en noir et blanc, beaucoup plus noir que blanc, cela continue par le roman qui raconte la même blessure, la même histoire entrelardée de photos de la forêt où se passe le récit.

Tout est troublant, il n’y a pas de repères qui vaillent.

Vous serez le fils adulte qui a fait naufrage et vient se réfugier chez ses vieux parents,

Vous serez le père ou la mère, les deux parents maladroits et inquiets qui ne savent que faire pour aider cette boule de douleur qui leur revient après des années d’égoïsme et d’oubli.

Vous reconnaîtrez votre quotidien absurde, la banale maison de votre enfance, plus maison de constructeur de base que maison de famille,

Vous reconnaîtrez les jeux cruels d’enfance, et l’école, et la forêt, et la fille qui vous faisait du mal, et ceux à qui vous faisiez du mal.

L’histoire est simple : Fabien revient chez ses parents, il a trente-six ans, a perdu son travail et sa copine. Il se reconstruit grâce à son enfance qui lui saute à la gueule et cela vire Taniguchi et Quartiers Lointains, référence revendiquée de Damien Marie.

Pourtant cela n’a rien à voir : le maître japonais ne donne pas dans une telle noirceur !

La pointe grasse des dessins de Damien Vanders, ne flatte personne, elle accompagne et magnifie la violence et la sécheresse du texte de Damien Marie. Pas d’adjectifs, phrases minimales, saccades, points de suspension et point final. Presque un résumé de la bande dessinée plus qu’un accompagnement : du maigre nerveux qui donne à voir la bande dessinée en train de se faire, les différences sautent aux yeux et la création des deux auteurs également.

Ce n’est pas une bande dessinée, pas plus qu’un roman.

C’est une œuvre quasi totale, autobiographique, mais c’est notre autobiographie à tous, la douleur et le désarroi, les déchirures de notre tissu vivant et les rêves d’ailleurs dans une musique violente et déchirante tout à la fois.

Commandez de toute urgence à cette petite maison d’édition ce cocktail d’émotions.

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Un bouquet amer avec des notes sucrées

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J’aime la littérature suisse romande, surtout celle des pays entre Vaud et Genève, imprégnée d’un calvinisme ravageur dont Jacques Chessex nous avait donné une violente image dans ses écrits.

« Une imprécation habite le paysage depuis longtemps. Personne ne peut se soustraire à l’œil scrutateur de Dieu qui nous poursuit et nous force à nous interroger sur ce mal en nous », écrit  Anne Brécart dans Le Monde d’Archibald.

Le Monde d’Archibald, est le troisième roman de cet écrivain qui prend son temps: depuis Les Années de verre, publié en 1997, Angle mort en 2002, Le Monde d’Archibald arrive en 2009, aux éditions Zoé comme les précédents.

Moi aussi j’aime prendre mon temps, laisser mes lectures à la décantation : Le Monde d’Archibald possède un bouquet amer avec des notes sucrées, quelque chose de râpeux et de doux qui vous laisse un souvenir sur la langue et dans l’âme, une sorte de nostalgie et de douleur que l’on peine à oublier.

En Suisse romande comme ailleurs, il existe deux sortes d’écrivains : ceux qui ont de l’imagination et ceux qui utilisent leur vie et (ou) celle des autres pour créer une œuvre, Anne Brécart appartient à la deuxième catégorie.

Elle creuse ses douleurs, ses souvenirs, un peu à la manière d’Annie Ernaux, c’est la seule comparaison pertinente qui me vient à l’esprit, mais pourtant la différence saute aux yeux, même dans les passages crus de l’initiation sexuelle de la narratrice subsiste une pudeur, une distanciation que l’on ne trouve pas dans l’œuvre d’Annie Ernaux, et cela tient je crois à ce pays si particulier.

En quelques mots voici la trame du livre: la narratrice évoque ses vacances d’enfant dans la somptueuse maison de famille un rien décatie de son oncle maternel quelque part au bord d’un lac en Suisse romande. Elle y revient chaque année, grandit, découvre la mort et le sexe, de plus en plus fascinée par son oncle Archibald, perdant magnifique et seigneur du lieu.

Personnellement je déteste les souvenirs d’enfance nostalgiques de bourgeois complaisants vis à vis d’eux-mêmes. La tante de la narratrice qui a comme fait d’arme à son actif d’avoir conduit la Bentley familiale dans les rues de Lausanne me laisse parfaitement froide.

Où est l’intérêt de ce roman, me direz-vous ?

D’abord dans l’écriture qui ressemble au pays qu’elle décrit : Anne Brécart traque l’adjectif et l’adverbe, hait les points de suspension et d’exclamation. Seuls quelques points d’interrogation subsistent, sauvés par leur propos, les questions participent à la douleur, n’est-ce pas !

Pour le reste, on dirait que tout ce qui vit et pourrait déranger l’ordonnancement des choses, – les émotions, les incertitudes, les éclats de tout ordre –, a été évacué. Chut ! On ne dérange pas, on ne mêle pas la vie triviale à ce qui est une œuvre d’art. Quelle contradiction, pourtant, que cette maison qui attend les enfants pour les vacances et d’où aucun cri ou dispute d’enfant ne sort ! Une maison de souvenirs d’enfance ou une maison de souvenirs qui accueille des enfants, un bloc de passé figé dans lequel les enfants ne sont que des figurants.

Nous avons affaire à une lutte contre le temps et la mort. L’oncle Archibald, le frère aîné de la mère de la narratrice, règne sur ce monde exténué qu’il porte à bout de bras. La rigidité des rites qu’il impose à sa famille (comme le repas de midi ou le thé de quatre heures dans les tasses évanescentes) fait partie de ses activités-remparts dérisoires contre la mort, tout comme les blasons des familles disparues qu’il dessine avant de les coller dans un livre. La narratrice lui prête un grand pouvoir : « Il savait arrêter le temps, il était capable de rendre présent le passé ».

Mais ce n’est qu’une illusion, la mort est là, omniprésente.

Celle de François, le cousin de la narratrice, mort à seize ans, celle d’Olympe, la femme d’Archibald, mort difficile à laquelle participe la narratrice, témoin de cette lutte entre la vie et la mort. « Pour elle, la mort n’est pas un simple et tranquille évanouissement, une disparition sereine, mais une lutte d’une rare violence. Couchée sur son lit, elle semble se heurter contre une paroi invisible qui la renvoie douloureusement dans le monde des vivants, passant ses journées dans un exténuant aller et retour entre l’au-delà et la vie ».

Celle de l’enfance, avec la relation sexuelle entre la narratrice adolescente et Idriss, l’ouvrier Kosovar chargé par Archibald de maintenir la vie de la ferme. Leurre contre leurre, fausse vie de ferme, faux ouvrier et vrai réfugié, fausse relation où il n’est jamais question d’amour, même pas de plaisir.

La mort est partout. Dans cette maison aux rideaux fanés qui laisse passer les vents coulis, dans les relations du vieil homme avec ses filles, dans cette volonté désespérée de maintenir ce qui a été.

La narratrice fascinée en oublie de vivre : elle reste en dehors, comme lors de cette manifestation d’étudiants à laquelle se joignent tous ses camarades : «  Elle regarde mais ne se joint pas à eux, n’est-elle pas retenue par une différence qui l’empêche de se mêler au mouvement, à l’exaltation ? Eux trouvent un sens à leur vie dans la cause commune. Crier d’une seule voix leur donne le sentiment d’exister. Elle, au contraire, a une existence si fragile qu’elle a l’impression de se dissoudre dans la foule. Quelque chose comme une fatigue la retient près de la fenêtre, observatrice immobile. »

Pour finir, le vieil homme choisit de mourir, et sa mort entraîne bientôt celle de la maison. « […] le mot « perte » s’est déployé en moi comme un gigantesque parachute noir ».

D’où vient que le plexus se serre dès le premier chapitre ? D’où vient que l’on sent au plus profond de soi le déracinement, l’éloignement, la difficulté de vivre et de laisser mourir ?

Le combat d’Olympe contre la mort, la douleur de la vie nous le rend si proche, nous l’avons vécu, nous allons le connaître. Et la difficulté d’avancer et de trouver notre propre parcours, le besoin de se raccrocher à ce et ceux que nous connaissons : «  La permanence n’est qu’une question d’habitude, il est si difficile d’envisager le monde comme une surprise ».

Ce livre nous ramène aux questions existentielles fondamentales : non, nous ne pouvons pas retenir le temps, mais l’écriture magnifique d’Anne Brécart nous donne à de nombreux moments un sentiment d’éternité, dans le pays sévère de ses souvenirs d’enfance.

Le Monde d’Archibald
Anne Brécart
Éditions Zoé, 2009, 176 p., 17€
ISBN : 978-2-88182-642-9

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Rolf

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Rolf, tu n’aurais pas dû. Tu n’aurais pas dû me forcer à faire ça. Depuis, cela me serre la poitrine, une douleur au sternum, une impossibilité de respirer.

Les autres sont là, avec leur famille encombrante :

– Ouais, mon père, il a une Mercedes, et on frime en vacances en Espagne, on peut même pas faire entrer la voiture dans le village, alors on la gare à l’entrée, sur la Nationale !

– Nous, on va jamais à l’étranger, ma mère déteste ça. Alors mon père nous emmène dans les Grisons, je comprends tout ce que dit mon grand-père, mais je ne sais pas parler le schwitzertutsch, vous voyez le topo !

– Eh bien nous on va dans le Haut-Valais, avec la BMW. Mon père n’aime pas conduire, mais il aime tant la montagne, comme tous les sports d’ailleurs. Il arrête pas de courir, de grimper, toujours plus loin, toujours plus haut. Qu’est-ce qu’il cherche ?

Je n’ai pas pu m’empêcher.

Qu’est-ce que tu cherches, Rolf, toujours à séduire, à rire, à convaincre les autres que tu es le meilleur ? Moi, je suis comme toi, je cherche, j’ai peur, je freine, sourire au bord des yeux, les lèvres en larmes à moins que ce ne soit l’inverse.

Depuis le début de l’année je leur parle de toi. Au début, ça les a fait rire, le paternel fou de montagne, maintenant ils t’aiment, ils ont envie de te connaître. Je leur ai rempli la tête de ton sourire, de ton charme, de ton incroyable vitalité. Ils veulent te connaître :

– Il est super, ton père, pourquoi il vient jamais te chercher à l’école ?

Tu es si occupé, c’est fou, la préparation de tes expéditions dans les Andes, tes responsabilités dans ton travail. Admiration, admiration… Jalousie aussi : tu es si extraordinaire et les autres si gris ! Je ne m’en sors plus, ce creux, ce vertige, cette honte…

Les regards des autres, de Mélanie surtout, ma nouvelle copine, qui m’a déjà invitée deux fois chez elle – ça te plairait, elle a un jardin avec plein d’arbres serrés les uns contre les autres – leur surprise que je ne les aie pas encore amenés à la maison, notre grande maison pleine de fleurs, avec la cheminée de marbre. Ils en rêvent de ça aussi. Ça va avec toi, la maison très belle, avec toi qui aime tant ce qui est beau. C’est comme la voiture, Maman ne voulait pas une si grosse voiture, si rapide, si luxueuse. Mais tu es un enfant gâté, Rolf, tu l’as eue ta voiture, dans un grand éclat de rire. Et la montagne, tu passes ta vie avec des cartes, des projets, et tes copains restent à la maison tard le soir.

Ils en ont marre, mes copains. J’ai très mal, tu sais, Rolf, je suis venue te raconter ça dans ta maison. Je suis venue sans Maman, parce que depuis que tu es là, ta maison est mieux tenue que la nôtre. On habite un petit trois pièces sans fleurs ni musique. Maman travaille à mi-temps, à cause de toi. Je t’en veux, Rolf, je suis en colère contre toi, tu as sauté du pont avec ta belle voiture, et nous, tu nous a laissées. Je te déteste, Rolf. Je hais ta petite maison avec les fleurs dessus, que Maman change tous les trois jours. Les autres morts ne sont pas si gâtés, donne-leur tes fleurs, comme tes projets, tes rires, ta montagne.

Donne leur tout, tout. J’en ai assez de la démarche de Maman, du tremblé de sa voix lorsqu’elle parle de toi. Elle pleure lorsque je lui dis que je parle de toi à l’école. De drôles de pleurs – continus, fixes. Avant elle avait peur de tout, maintenant, c’est difficile de savoir. C’est comme si elle n’était rien qu’un bloc de douleur immobile.

Tu n’as pas honte d’être tranquille au milieu des morts, alors que nous, on se bat contre toi, dans notre appartement, après la grande maison ? Tu n’as pas honte, Rolf ?

Rolf

Reste au milieu des morts, ne nous dérange plus.

Hier, j’ai invité Mélanie à l’appartement. Maman a eu un petit sourire fragile pour lui souhaiter la bienvenue. Toi, tu étais éblouissant au milieu du salon, dans la chambre de Maman – pas dans la mienne, j’ai enlevé tes photos, Maman a pleuré. La montagne derrière et toi vainqueur et fatigué. Je n’avais jamais remarqué que tu étais fatigué. Je devais être trop petite. C’est fou, ce que tu es fatigué, Rolf, là, devant ta voiture-cercueil. C’est pour ça que tu es parti, parce que tu n’en pouvais plus et nous, on ne voyait que ton sourire. Toi, si fort, si optimiste, toi, la lumière de nos vies, toi, si rassurant.

Tu n’as pas supporté.

Mélanie n’a rien dit. On a bien rigolé, on a ri comme des folles toute l’après-midi. Elle n’a rien dit. Elle t’a regardé et elle n’a rien dit.

Je suis venue te voir dans ta maison, Rolf. On a cueilli des narcisses, dimanche passé. Si tu avais vu comme c’était beau ! J’ai moins mal à l’école. Plus personne ne parle de toi, j’ai remis la photo où je suis toute petite et où tu me tiens dans tes bras. Tu es très jeune, très beau, et tu n’es pas encore fatigué, jamais fatigué.

Tu ne seras plus jamais fatigué, Rolf, tu me tiens dans tes bras, mon merveilleux Papa, et on a chaud tous les deux. Repose-toi bien, Rolf, et à bientôt.

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Hiver

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Ce n’est pas possible, cela ne peut pas durer, je ne sens plus mes pieds, plus mes mains, il y a juste toi qui bouge dans mon ventre, tes crispations, ta révolte.

Ce froid atroce m’engourdit la tête. J’ai les lèvres qui saignent. Avancer, encore avancer. Trouver un endroit chaud où nous poser, toi et moi. Tu as de la chance d’être dans mon ventre, au moins tu n’as pas froid, enfin j’espère.

Tout à l’heure, il y a ce vieux salaud qui a envoyé son chien quand il a vu les traces de pas dans la neige menant à sa cabane de jardin. Ce que j’ai couru malgré mes pieds gonflés, malgré la paralysie du froid…

Quel effet ça fait d’être au chaud, dans une maison ? Il y a des mois que j’erre dans les rues. Assise contre un mur, à côté d’un Monoprix, dans la pisse des chiens, l’odeur mélangée à celle du gras, de la friture. Le froid en bas des reins et les yeux baissés pour oublier les gens qui passent, ceux qui regardent la femme enceinte qui pue. « Merci, Madame ». Les gens furtifs. Ils ont aussi honte que moi.

Le Monoprix, c’est bien, parce que lorsque les portes s’ouvrent, c’est une bouffée de chaleur comme de la tendresse. C’est bien aussi parce que les gamins jettent souvent leur gaufre à demi entamée. « Pas au sucre, à la crème ! » Hurlements. Gifle ou rachat. Belle aubaine.

Depuis huit jours il neige, il y a une terrible gadoue sur le trottoir et pas un endroit de sec. Et puis cette douleur dans les reins. Je ne peux plus rester assise, par moments c’est pire que tout. J’entre regarder la layette, il fait chaud, la musique est douce, les vitrines sont pleines de Pères Noël réjouis, un regard de bonté et une main tendue en direction de mannequins souriants. Des chocolats, des paquets rouges et verts. Les caissières me regardent d’un drôle d’air. Le vigile me tire par le bras : « Il ne faut pas rester ici. » Il n’a pas le droit, mais j’ai honte, je m’en vais.

Je ne vais plus au Monoprix, ni à l’Inter, ni à l’Hyper. Je ne peux pas m’asseoir, mon gros ventre me fait remarquer. Quel effet ça fait, une maison, j’ai oublié. La femme s’approche, elle a un chien. Non, le chien reste derrière elle. J’ai bien le droit, je suis dans la rue. Elle me regarde, mon vieil anorak, mon ventre, mes lèvres qui saignent.

— Entrez, par un temps pareil, je ne laisserais pas mon chien dehors.

Elle ouvre le portail. Une petite allée bordée de coquilles Saint Jacques en ciment et au bout, à dix mètres, un pavillon avec un garage. Elle me regarde encore, ouvre la porte à côté du garage, et une autre porte dans une entrée minuscule. A l’intérieur, une petite table de chevet, une armoire, et des rayonnages avec des revues. Un couvre-lit en reps rouge et un linoléum, rouge lui aussi. Un lit ! Un grand lit en 140. Ce qu’il fait bon !

— Le chauffage est coupé dès neuf heures, installez-vous, je vais vous chercher à manger.

Elle revient avec un plateau en bois : de l’eau, du pain, du fromage. Je m’installe au bord du lit, je ne veux pas salir, je ne sais pas comment m’y prendre.

— Ça n’a pas d’importance, c’est un vieux couvre-lit.

Elle revient encore au bout d’un moment, avec une soupe de légumes, et encore du pain, du pâté aussi. Une assiette, un verre, des couverts… Dans le coin de la pièce, un lavabo que je n’avais pas remarqué.

— Il y a aussi des WC au fond du garage. Je vais vous apporter de quoi vous laver.

Elle apporte une serviette, un gant de toilette, une savonnette, elle ne sourit pas.

— Vous êtes enceinte de combien ?

— Sept mois, je crois.

— Il faudra vous trouver un endroit où aller, ce froid peut durer longtemps. Ici c’est juste pour la nuit. Demain vous serez plus propre, vous irez à la mairie et au Secours Catholique.

Elle me regarde durement. Serre les lèvres.

— Ne faites pas de bruit et n’allez rien voler dans la maison, de toutes façons il y a le chien. Dans l’armoire il y a des couvertures. Bonne nuit.

Elle prend le plateau, me laisse le verre, et repart à l’étage. J’entends marcher un moment, un robinet coule, une télé.

Il fait bon, la lumière de la neige dans la pièce, la veilleuse, le couvre-lit et le lino rouges…

J’enlève mes chaussures et mon anorak. Mon pull est distendu par mon ventre et la jupe en jersey remonte beaucoup au-dessus des genoux. J’ai affreusement mal aux pieds et aux mains, et les reins, c’est pire. Je marche du lit à la fenêtre et de la fenêtre au lit. Cela se calme un peu. Je vais vers le lavabo, un vieux lavabo sur pied, rebondi, avec deux robinets en étoile. Je fais couler l’eau. L’eau chaude fonctionne vraiment. Je laisse mes doigts sous l’eau, ça fait mal, mais ça fait du bien aussi. Je me lave juste le visage, les pieds et les jambes. Je sais que si j’enlève mes vêtements et que je lave mon corps, je ne pourrai plus remettre le pull et la jupe, ça n’est pas possible. C’est frais, sur les jambes, ça picote un peu, ça brûle sur les lèvres qui saignent toujours.

De quoi est-ce qu’elle a peur, cette femme ? Elle m’a donné de la soupe, elle était chaude et bonne. Peut-être que demain elle va me donner un vieux pull et une jupe ? Je vais me laver… Ce que ça sent ! Et cette peau tendue, des veines violacées parcourent mon ventre, ça fait longtemps que je ne l’ai pas regardé, est-il possible que ça soit si gros, un enfant… J’ai un enfant dans mon ventre, un enfant. Il va bientôt sortir, on sera deux à crever de faim mais on sera deux. Demain je serai plus présentable, la femme va me donner des vêtements, je lui demanderai du shampoing. A la mairie on va me trouver un logement et un travail. Au fond, quand on est présentable, c’est plus facile, et une femme avec un enfant, on ne la laisse pas crever à côté d’un parking. Tu verras, tout va aller bien maintenant. Finie la mouise, on est deux. Ce que j’ai mal au ventre. Il commence à faire un peu froid. C’est une impression , mais j’ai un peu froid. Elle a dit des couvertures dans l’armoire. Il y en a trois. C’est mieux maintenant. J’ai vraiment très mal au ventre. Je ne peux pas monter, il y a le chien. Il suffit de m’enrouler dans les couvertures et d’attendre demain.

Je suis toute mouillée et j’ai si mal au ventre, cette houle qui me porte, ces élancements, je crois que je vais crier. Le chien a aboyé. Il aboie encore, plus fort, ce que j’ai peur. J’ai froid. Je suis mouillée. J’ai mal. Je ne peux pas me lever et le bébé va venir. Le chien aboie toujours…

La propriétaire de la maison est arrivée vers neuf heures du matin, avec le plateau de bois, du pain et du café. Il y avait du sang sur le lit et, enroulés dans les couvertures, une femme et un enfant.

Les yeux grand ouverts, la femme serrait le petit cadavre contre son ventre.

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