Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Le panier

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Le panier de MaxToutes les semaines je vais acheter des œufs chez pépé Max et mémé Lulu.

Pépé Max et mémé Lulu, tout le monde les appelle comme ça, on ne leur donne pas leur nom, on ne leur donnerait pas du monsieur ou du madame, cela semblerait une incongruité. Ce sont les seules vieilles personnes du hameau de montagne où nous nous sommes posés que l’on traite avec autant de tendresse et de familiarité.

Ils forment un joli couple, le pépé Max et la mémé Lulu.

Elle a des problèmes avec ses jambes : Un enfant dans le ventre et un autre sur les bras, tu le paieras un jour me disait ma maman. Elle avait raison : voyez comme mes jambes me font mal !

Elle montre ses jambes douloureuses, lui ne dit rien, il la regarde avec tendresse : elle a de la peine à marcher, elle souffre dans son corps de toutes ces années de labeur à la ferme, avec les enfants, les vaches, la maisonnée à faire tourner. Elle lui a donné une belle famille, c’est sûr. Et quand il la contemple, il pense à la jeune fille rougissante qui était montée du chef-lieu pour rencontrer sa famille.

Les deux au jardin :

–       Je te dis qu’il faut pas semer les carottes maintenant, pas dans ce carré, c’est un comble ce que tu es têtu !

–       Et pourquoi je ne pourrais pas semer là, tu peux me le dire ? Tu n’y connais rien !

–       Ah ça ! Pour sûr on ne mange rien, depuis cinquante ans que je fais le jardin…

–       Je n’ai pas dit ça, je dis que tu es têtu !

Depuis chez nous on entend deux vieilles voix bourrues qui se répondent en écho en une partition parfaitement rôdée. Les disputes potagères des vieux époux amusent tout le monde. Ces deux là, si enracinés l’un dans l’autre, il faut bien qu’ils prennent un peu d’air, et la divergence sur telle ou telle culture c’est leur manière de prendre de l’influence sur leur vie.

L’hiver s’écoule lentement, mon ventre s’arrondit, je vais chercher des œufs. Depuis quelques semaines j’étudie avec une curiosité vaguement ethnologique la progression du panier que fait Max. Il est allé chercher des osiers dans une haie. Il les prépare soigneusement, les assouplit. La botte jonche le sol de la cuisine, il fait chaud et doux. Mémé Lulu prépare le thé. J’observe les gestes lents, précis : le panier s’ébauche ; d’abord l’ossature et cela ressemble à une caravelle de Christophe Colomb. Pansu, ventru, le panier semble vouloir une assise la plus large possible pour ne pas tanguer sur la terre. Chargé de fruits ou de légumes, il ne versera pas. De conversation en conversation, les vieilles mains font avancer l’osier.

–       Quel motif on va lui mettre, sur ce panier, qu’est-ce que vous aimez ?

Je comprends alors que ce qui s’ébauche m’est destiné. Le panier s’arrondit au rythme de mon ventre, il sera fini pour la naissance du bébé. Pépé Max ne se presse pas, il a tout l’hiver. Il écorce l’osier à certains endroits, ça sent bon dans la cuisine, une légère odeur un peu amère, une fraîcheur au cœur de l’hiver, une attente de printemps. C’est beau. C’est rassurant. Ce bébé-là ne peut être que solide, et fort comme le panier, il portera de grandes espérances, il sera riche de tout ce qu’il saura créer.

Le panier est fini, il doit sécher. Attente.

Enfin le bébé est là, solide. Le panier qui est maintenant dans ma cuisine pourrait presque lui servir de berceau. Il est très beau, très solide. Je m’en sers tout le temps. Il ne craint ni la terre ni le poids des légumes.

Le bébé est devenu presque adulte et Max est mort depuis longtemps. Le panier n’a pas bougé, simplement le blanc éblouissant de l’osier écorcé est devenu gris, il restera toujours dans la cuisine, à portée de main et de cœur et lorsque je vais dans le jardin, mon panier à la main, j’ai tout mon temps. Il faut du temps pour les choses solides, une large assise pleine de lenteur et de sérénité.

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Louis Favre en pleine lumière

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Mission et calvaire de Louis Favre

Editions Cabédita

La biographie de Louis Adrien Favre  (extrait) aux Editions Cabédita est désormais disponible en France et en Suisse. Si votre libraire favori ne l’a pas en rayon vous pouvez toujours le faire commander.

La carrière du livre a débuté durant  ce grand événement régional qu’est le Salon International du livre et de la presse de Genève, avec journée de dédicace et une conférence le jour de l’ouverture du salon.

Voici le compte-rendu avec photos de la journée du 25 avril.

Le dossier de presse comprend deux volets: la presse française et la presse suisse.

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L’art français de la guerre

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L'art français de la guerre

Crédit Gallimard

Frères et sœurs écrivains à la désespérance rampante devant le manque de reconnaissance, vous avez lu L’art français de la guerre d’Alexis Jenni, sonnés par cette incongruité : le premier roman publié d’un confrère en frustration, chez Gallimard de surcroît, prix Goncourt de l’année.
La citation de la quatrième de couverture est un excellent résumé de ce qui attend le lecteur : un narrateur qui va mal et un héros qui a fait toutes les guerres coloniales après 1945 tout en étant « le seul peintre de l’armée coloniale ».
Tout est dit.
Victorien Salagnon peint ce qu’il voit, Alexis Jenni aussi.
La guerre, la torture, tous les sans-grades qui ont appris à tuer pendant la seconde guerre mondiale, ceux que l’on ne pouvait pas renvoyer à la vie civile et que l’on a recyclés dans les guerres coloniales, de l’Indochine à l’Algérie. Réalité historique, hélas.
La banlieue de Lyon ou d’ailleurs, la pharmacie de nuit, la boucherie.
La boucherie, le sang, tout nous renvoie à la guerre, l’art français de la guerre avec ce que ce titre ironique recèle d’amertume.
Lisez ce livre, si ce n’est déjà fait. L’histoire du colonialisme et des guerres coloniales n’est pas le propos de Jenni, seules comptent les répercutions humaines de certains choix de notre pays, leurs descriptions sans décryptage.
Ce Goncourt-là en rachète beaucoup d’autres, car Alexis Jenni possède un style bien à lui, sur le fil entre grandiloquence et poésie, tripailles et trait de pinceau à l’encre de chine.
Une œuvre pleine d’excès qui s’affaiblit un peu avec la vieillesse des protagonistes devenus modèles d’un groupuscule d’extrême droite et surtout avec l’histoire d’amour du narrateur, les « mon cœur » ou les « yeux auréolés de duvet de cygne ». Aie… Dommage.
Oubliez ces scories, ou plutôt ne les oubliez pas lorsque vous entreprendrez votre opus, celui qui, promis, sera publié chez un concurrent de Gallimard.

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Conte de fées africain avec bagnardes volontaires et violences ordinaires

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photo-de-groupeDes femmes cassent des blocs de grès au bord d’un fleuve africain, avec un marteau elles cognent les pierres jusqu’à les transformer en gravier. Ce sont les « casseuses de cailloux ».

Forçats modernes sous le soleil africain.

Elles sont analphabètes pour la plupart d’entre elles ; seule Méréana – rêve de baccalauréat brisé par une grossesse involontaire – a de l’instruction.

Méréana, personnage central que l’auteur a choisi de tutoyer tout le long du livre (prouesse qui tient parfois de l’équilibrisme ou de l’artifice), va devenir la porte-parole puis la cheffe du groupe de femmes dans leur lutte pour une augmentation du prix du sac de gravier.

Car Méréana écoute les informations à la radio avant de partir travailler… C’est le point de départ de la lutte : le président du pays dont les photos se répètent à l’infini sur les panneaux publicitaires a décidé de construire un aéroport international. L’économie a besoin de leur gravier, pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas profiter des augmentations générales ? « Notre gravier est notre pétrole » devient le slogan des « casseuses de cailloux ».

Ainsi commence la lutte pour une vie meilleure. Mais les intermédiaires réagissent, la police tire…

Méréana sert de fil rouge tout au long du livre. Les informations de la radio qu’elle écoute et les portraits de ses compagnes de lutte dressent un état des lieux d’un continent régi par la corruption, la violence, le fétichisme et le sida. Toutes les femmes du roman, à un titre ou un autre, ont dû subir l’oppression des hommes, de l’anarchie politique ou de la famille. Enfants martyrs ou enfants bourreaux de leur mère lorsqu’ils sont convaincus qu’elle est une sorcière, dépossession des veuves par leur famille, viols organisés par les factions armées, corruption à tous les échelons y compris pour obtenir une tri-thérapie par la fondation Gates, tout y passe.

Non, ce n’est pas une nouvelle mouture des grands livres de lutte sociale à la sauce africaine ! Nous sommes en Afrique, alors la force de vie des femmes, leur volonté d’un avenir meilleur, la découverte du pouvoir du groupe, tout s’accompagne de rires et de larmes.

La révolte des « casseuses de cailloux » ne se termine pas en tragédie, et c’est là que le livre tourne au conte de fées.

Les femmes triomphent, Méréana rencontre la « ministre de la Femme et des Handicapés » puis la femme du Président de la République, le ministre de l’Intérieur lui-même se déplace chez elle, les femmes fracassées par la vie imposent leur loi.

Humm…

Nous sommes en Afrique, et les conteurs ont tous les droits, même celui d’imposer une Photo de groupe au bord du fleuve pleine d’optimisme, le rouge sang et le noir de la sorcellerie faisant place au rose bonbon et au jaune soleil !

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Mitraillettes anglaises et tronches savoyardes

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Dimanche fatal aux Glières

Crédit Cabédita

Vous allez être désorientés.

Rien que du montagneux, du têtu, du roublard et du tragique dans ce livre qui ne ressemble à rien de ce que vous connaissez.

Vous avez entendu parler des Glières, cette fameuse bataille sur une montagne de Haute-Savoie où la Résistance a été écrasée par l’armée allemande à un contre cinquante… Non ? Et le pèlerinage de notre président aux Glières, symbole de l’héroïsme national, cela vous dit quelque chose, je suis sûre…

Le livre dont je vous propose la lecture a été publié chez un petit éditeur suisse, vous ne le lirez que si vous le commandez chez votre libraire favori ou chez l’éditeur lui-même.

J’ai oublié de vous dire qu’il ne s’agit pas d’un roman mais d’une véritable enquête de terrain des auteurs pour découvrir ce qui s’est réellement passé aux Glières en mars 1944. Ce travail a dérangé beaucoup de monde dans les hautes sphères du département : on ne s’attaque pas impunément à un mythe national et aucun compte-rendu du livre n’a été publié malgré la notoriété de Robert Amoudruz habitué à d’autres façons.

Pêle-mêle, voici ce qu’est ce livre :

D’abord une enquête passionnante et rigoureuse qui se lit comme un roman policier, avec un résistant que tout le monde essaie de réduire au silence depuis plus de soixante ans. Robert Amoudruz ne le ménage pas, souligne ses contradictions, son caractère difficile qui l’empêche de se faire véritablement entendre de la toute puissante Association des Glières. Imaginez un groupe d’hommes plus ou moins chenus en train de crapahuter dans la montagne un détecteur de métaux à la main pour contrôler les dires d’André Gaillard, le rescapé des Glières. Soixante ans après la guerre la forêt a regagné du terrain, les mémoires se sont effritées et la toute puissance du mythe de la grande et glorieuse bataille a tout étouffé.

Ensuite une plongée dans ce monde révolu dont la dureté de la vie nous semble inconcevable. Robert Amoudruz est roublard, sa belle et limpide écriture tient parfois des Mille et une nuits, au début vous ne comprendrez pas pourquoi il faut qu’il vous raconte d’où viennent les gens dont il vous parle et comment ils vivaient dans ces alpages reculés, mais très vite vous serez embarqués et vous n’aurez plus envie de vous arrêter.

Enfin une approche de la caboche savoyarde, car les deux auteurs sont des purs produits du terroir, aussi solides que leur pays de montagne, ils ne lâchent rien, vous allez découvrir de sacrés caractères ! A ce sujet je n’ai parlé que de Robert Amoudruz, l’auteur de l’enquête, connu et reconnu en Haute-Savoie pour ses enquêtes de terrain.

Il faut parler à présent de Jean-Claude Carrier, l’auteur de la deuxième partie du livre qui contient un glossaire historique et abréviations ainsi que les biographies sommaires des principaux acteurs du livre. Jean-Claude est le fils de Jean-Claude Carrier dit Jean Carrier, mort les armes à la main pendant que sa femme sautait du brasier qu’était devenue leur maison, son bébé Jean-Claude dans les bras. Le Général de Gaulle a faits Compagnons de la Libération pour leur action dans le département deux hommes, le premier était Tom Morel, l’autre Jean Carrier. Le premier était un militaire justement honoré, l’autre un ébéniste socialiste, grand résistant de la première heure, qui a subi une redoutable Omerta, un silence de plus de soixante ans.

Le fils a voulu comprendre ; il a fait un travail de titan aux archives nationales, civiles et militaires pendant plus de dix ans et a constitué une énorme banque de données dont il entend faire une encyclopédie sur la Résistance. C’est un personnage. Surtout ne ratez pas l’épisode de l’inauguration du monument des Glières par André Malraux, quand Jean-Claude, flanqué de Résistants qui n’ont pas été invités, vient troubler l’ordonnance de la belle cérémonie. Vous allez vous étrangler de rire, je vous le promets.

Le travail de Jean-Claude Carrier, en deuxième partie de l’ouvrage, constituera une véritable référence, et toute personne s’intéressant à l’histoire de la Résistance ne peut que saliver d’impatience et attendre la suite.

Un seul conseil : si vous ne vous intéressez pas vraiment à l’Histoire de cette période, sautez le florilège de publications sur les Glières, cela ne vous apprendra rien et vous aurez une fausse idée de l’ouvrage. Plongez dans l’enquête, régalez-vous avec ces personnages hauts en couleurs, sans vous en rendre compte, vous vous trouverez à côté de gamins qui ont juste voulu fuir le STO (le service du travail obligatoire) et qui se trouvent dans un environnement hostile, dans la neige, en plein désarroi.

Ce cafouillage finit en tragédie.

Ceci n’est pas une fiction mais une tranche de notre histoire, la vraie, pas celle que l’on voudrait nous faire avaler.

Bonne lecture à tous !

Dimanche fatal aux Glières. 26 mars 1944.
Amoudruz, Robert/Carrier, Jean-Claude
Éditions Cabédita, 2011, 25,60 €
ISBN : 978-2-88295-604-0

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