La résurrection de Marianne

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Le choc des soins intensifs.

– C’est la première fois que vous venez la voir ? Alors vous ne savez pas… On va vous expliquer…

Bientôt je me trouve caparaçonnée dans une tenue verte comme si j’allais opérer un grand malade, me voilà propulsée personnage d’une série médicale alors que je venais rendre visite à mon amie Marianne. Blouse soigneusement fermée dans le dos. Gants chirurgicaux. Masque qui me remonte jusqu’aux yeux et me fait pleurer.

– Elle est très contagieuse, il ne faut pas que vous repartiez avec ça, ce serait un drôle de cadeau pour votre famille.

Marianne est pliée en deux dans son lit. Des tuyaux partout, un œil fermé, on lui a fait une trachéotomie, sa glotte est paralysée, elle est sortie du coma il y a très peu de temps. Elle ne peut pas parler, des cordes vocales sont paralysées, elle communique par l’intermédiaire d’un bloc sur lequel elle écrit comme elle peut.

Ce bloc : les phrases se chevauchent, les expressions confuses, les mots douloureux de la stupeur, les mots courageux de qui veut communiquer et ne pas perdre contact avec le monde des vivants.

« Comment vont les enfants ? » écrit-elle.

Je lui réponds et la conversation s’engage derrière le masque, un échange entre celle qui souffre et l’autre, son amie, dans l’effroi de ce qu’elle voit, devine, de la lutte de celle qui se bat et ne comprend pas ce qui lui est arrivé.

« C’est dur quand on aime causer », écrit Marianne et elle ne peut voir mon sourire et mon émotion. Marianne n’aime pas causer comme elle dit, elle aime communiquer, ce qui n’est pas du tout la même chose. Marianne est une des personnes les plus courageuses, les plus fines et les plus aimantes que je connais. Elle ne parle pas, ce n’est pas du verbiage mais de la conversation, elle a des antennes pour la souffrance des autres, elle les écoute et leur répond selon son cœur. Marianne n’aime pas causer, elle aime écouter et répondre, je ne peux pas le lui dire à ce moment-là, je ne peux pas dire cela derrière ce masque à cette femme qui s’agite par moment, le visage figé et l’œil mort.

Marianne, est-ce toi, là, sur ce lit d’hôpital, à ramasser les bribes de toi-même pour en faire un être humain ?

Un grondement rauque monte des profondeurs, une expression de panique dans son œil ouvert, j’appelle l’infirmière. La quinquagénaire chaleureuse qui m’a équipée tout à l’heure arrive, se penche vers la gorge de Marianne, aspire avec un tuyau ce qui la gênait tout en n’arrêtant pas de parler.

– Ce n’est rien, voilà, c’est déjà arrangé, je fais attention avec Marianne parce qu’il y a deux jours j’étais en train de lui donner des soins et elle m’a frappé, elle a une bonne droite, Marianne, vous vous en souvenez, Marianne ?

Marianne grogne quelque réponse pathétique, les poings serrés, surtout ne pas pleurer, comment je prendrais un mouchoir dans mon sac avec un harnachement pareil ? Il fait atrocement chaud dans la petite chambre, le temps de la visite me semble infini et j’ai honte. Le dos douloureux, la sueur, sur le front, l’impression que quelque chose court le long de la peau, c’est l’immonde staphylocoque, le super agressif que l’hôpital n’arrive pas à juguler. Marianne, est-ce toi ? Sentiment d’irréalité. Marianne aime la montagne, elle fait partie depuis des années du Club Alpin, elle marche dans des endroits vertigineux et c’est ce qu’elle fait avec tous ces tuyaux plantés dans son corps, elle avance et les abîmes qu’elle côtoie en ce moment elle doit les affronter toute seule.

– Lorsque vous partirez n’oubliez pas de replier la blouse de cette façon, l’extérieur doit se retrouver à l’intérieur pour confiner au maximum le staphylocoque. Et après le masque. Et les gants. Ensuite vous vous frottez longuement les mains avec l’antiseptique qui se trouve sur le lavabo. C’est important.

Cette vilaine bactérie est une sorte de garde-fou. Penser à s’en protéger freine le désarroi tout en augmentant la honte de penser à soi dans une situation pareille. Le staphylocoque court partout sur Marianne, comment va-t-elle se défendre ? Je ne peux m’empêcher de la toucher, de lui prendre la main, je voudrais absurdement lui communiquer de ma vitalité, prendre un peu de sa souffrance.

Je quitte lentement les couches de protection, me lave les mains le visage tourné vers Marianne :

– Est-ce que tu me reconnais maintenant que j’ai enlevé tout ça ?

Elle hoche la tête, bien sûr qu’elle m’a reconnue. Un dernier baiser de la main avant de m’enfuir, elle n’a pas bougé.

 

– Marianne, je cherche Marianne, vous savez où je peux la trouver ?

La jeune femme en fauteuil roulant à qui je me suis adressée secoue la tête en signe de dénégation, se concentre puis, illuminée me montre du doigt la chambre devant laquelle je me trouve.

Elle m’attend sur son lit, souriante, un tuyau dans le nez relié à un appareil.

– Alors comme ça tu cherches Marianne ?

– Je l’ai trouvée.

Je l’ai vraiment trouvée, c’est elle, la Marianne de toujours, malgré le tuyau et son œil gauche bandé de noir.

– Non, ne m’embrasse pas, j’ai toujours le staphylocoque.

C’est comme si nous nous étions quittées la veille ou il y a dix ans, nous avons tant de choses à nous dire ! Elle parle beaucoup, ce n’est pas tout à fait sa voix :

– J’ai une corde vocale paralysée…

Mais c’est elle quand même. Un je ne sais quoi de métallique transforme un peu sa voix chantante mais le rythme est le même, l’attention aux autres est là, le regard attentif aussi. Son visage a retrouvé sa mobilité, Marianne est vivante.

Les photos de ses petits enfants et de ses filles sur la table de nuit attestent le long séjour. Un sac de supermarché accueille ses vêtements sales, elle a soigneusement plié son pyjama sur l’oreiller. Marianne a toujours été une bonne ménagère, elle gère son séjour à l’hôpital avec la même intelligence que l’organisation de sa vie quotidienne. C’est sa vie quotidienne. Depuis de longs mois et sans doute encore pour longtemps.

– Je suis en train de déjeuner, aujourd’hui c’est de la choucroute, ils ont peut-être un peu forcé sur le lard fumé et les saucisses…

– C’est de la vraie nourriture, avec du goût ?

–  Non, uniquement des substances nutritives, et ça arrive directement dans l’estomac, je ne sens rien du tout, d’ailleurs je n’ai jamais faim.

Le liquide coule goutte à goutte, laiteux, couleur crème.

– Tu en as pour longtemps ?

– Trois heures… trois fois par jour.

– C’est un travail à plein temps !

– Toute l’organisation ici est un travail à plein temps. Entre les repas et la rééducation, je n’arrête pas. Regarde comme je marche !

Elle pince le tuyau d’alimentation, le purge, le ferme, prend sa canne en tâtonnant un peu et se met debout, ondulant les épaules pour me faire rire. Charlot à l’hôpital.

– Ne fais pas trop le clown, tu vas tomber !

Elle marche ! Et même très bien malgré ses problèmes d’équilibre, malgré sa peur de tomber.

– C’est comme en montagne. La corde ne sert à rien qu’à te sécuriser parce que si tu tombes c’est deux personnes qui meurent au lieu d’une. Là c’est pareil : j’ai peur de marcher toute seule, je préfère être accompagnée mais c’est un leurre, une fausse assurance. Je dois apprendre à marcher toute seule alors je me force…

Marianne la courageuse, l’angoissée qui a toujours dominé sa peur. Je regarde son avant-bras gauche : il est bandé.

– Je n’ai plus de sensations. Il ne répond plus.

Il y a encore beaucoup de muscles ou d’organes aux abonnés absents dans le corps de Marianne mais elle est patiente, elle lit dans le regard des autres qu’elle va y arriver, elle lit dans le mien l’admiration, la certitude qu’elle va y arriver. Elle sait que cela prendra du temps, son ami lui dit que cela n’a pas d’importance, qu’ils ont toute la vie devant eux….

– Toute la vie ! Tu te rends compte de ce qu’il dit !

– Il a raison : tout le reste de votre vie, et c’est sans doute très long. Il y a trois mois c’était minuit moins le quart pour toi.

– Plutôt minuit moins dix….

Je regarde les photos sur la table de nuit ; un très beau bébé tout seul ou dans les bras de sa maman, la plus jeune fille de Marianne a accouché quelques semaines avant l’accident cérébral de sa mère.

– Comme il est beau, ce bébé, Marianne !

– Oui, il est vraiment très beau, je l’ai même vu une fois, dans le parc, avec interdiction de le toucher…

Douleur dans sa voix. Le staphylocoque doré si redoutable aux personnes fragiles l’empêche de sentir la vie nouvelle, sa tendresse émerveillée doit vivre une intense frustration.

– Tu le prendras plus tard dans tes bras.

– Bien sûr mais ça évolue si vite, un bébé, et je resterai à l’hôpital si longtemps, est-ce que j’aurai la possibilité de lui donner un biberon ? Est-ce qu’il ne sera pas déjà trop grand ?

La souffrance de ne pas pouvoir créer ce lien rend son œil humide. Elle regarde son fauteuil roulant.

– Ma petite fille est venue me voir, elle aussi, elle m’a dit Tu en as de la chance, grand-maman, de ne pas être obligée de marcher ! Elle comprendra plus tard que c’est une drôle de chance…

Marianne est en paix malgré sa souffrance. Ses filles sont venues tous les jours pendant qu’elle était dans le coma, elles lui ont parlé, lui ont demandé son avis sur les décisions à prendre la concernant. Son ami, elle savait qu’il serait là mais ses filles sont mariées, elles ont des enfants, une vie, savoir qu’elles ont tout le temps été là est une grande joie, une assurance contre l’angoisse, presque contre la mort.

– Je ne me souviens de rien du temps que j’étais aux soins intensifs. On me raconte mais c’est perdu. Une chose, un rêve qui revient souvent et qui est si fort que ce n’est pas un rêve, c’est la réalité : tu es l’infirmière qui s’occupe de moi, tu dors à l’hôpital où tu as un lit et ta fille est là aussi, c’est elle qui ouvre la porte aux gens qui viennent.

– Tu vois bien que c’est un rêve, parce que même toute petite, jamais je n’ai joué à l’infirmière ou au docteur !

Nous nous regardons intensément. Emotion. Je l’ai laissée tomber pendant presque trois mois, je ne pouvais pas lui rendre visite, c’était une culpabilité épouvantable mais je ne pouvais pas. Je sais qu’elle comprend et qu’elle m’a pardonné, moi aussi je me sens en paix.

– Une voisine a agressé Claude après être venue me voir, elle lui a dit que si elle avait su que j’étais dans un était pareil elle ne serait jamais venue me voir, qu’elle était traumatisée…

– Moi aussi j’ai trouvé difficile…

Cette façon qu’elle a de passer l’éponge, de comprendre.

– Tu crois que je vais y arriver ?

– J’en suis absolument sûre ! Si tu savais le chemin que tu as déjà parcouru, je n’en reviens pas. Tu étais au bord de la mort, tu ne te souviens pas mais c’était terrible. Et maintenant tu marches, tu parles, tu es redevenue toi-même ! Il y a encore du chemin, il faut laisser du temps à ton corps mais tu as fait la part la plus difficile…

Nous sommes si bien, à profiter de notre présence mutuelle, à nous laisser aller à nos silences et à notre émotion. Il y a du mouvement autour du lit de sa voisine au regard fixe, de l’animation dans le couloir, des cris inarticulés, mais la paix règne près de Marianne. Elle m’a pardonné ma lâcheté, ses yeux me disent de ne pas me monter si dure avec moi. Moment de grâce, pur instant de tendresse mutuelle.

Mais c’est bientôt l’heure de ses exercices, elle se prépare, débranche le tuyau de sa narine, me montre le flacon de désinfectant sur la table de nuit :

– Nettoie tes mains.

Dans la conversation je lui ai sans doute touché le bras comme j’ai l’habitude de le faire et je ne m’en suis pas aperçue mais elle a été vigilante pour deux. Nous voilà parties dans le couloir et elle fait de nouveau son jeu de baroudeuse devant une jeune femme médecin. Sourires, connivence, oui, vous allez vous en sortir disent les yeux de la jeune femme.

Nous sommes arrivées. Nous nous regardons intensément.

– Je t’embrasse !

– Moi aussi je t’embrasse.

– Je ne serai pas si longue à revenir.

Une main levée, refermée comme si j’avais sa main à elle dans la mienne et je m’en vais sans me retourner.

Il y a comme un air de printemps et d’allégresse dans le jardin dénudé, la vie est de retour, mon amie Marianne aussi.

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Le premier livre

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Quel est le premier livre de votre vie ?

J’ai grand plaisir à suivre le regard qui s’égare au plafond, coin droit de préférence, le premier livre ?

Oui, le premier, le tout premier, celui que vous n’avez jamais oublié.

Les voilà à la recherche de leur enfance, perdus dans un vieux rêve qui m’agace comme un vieux prurit.

Le premier livre ?

Aucun n’avoue Pue-des-pieds le démon des odeurs ou Petit Tom va à la plage… Non, parfois Babar, enfin rarement Babar, certains, particulièrement culottés, citent Victor Hugo et les Misérables.

Vraiment, au moment où les lettres viennent seulement de révéler la magie de leur assemblage, le passage à l’abstrait, la porte vers les autres mondes ? Victor ? Vous êtes sûr ?

Comment savoir… La bibliothèque familiale était si vaste.

Il n’y en a pas beaucoup qui ne fassent pas le coup de la bibliothèque, comme si chaque grand lecteur s’était épanoui au milieu de murs de savoir dorés sur tranche.

 En ce qui me concerne, pas besoin de torturer mes souvenirs : il n’y avait aucun livre dans la maison à part la bible que nos parents avaient reçue lors de leur mariage et qui était rangée dans l’armoire à linge de leur chambre, nous l’avons trouvée après leur mort.

La petite école de campagne où j’ai appris à lire, classe unique et poêle à bois, contenait une petite armoire où une vingtaine de livres avec des étiquettes constituaient la bibliothèque.

Je me souviens des couvertures de papier bleu avec leurs étiquettes blanches, du pouvoir de cet alignement sur l’étagère, de la convoitise que je ressentais.

Cet après-midi, ce sera bibliothèque à trois heures…

Moment d’excitation. Les enfants prenaient tous un livre, bientôt je les aurais tous lus plusieurs fois. Les patins d’argent, Voyage à Tombouctou, c’était éclectique, au gré des humeurs de la maîtresse et des livres que sa fille ne voulait plus dans sa chambre.

Mais la maîtresse jouait de son pouvoir : les petits n’avaient pas le droit d’emprunter, il leur fallait attendre d’être grands.

Pouvoir absolu, frustration totale.

J’étais trop petite.

 Arriva un événement familial : ma petite sœur fit une crise d’appendicite, il fallut l’opérer très vite.

Lorsque nous lui avons rendu visite le lendemain à l’hôpital, elle se trouvait dans la même chambre qu’une fille qui avait à peu près mon âge. Salutations des deux familles, puis chacun se plaça autour du lit de sa petite opérée.

C’est là que je le vis. Le grand livre rose intitulé « Contes d’Andersen ».

C’était plus fort que moi… Je me suis approchée du lit de la deuxième fille, le livre était fermé, personne ne s’intéressait à lui.

Personne ne s’intéressait à moi non plus.

Quelle révélation ! Les illustrations étaient magnifiques, La petite fille aux allumettes me bouleversa ; il n’y avait que le froid et la solitude dans cette chambre surchauffée d’hôpital. Je sentis une sacré secousse lorsque mon père me mit la main sur l’épaule :

–      Excusez-la, monsieur, je ne sais pas ce qui lui a pris…

Et il m’arracha le livre des mains pour le rendre à la voisine de ma sœur, plus exactement au père de la petite fille. Je voyais déjà la fessée que j’allais prendre, j’avais fait honte et c’était difficilement pardonnable. C’était la fin de la visite, et pendant tout ce temps j’avais lu sur le linoléum.

Le père de la petite opérée m’a souri.

–      Je vous en prie, ce n’est pas grave, c’est si beau un enfant qui s’intéresse à la lecture ! Tu as aimé ce livre, n’est-ce pas ?

J’ai hoché la tête.

–      J’espère que tu reviendras demain…

 Il a regardé mon père. J’ai embrassé ma sœur vers qui ma mère m’avait propulsée. Elle avait l’air d’aller bien, et puis elle avait eu toute l’attention de la famille, on lui avait offert une poupée. Mon père ne m’a pas frappée. Le lendemain nous sommes revenus à l’hôpital. La famille de l’autre petite fille était déjà là, le papa m’a souri :

–      Tiens, j’ai un cadeau pour toi…

Un coup d’œil à mon père qui était aussi surpris que moi mais qui ne m’a pas donné l’ordre de refuser. J’ai ouvert le paquet, je ne comprenais pas. C’était les Contes d’Andersen, le même livre que la veille, la même superbe couverture rose.

Je ne me souviens pas de la suite, l’émotion était trop forte.

Ce livre, je l’ai gardé très longtemps avant de l’offrir à un petit garçon en un temps où je pensais que je n’aurais jamais d’enfant. Il a compris que le cadeau était d’importance : ce livre aux pages usées, tachées, était le premier livre que j’ai possédé.

Une longue carrière de dévoreuse m’attendait, mais mon premier livre je le dus à l’appendicite de ma petite sœur et à la bienheureuse compréhension d’un inconnu dans une chambre d’hôpital.

Longtemps je fus une lectrice et acheteuse compulsive, emplissant la maison de livres, lisant trop vite, poussée par une sorte d’urgence comme si quelqu’un allait m’arracher le livre des mains.

J’ai eu les enfants de mes rêves et créé avec leur père la maison cocon pour qu’ils se sentent bien protégés. Lecture plaisir au moment du coucher, frissons de peur et de joie, petits héros qui triomphaient des monstres cachés dans le placard.

Je n’ai jamais racheté les contes d’Andersen, l’histoire de la petite fille aux allumettes est trop triste.

Si je demande à mes enfants quel était le premier livre qu’ils ont lu, le tout premier livre dont ils se rappellent, ils lèvent les yeux au plafond, du côté droit, perdus dans leur enfance…

–      Comment tu veux qu’on se rappelle, maman ? Il y a tant de livres dans cette maison !

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Les deux photos de Louis Favre

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La première date de septembre 1942, la deuxième de janvier 1944, seize mois les séparent, sur l’une un jeune homme triomphant, sur l’autre un homme qui sait qu’il va être arrêté, c’est la même personne, Louis Adrien Favre, Missionnaire de Saint François de Sales mais il est difficile de le reconnaître.

Qui a pris les photos ? Parmi les religieux du petit séminaire nous savons que Frère Jean-Baptiste possédait un appareil et les deux clichés ont été pris au petit séminaire de Ville-la-Grand, à la frontière franco-genevoise. Le premier dans le jardin situé à l’arrière de l’établissement, contre le mur de la frontière, l’autre dans la cour, devant le bâtiment.

Bonjour à travers les barbelés
Copyright MSFS

Sur la première photo il fait très beau : Louis pose contre le mur du jardin du juvénat de Ville-la-Grand, chemisette blanche, cravate et pantalon noirs – la tenue qu’il porte lorsqu’il se trouve à Genève, la république ne tolérant aucun signe religieux – , il sourit, les bras en croix et les mains touchant le sommet du mur de chaque côté, « Bonjour à travers les barbelés… 9 sept.1942 » écrit-il au bas du cliché.

Ce « Bonjour à travers les barbelés » et non devant indique, tout comme la façon dont il est vêtu, que la photo n’est pas destinée à ses correspondants français mais à ses amis suisses, même s’il donnera des clichés à sa famille. Nous sommes en 1942, les photos sont rares, le même cliché est reproduit plusieurs fois.

La photo est pleine d’enseignement : Louis ne mesure pas plus d’un mètre soixante-dix, le sommet de sa tête touche le sommet du mur, au-dessus, un piquet métallique et deux rangées de barbelés visibles. A cet endroit les barbelés sont visiblement très lâches. Est-ce à force d’avoir été soulevés pour permettre le passage des fugitifs ?

Le petit séminaire est situé très exactement à la frontière franco-genevoise, les murs du jardin servent de frontière, l’occupant a érigé une rangée de barbelés au sommet pour empêcher le passage vers la Suisse. Louis se fait prendre en photo devant l’endroit même où il fait passer les Juifs pourchassés et les résistants… Provocation ? Pied de nez à l’occupant ? Message à ses amis suisses ?

A cette date Louis ne travaille pas encore pour les réseaux Gilbert du colonel Groussard, ce sera plus tard, en novembre, lorsque les Allemands envahiront la zone libre. Travaille-t-il déjà avec les services de renseignement suisses ? C’est probable, ce qui est certain c’est qu’il fait partie du réseau de renseignement du plus important mouvement de la zone libre et qu’il fait passer les Juifs qui demandent son aide. Louis se trouve en état de désobéissance absolue vis à vis de sa hiérarchie. Cela fait plusieurs mois qu’il a organisé les passages par le Juvénat et depuis la rafle du Vel d’Hiv son supérieur n’émet plus d’objections. Plus même, tout l’établissement collabore au sauvetage des proscrits.

Louis ne regarde pas l’objectif, il plisse un peu les yeux, l’ombre de ses bras indique un soleil de midi, éblouissant.

La lumière rend sa chemise presque lumineuse, il fait chaud, il est investi d’une mission, il l’accomplit en toute conscience au milieu d’autres compagnons de lutte. Tout est clair, à ce moment-là de sa vie.

La dernière photo
Copyright MSFS

Seize mois plus tard, le photographe prend la dernière photo de Louis vivant : amaigri, dans le froid et la cour déserte de l’école, il est l’expression même de la solitude et de la tristesse.

Il fait froid et gris. La photo est en noir et blanc, mais le froid est presque palpable, et le gris du ciel, et la solitude de Louis.

Il n’occupe pas le centre de la photo : mains dans les poches de son manteau trois quart en laine noire, il regarde en direction du portail où se tient le photographe.

Soutane noire, manteau noir et col blanc, la tenue des prêtres en France.

Il a trente-trois ans, c’est l’hiver, il fait si froid, d’énormes cernes font des vagues qui rejoignent presque ses pommettes.

Il a trente-trois ans mais il semble beaucoup plus vieux et il n’arrive pas à sourire à celui qui lui fait face.

Il semble très calme, épaules droites, mains dans les poches, prestance de celui que les commères appellent « le prêtre élégant ».

Il sait que la Gestapo va venir l’arrêter.

Il ne fuira pas vers la Suisse toute proche, là, à trente mètres à peine, il ne franchira pas le mur qu’il a fait enjamber à tant de fugitifs, il restera jusqu’au bout.

La photo est petite, gondolée, mais il est là, et sa présence s’impose, ce regard triste, cette attitude ferme, mains dans les poches, il fait si froid. Comme il est maigre ! Comme il est loin le jeune homme rieur qui faisait la nique à l’occupant, en écrivant Bonjour à travers les barbelés… 9.Sept.1942 !

La Gestapo. L’angoisse. La peur. L’absence de sommeil. Ils vont venir, ils devraient être déjà là.

La tentation de la fuite : la Suisse se trouve de l’autre côté du mur du jardin, il a fait passer tant de monde, soulevé tant d’enfants, que fait-il encore là ? N’a-t-il pas assez donné ? Les mises en garde viennent de tout côté : Attention, Louis, vous êtes imprudent, trop d’agitation, trop de monde autour de vous, il faut cesser les passages, limiter les courriers de la Résistance…

Tout le monde comprendrait, beaucoup seraient soulagés.

Le Père directeur et ses confrères béniraient le Seigneur, enfin la brebis égarée est rentrée dans le giron de la communauté : Louis Favre n’exerce plus ses activités de terroriste dans l’établissement !

Le colonel Groussard respirerait mieux : ce jeune exalté attire l’attention de la Gestapo, avec tous ces Juifs qui se rendent au Juvénat, toute la région d’Annemasse est au courant. De la discrétion, de la discrétion. Nous sommes en guerre, la charité passera après. Favre sera utile à Genève, il connaît tant de monde !

Louis ne peut pas.

C’est trop tard.

Autour de lui, depuis quelques jours les arrestations se multiplient. Une sorte de paralysie, de fatalisme, la frontière contre le jardin, fuir, fuir, il ne peut pas.

Il fait si froid.

Les enfants sont partis pour les vacances de Noël, ils vont bientôt revenir.

— Allons, Favre, une photo, je vous prie, la dernière de la pellicule de la fête de Noël…

Louis regarde Jean-Baptiste; il ne le voit pas.

Louis est arrêté, les religieux sont chassés de leur établissement, les enfants dispersés dans d’autres établissements scolaires.

Jean-Baptiste a oublié la pellicule, lorsque le photographe vient enfin le voir pour lui remettre l’enveloppe cartonnée.

Louis a été fusillé. Jean-Baptiste n’ose pas montrer les photos de la fête de Noël, encore moins celle de Louis. Il a un regard si triste ! Jean-Baptiste se revoit, son insistance, Allons, Favre, vous savez bien que vous aimez être pris en photo, ne vous faites pas prier !

La photo le brûle, il se confesse au Père directeur. Elle finit dans les archives de la Congrégation, dans un album où personne ne viendra la chercher. Pendant presque soixante-dix ans, jusqu’à ce que le Père Provincial la retrouve, elle  reste enfouie dans les papiers des Missionnaires.

Elle resurgit, fripée, d’un passé en noir et blanc dont la douleur n’arrive pas à s’effacer.

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