Couleurs de l’incendie, recette éprouvée

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Un roman est un objet de désir autant qu’une réponse dans la vie de son lecteur : de quoi celui-ci a-t-il besoin au moment précis où il s’empare de l’objet livre ? D’un texte court pour une attente circonscrite ? D’un épais roman distrayant ? De littérature « feel good » ? D’un texte exigeant ? D’un roman policier ? Vous, ami lecteur, de quoi avez-vous besoin en empoignant ce pavé de plus de cinq cents pages ?

Couleurs de l'incendieSi vous recherchez de la distraction, Couleurs de l’incendie, la suite de Au revoir là-haut, le grand succès du prix Goncourt de l’année 2013, répondra parfaitement à votre attente, si vous ne l’avez déjà dévoré.

Madeleine Péricourt, la sœur d’Édouard, le héros de Au revoir là-haut, devient le personnage principal du deuxième volume de cette saga historique. Le jour des obsèques du banquier Marcel Péricourt, le père d’Édouard et de Madeleine, son petit-fils Paul saute par la fenêtre et atterrit sur le cercueil. Bigre ! Sacrée entrée en matière ! Madeleine Péricourt passe son temps au chevet de son fils qui a survécu à la chute mais est resté handicapé. Elle ne se rend pas compte des manipulations de Gustave Joubert, l’homme de confiance de son père qu’elle a refusé d’épouser. Elle se retrouve ruinée : sa vengeance sera terrible. Edmond Dantès, le héros d’Alexandre Dumas, est remplacé par Madeleine Péricourt, mais c’est loin d’être le seul clin d’œil à la littérature feuilletonesque.

On se laisse entraîner avec plaisir dans cet hommage au roman-feuilleton du XIXe siècle qui se dévore comme un « page turner » d’aujourd’hui. Les multiples emprunts à de nombreux écrivains que Pierre Lemaitre cite dans sa reconnaissance de dette finale, en particulier à son maître, Alexandre Dumas, ne gênent la lecture que par moments, quand l’accumulation vire au catalogue. Tout à ses références livresques, Pierre Lemaitre oublie ses références télévisuelles comme l’inspecteur Colombo :

Un nommé Fichet, commissaire, avait été désigné par le juge. Le lecteur le connaît, c’est celui qui était intervenu dans le cambriolage chez Gustave Joubert, un type âgé, ridé, voûté, portant un pardessus beige, dégageant une haleine de cigare froid. […] Le policier ne retira pas son pardessus, il ne voulait pas déranger, il ne restait qu’une minute. (p. 507-508)

La recette est la même que dans le roman précédent ; je crois que, à part l’évolution de l’histoire, je pourrais réécrire très exactement la même chronique. L’inscription détaillée dans une époque – les années 30 cette fois-ci – et l’utilisation de faits historiques et sociétaux qui trouvent un écho contemporain comme la révolte contre l’impôt, les fraudes fiscales et les pratiques de la presse vénale sans parler de la tentation du totalitarisme, satisfont l’appétence du lecteur pour les faits historiques. Cependant, pour emporter ce dernier dans son histoire, l’auteur calque sur les années 30 les préoccupations de notre temps, en particulier le rejet des abus sexuels sur les enfants. Sans dévoiler l’histoire, cela lui permet de faire passer certains rebondissements qui, sans cela, auraient paru plutôt obscurs et tirés par les cheveux.

Qu’importe ! On ferme les yeux sur les invraisemblances et les excès, les personnages sommaires et le noir et blanc trop accentué. Plus de cinq cents pages de rebondissements, de nombreuses connivences, des découvertes historiques et des réflexions à posteriori sur les bégaiements de l’histoire, voilà beaucoup de raisons de lire Couleurs de l’incendie. On n’est pas obligé de chercher toujours le chef d’œuvre. Surtout quand on a simplement envie de se distraire.

Couleurs de l’incendie
Pierre Lemaitre
Albin Michel, janvier 2018, 544 p., 22,90€
ISBN : 9782226392121

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