Le mystère Henri Pick et la satire réjouissante du monde éditorial

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David Foenkinos nous entraîne dans une balade autour de la littérature et du monde de l’édition, avec Le mystère Henri Pick. Nous apprenons un certain nombre d’éléments concernant les célèbres refusés des maisons d’édition – Proust bien sûr, mais aussi les Américains John Kennedy O’Toole et Richard Brautigan. Ce dernier imagina, dans L’Avortement publié en 1971, une bibliothèque conservant les manuscrits refusés par les éditeurs. Juste revanche de celui qui avait souffert de tant de refus avant de devenir un écrivain mythique et de se suicider, comme John Kennedy O’Toole. L’histoire ne s’arrête pas là :

En hommage, un lecteur passionné a créé « la bibliothèque des livres refusés ». C’est ainsi que la Brautigan Library, qui accueille les livres orphelins d’éditeur, a vu le jour aux États-Unis. La structure a aujourd’hui déménagé pour être hébergée à Vancouver au Canada. (p. 14)

Une note en bas de page nous précise l’adresse du site de la librairie. Parfait. Sauf que les notes en bas de page vont se multiplier, certaines intéressantes, la plupart commentant les états d’âme du personnage et autres billevesées. On comprend petit à petit que certains éléments sont là pour égarer le lecteur : vénérable grande maison d’édition et véritables membres du microcosme littéraire et éditorial (hilarante prestation de François Busnel dans une interview), copies conformes d’autres éléments, sans compter des vérités sur les écrivains.

Revenons à notre propos. Un bibliothécaire crée dans une petite ville de Bretagne, Crozon, l’équivalent de la Brautigan Library. C’est le point de départ de cette histoire à tiroirs et rebondissements, pleine d’humour parfois vachard et de trouvailles poétiques :

Gourvec était un être réfléchi et sage, pour qui les mots avaient un sens et une destination. […] cet homme offrait le sentiment d’être capable de se ranger en lui-même. (p. 15)

Quelques années après la mort de ce bibliothécaire voué à la cause des mots et des maux des écrivains, une jeune éditrice vient passer les vacances chez ses parents avec son amoureux, jeune écrivain dont le premier roman a été un flop. Et voilà deux personnages principaux dans cette histoire qui en compte un certain nombre, Delphine Despero (désespoir en espagnol) et Frédéric Koskas. Ce jeune homme dont l’intérêt du nom réside dans son abondance de « K » ressemble à Frédéric Moreau, le héros de l’Éducation sentimentale, l’aigreur en plus. Sa baignoire a pris l’eau, si je puis me permettre ce jeu de mots lamentable, et son égo ne s’en remet pas.

Les deux jeunes gens apprennent l’existence de la présence de tous ces refusés du monde de l’édition dans la bibliothèque et découvrent dans celle-ci un magnifique roman dont l’auteur, Henri Pick, propriétaire de la pizzeria de Crozon, est mort deux ans plus tôt.

Là commence le mystère et ses multiples rebondissements : comment cet homme taciturne qui ne lisait même pas le journal a-t-il pu écrire ce qui s’apparente à un chef-d’œuvre ? L’affaire s’emballe avec les manipulations fort bien décrites du monde de l’édition pour faire monter la sauce, et le roman devient un énorme succès.

Le patron des éditions Grasset jugea qu’une petite polémique ne serait pas de trop pour pousser encore le livre sur la route du succès, tout en refusant catégoriquement l’hypothèse selon laquelle Les Dernières Heures d’une histoire d’amour aurait pu être écrit par un autre auteur. Le romancier Frédéric Beigbeder sauta sur l’occasion pour écrire une chronique : « Pick, c’est moi ! » Après tout, le roman avait été publié chez son éditeur. Et, en parfait expert de la Russie (il y avait placé l’intrigue d’un de ses romans), il devait bien connaître Pouchkine. En quelque sorte, c’était plausible. Les journalistes lui coururent après pendant quelques jours, et il en profita pour annoncer à tout-va la publication prochaine de son nouveau roman. Question marketing, c’était immense. Ainsi, plus personne ne pouvait en ignorer l’existence, ni même le titre L’amitié (aussi) dure trois ans. (p. 207-208)

Cela cavale comme dans un roman d’Alexandre Dumas, l’humour en plus. Bien sûr les héros n’ont pas beaucoup de consistance, ils ne se déchirent pas l’âme et se contentent parfois de se gratter les petites croûtes de leur égo, mais à certains moments, devant quelques mièvreries, on s’étonne. Tout s’explique à la fin, et les tiroirs ouverts se concluent par un immense éclat de rire.

Le mystère Henri Pick
David Foenkinos
Gallimard, avril 2016, 288 p., 20,50 €
ISBN : 978-2-07-017949-7

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