Archives par étiquette : Roman

Médée indienne et tambour magique : la cruauté poétique de Louise Erdrich

Shares

Ce qui a dévoré nos coeurs, de Louise ErdrichLa passion interdite se paie par le sang et par la mort de ceux que l’on aime le plus, c’est-à-dire ses enfants, dans une réserve indienne d’Amérique du Nord comme dans les drames antiques.

Louise Erdrich fouaille dans son cœur et son sang, dans ses drames personnels et ses origines indiennes, elle nous offre ce roman qui nous bouscule, nous oppresse et nous retient prisonniers dans un rêve indien, cruel et envoûtant, plein de poésie et de sauvagerie.
The painted Drum, – Le tambour peint – le titre originel américain, est devenu « Ce qui a dévoré nos cœurs » pour évoquer sans doute les ravages de la passion car c’est de cela qu’il s’agit.
Le début du livre ressemble à son titre français : cette femme qui vit avec sa mère dans la campagne du New Hampshire, qui a son voisin artiste pour amant mais ne sait pas très bien où elle en est, la description du voisinage, on retiendrait presque un bâillement d’ennui.
Mais il y a les portraits des arbres, et les corbeaux doués de prescience et nous savons presque malgré nous que nous avons plongé dans un autre monde. « Le rire d’un corbeau est un son intolérablement humain. (…) Peut-être que le rire du corbeau, le grincement caverneux, paraît cynique à nos oreilles et nous rappelle la profondeur de notre humaine obscurité. » Continuer la lecture →

Shares

La fantaisie cauchemardesque de CosmoZ s’approche-t-elle du « chef d’œuvre » ?

Shares
CosmoZ

Crédit Actes Sud

L’argument est séduisant : deux femmes, deux hommes et deux jumeaux nains sortent du chapeau de Frank Baum, le créateur du magicien d’Oz.

Sur 484 pages nous accompagnons les tribulations de Dorothy, petite fille du Kansas, côté recto et de la sorcière/ ennemie/ sœur Elfeba côté verso, voilà pour le premier couple.

Issu d’un cauchemar de l’enfant Frank Baum, l’Epouvantail Oscar Crow et Nick Chopper, golem de quincaillerie du « Baum’s Bazaar » forment le deuxième couple de cette histoire de Freaks du cirque Barnum. On ajoute les jumeaux Avram et Eizik, les Munchkin dont on ne sait jamais qui est qui et dont la pensée se mêle dans un vertige d’absence d’identité et nous avons les protagonistes principaux de cette histoire qui en compte beaucoup, puisque les créatures de papier vont traverser les horreurs du siècle en une tornade irréelle qui s’étire sur tout le livre.

Impossible de ne pas être suffoqué par la beauté des métaphores électriques qui parcourent ce livre comme autant de petits cailloux, ou plutôt de briques jaunes qui pavent le chemin sensé mener au pays d’Oz « la terre mille fois promise, à mille milliards de lieues de ce bercail honteux où le rire était comme un pain qui continue de lever douloureusement dans l’estomac, où le quotidien n’en finissait plus de flatuler sa fastidieuse ritournelle à tous les coins de rue ».

Impossible de ne pas admirer l’inclusion des poèmes de T.S. Eliot et la dextérité des changements de point de vue, de personnes,

Impossible de ne pas être fasciné par cette construction complexe qui s’élabore sous notre regard de lecteur qui sent une petite ampoule s’allumer : chef d’œuvre ???

Mais au fil de la lecture la lassitude s’installe, les héros de paille, de métal et de papier ne nous arrachent pas de larmes de sang et le regret s’installe. Le livre eût-il seulement une grosse centaine de pages de moins que la magie aurait continué d’opérer, mais l’abstraction l’a emporté sur la puissance de l’imaginaire.

Les héros se défont, perdent paille et métal, chaussures et rêves, la tornade les disperse dans le vent et il ne reste plus rien. Malgré son incroyable capacité d’invention et sa poésie qui nous gifle à tout moment, CosmoZ ne mérite pas son titre : le cosmos est plus vaste et nous n’avons pas atteint le pays d’Oz.

CosmoZ
Claro
Actes Sud, août 2010, 484 p., 23,20 €
ISBN : 978-2-7427-9319-8

Shares