Archives pour la catégorie Divers

Prix Lettres Frontière 2018 : Carine Fernandez

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Voici novembre et son lot de prix littéraires. Inutile de commenter la grosse machinerie parisienne ; je vous ai annoncé ce prix du Sud-Ouest, création bien sympathique à laquelle je souhaite beaucoup de réussite. Je voudrais vous parler d’un prix qui me touche plus, parce qu’il est de ma région et qu’il est transfrontalier : le prix Lettres Frontière. Il récompense, suite à une sélection progressive et à l’investissement des lecteurs d’un côté comme de l’autre de la frontière franco-suisse, un auteur romand et un auteur français.

Cette année, quinze ans après La Servante abyssine, le jury a récompensé le même auteur pour Mille ans après la guerre. La langue de Carine Fernandez est si puissante, si visuellement évocatrice et en même temps si pure qu’elle emporte les lecteurs. Je crois l’avoir déjà dit mais je ne crains pas de me répéter : le temps est venu de la consécration de ce très grand écrivain. Celle-ci n’a que trop tardé. Les lecteurs de bibliothèques, que ce soit du côté suisse ou du côté français, ne s’y sont pas trompés : on leur a proposé deux fois un livre de Carine Fernandez, et deux fois il l’ont élu meilleur livre de la sélection.

Si vous n’avez pas encore lu un livre de cet auteur, précipitez-vous : ce sera une photo Carineouverture au monde et à ses blessures, à la lumière et à l’espoir. Et l’écriture, l’écriture ! Ce ton si particulier et en même temps universel, cette langue qui semble couler de source, sans afféterie ni effets appuyés et cette narration où tous les éléments s’emboîtent si bien qu’on ne voit pas la jointure… Superbe, vraiment. Et rien de fabriqué : du sincère, du naturel, du généreux. D’une vie compliquée l’auteur a su tirer une grande lumière, loin de ces écrivains qui grattent leurs plaies fonds de commerce. Carine Fernandez est l’exemple même de l’élévation par l’écriture, c’est à la fois réjouissant, réconfortant et apaisant.

Le vieux couple de la salle d’attente

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J’attends le rendez-vous avec la jeune cheffe de service un peu rugueuse toujours débordée. J’ai confiance en sa conscience professionnelle, son attention, la précision de ses investigations. Elle ne se laisse jamais distraire de son travail, concentrée sur le diagnostic et ses conséquences, toujours à distance du malade. Carapace.

La porte s’entrouvre et j’entends sa voix. Une douceur inconnue, une délicatesse rare, une attention presque tendre que je ne lui ai jamais soupçonnée.

Un couple âgé sort du cabinet, « Comme elle est gentille », murmure la femme. L’homme entre dans la salle d’attente en éclaireur, suivi de sa petite femme menue :

— Chérie, installe-toi là…

« Là », c’est un angle de la salle d’attente, un endroit où elle sera à l’abri des coups, quelque chose comme un nid. Il la couve des yeux, il l’enserre dans un entrelacs de tendresse. Ils attendent pour la prise de sang.

— Ils vont en prendre beaucoup… J’irai toute seule, dit-elle avec détermination.

Il approuve de la tête, mais au fond de lui il regrette : il aurait voulu l’encourager, elle est si fragile ! Il la contemple, il admire son courage. Il admire tout en elle. La petite femme sourit, lui rend son regard. Cela déborde de partout cet amour qui les lie, dans cette salle impersonnelle sans lumière naturelle, avec son néon blanc cru. Cela les enveloppe dans un cocon de fragilité et de désarroi.

Elle est malade, et il ne peut pas prendre la souffrance à sa place. Comme ils se serrent dans leur coin, incapables de parler, incapables de dire autre chose que Elle est tellement gentille… Il la domine d’une tête, mais c’est une stature de tendresse, on sent qu’il lutte pour ne pas la prendre dans ses bras, cela ne se fait pas dans une salle d’attente d’hôpital, même s’il y a peu de monde. Il n’a pas besoin. Ils se regardent tous les deux, et ce qui les relie est bouleversant. Son visage à lui, taches de vieillesse, cheveux blancs un peu clairsemés et rides autour des yeux, son sourire. Son visage à elle, levé vers son compagnon : ovale parfait, pas d’affaissement des traits, cheveux d’un noir mat ramenés en une courte queue de cheval de petite fille. Comme elle est belle ! Comme ils sont émouvants !

Enfin l’infirmière arrive, très douce et souriante, elle s’excuse de les avoir fait attendre : le patient précédent avait emporté son dossier avec lui ! La vieille dame se lève, quitte la salle sans se retourner, une petite créature toute fine, un elfe que le compagnon de sa vie regarde s’éloigner comme s’il ne devait jamais la revoir.

La poèterie, rencontre surréaliste

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L’homme de ma vie affectionne les utopies humanistes, les projets chimériques et les routes inconnues. Et il aime me faire des surprises.

Nous revenions de Guédelon, cette aventure qui a embarqué des passionnés dans la construction d’un château-fort selon les techniques de l’époque médiévale quand l’homme voit un panneau rouge très artisanal : La poèterie. Quel beau mot-valise ! Un mélange de poésie et de poterie, l’idéal pour sa femme. Ses yeux brillent dans le véhicule, et le jeu de piste commence. Un panneau ici, un autre là, et puis plus rien, c’est une impasse, le chemin n’aboutit qu’à des champs brûlés par la sécheresse. Retour au point de départ, nouveaux panneaux, nouveaux détours, enfin une large entrée avec le panneau récompense : la poèterie. Nous nous engageons.

femmeLe lieu est désert. On dirait une usine abandonnée avec ses deux hautes tours de briques et son long bâtiment sans charme. Sur la droite un vieux wagon de chemin de fer, mais où sont les rails ?

En face du bâtiment, un bar et quelques tables. Sommaires, les tables. On dirait de la récupération d’une vieille école primaire. Nous appelons : personne. Derrière nous, une scène carrée recouverte de noir, les spectacles musicaux donnés ici doivent plus tenir de Noir Désir que du quintet pour flûte et hautbois.

C’est un lieu étrange et magique sous la lumière de midi, durant cet automne trop chaud. Dans la cour enherbée, un peuple  étrange a pris possession du lieu industriel. Je me sens observée. Lire la suite

Se lancer dans son autobiographie

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Cela me travaillait depuis quelque temps cette envie d’un retour aux échanges, de sortir de l’écriture solitaire et d’offrir aux autres une partie de l’expérience accumulée depuis des années d’écriture, que ce soit de romans, de nouvelles et d’une biographie.

Les Confessions2J’ai été confrontée à l’essai autobiographique d’une personne proche, à celle d’un vieil homme qui était passé par un biographe professionnel et à celui d’une jeune femme qui désirait réorienter sa carrière professionnelle et à qui on avait demandé d’écrire son autobiographie. Elle avait été surprise de la demande, mais elle s’était vite prise de passion pour l’exercice. Je me souviens également d’avoir pratiqué l’exercice avec un adolescent particulièrement violent et perturbé qui avait éructé sur la page un cri de colère et donné un éclairage cru sur la maltraitance paternelle dont il avait été victime. Cela l’avait beaucoup aidé à se calmer. La jeune femme a pu réorienter non seulement sa carrière professionnelle, mais sa vie privée ; son autobiographie était surtout une auto-analyse. Le biographe professionnel avait réussi à rendre plate une vie pleine de péripéties mêlées à l’Histoire, la faute peut-être aux délais, je ne sais pas. Quant à la personne proche, elle avait écrit dans l’urgence, son temps était compté. Elle n’a pas pu travailler son texte.

Tout ceci montre que le temps est nécessaire pour la réussite de l’essai autobiographique. La nécessité du recul par rapport à la vision des événements qui ont traversé l’existence, le travail sur la notion de vérité, sur la lucidité et la modestie nécessaires parce que celle ci ne sera jamais que partielle et partiale, ce que l’on veut que le lecteur potentiel retienne : tout ceci doit être mis au net avant le travail de mémoire. De nombreux conseils et exercices techniques aident au déblocage qui surgit souvent devant l’étendue de la tâche. Le travail en groupe soutient les apprentis biographes en leur montrant que les difficultés sont les mêmes pour tous, les observations des autres participants aident à progresser, à condenser le travail d’écriture, à cerner ce qui est en trop et ce qui mérite au contraire d’être développé. Ce travail est essentiel pour trouver son propre tempo, la façon unique dont on racontera sa vie.

C’est décidé. À la rentrée j’animerai un atelier initiation au récit autobiographique dans mon petit coin de montagne. Dans le texte ci-dessous j’explique les questions inhérentes à l’autobiographie, ses joies et ses difficultés. Lire la suite