Archives pour la catégorie Divers

La photo

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La photoC’est une photo heureuse, elle date de l’été passé, exactement durant les quelques jours où la souffrance s’est apaisée. Bientôt elle va se ruer par vagues sur tout le corps, me laisser pantelante, désespérée devant la force de ce qui ne peut s’oublier, de ce qui mange tout le reste. La douleur.

C’est une photo heureuse, prise par un homme amoureux qui traque les moments où sa femme est redevenue telle  qu’il voudrait qu’elle soit toujours, sans souffrance, sans maladie, avec son énergie à déplacer les montagnes. La femme qui est surprise vient juste de sentir le regard de l’objectif, une confiance absolue, un regard de connivence : Oui, oui, je sais, tu ne peux t’empêcher de me photographier, même dans une fête, même lorsqu’on t’a demandé de faire un reportage sur ce qui se passe !

C’est une photo heureuse, moment de grâce. J’ai beau chercher dans celles qui suivent, d’autres fêtes, fauteuil ou station debout, siège de jardin, rien, il n’y a plus de lueur, juste un faux sourire qui le désole, qui me désole. Je ne guérirai pas et nous le savons tous les deux. Une maladie qui ne fait pas mourir, non, qui détruit seulement la vie.

Alors je reviens à cette photo parce qu’il faut convoquer les moments heureux lorsque le ciel est trop gris, parce qu’il faut invoquer l’amour, celui qui entoure, celui qui voudrait faire barrière et ne le peut pas. Parce qu’il ne faut pas laisser gagner la fatalité.

Le regard du photographe, c’est ce que je vois, ce que je sens, ce qui me porte.

Étranges hasards

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BossonsCela fait plusieurs années que je travaille sur un roman dont le cadre spatial et temporel est double : d’un côté la Haute-Savoie avec des allers retours à Genève, de nos jours, de l’autre l’Inde et la ville de Bombay essentiellement durant les débuts de ce grand pays. Pourquoi cela ? Parce que deux catastrophes aériennes se sont produites sur le massif du Mont-Blanc, à 300 mètres de distance l’une de l’autre et à seize ans d’écart.

Les seuls avions civils qui se sont jamais écrasés sur le Mont-Blanc étaient indiens. Vous avez sans doute entendu parler du Malabar Princess, popularisé par un film avec Jacques Villeret, film que je n’ai toujours pas vu. Cette catastrophe a été extraordinairement médiatisée en 1950, avec des journalistes venus du monde entier. L’autre avion contenait beaucoup plus de victimes (dont le père de la bombe atomique indienne). Mais je gage que vous n’avez jamais entendu parler du Kangchenjunga, l’avion qui portait le nom du plus haut sommet de l’Inde venu s’écraser sur le plus haut sommet d’Europe. Et pour cause : le secret qui a entouré la catastrophe était le miroir inversé de ce qui s’était passé seize ans plus tôt. Site défendu d’accès pendant des années, survolé par des hélicoptères, journalistes interdits, confiscation de matériel…

Ne parlons pas des zones obscures entourant ces deux crashes, il y aurait de quoi écrire toute une série de romans policiers. Un seul point à retenir : tous les éléments concernant le crash du Kangchenjunga en 1966 sont classés secret défense.

J’ai déjà relaté sur mon blog les circonstances qui m’ont fait m’intéresser à ces crashes.

Lorsque j’ai découvert que parmi les 117 passagers de l’avion seuls sept corps étaient intacts, dont celui d’une Indienne retrouvée nue sur le glacier, ce fut comme une révélation : cette jeune femme serait l’héroïne de mon roman, je reconstituerais sa vie.

Seulement elle était morte depuis si longtemps, on sait bien que l’on meurt vraiment quand plus personne ne pense à nous. Qui pouvait penser encore à la belle femme décrite par le rapport de gendarmerie de Chamonix à part ses enfants ? Le personnage secondaire, celui qui sert de passerelle entre la morte du glacier des Bossons et la reconstitution possible de sa vie, fut d’abord un homme. Mais au bout d’une centaine de pages, j’aboutissais à une impasse. C’est ainsi que mon moustachu aux yeux de braise céda la place à une quinquagénaire réservée à la longue tresse, fonctionnaire internationale à Genève.

Après un cheminement repris dans le roman qui aboutissait à la conclusion qu’elle ne pouvait être que parsie, ethnie fascinante et mystérieuse, la jeune femme vêtue de ses seuls bijoux se prénomma Rashna et sa fille qui avait vécu plus longtemps qu’elle Anusha. J’ai doté notre haut-fonctionnaire d’une redoutable assistante : Marie-Amélie. Je ne vais pas vous raconter l’histoire, seulement une de ses suites.

Le compagnon de ma vie pratique la généalogie, et une de ses dynamiques collègues Mimi. Je ne l’ai jamais rencontrée. Lors des échanges de vœux rituels de nouvel an, mon mari apprend que la fille de sa collègue se prénomme Marie-Amélie. Il explique le sujet de mon roman et parle du prénom de l’assistante de Anusha, prénom qu’il me semble avoir choisi par hasard.

Stupéfaction de Mimi : un prénom si particulier, comment avais-je pu le choisir ? L’histoire ne s’arrête pas là : je raconte dans le roman que le glacier des Bossons recrache les débris des deux avions, il coupe l’acier en morceaux, je vous laisse à penser ce qu’il fait des corps… Je laisse la parole à Mimi :

Alors ça c’est étrange ! Car dans les années 70 je faisais une sortie école de glace avec un groupe dans le glacier des Bossons, et en passant d’une crevasse à une autre pour en choisir une bien sympa à cramponner pour s’entraîner et… Nous avons trouvé… une petite main qui s’arrêtait un peu au-dessus du poignet, très fine et brune. Elle ressortait du fond du glacier sans doute et se trouvait juste sous une petite pellicule de glace ! Je me souviens qu’aux alentours il y avait des petits bouts de métal dispersés. Que faire ?? et en faire quoi ???

Mimi raconte la suite :

Le guide de Servoz qui était avec nous a redescendu cette petite main et l’a fait enterrer par le prêtre de la paroisse (et qui était également un montagnard) dans le cimetière de Servoz !

Troublant, vraiment !

Il est courant de trouver sur le glacier des objets, des papiers ou… des pierres précieuses.

On trouve en effet des débris de corps humains remontés des crevasses où les guides les avaient jetés pour rendre le glacier propre pour les touristes qui font l’ascension du mont Blanc. Par contre, cette petite main indienne pieusement ramenée par le guide au prêtre de sa paroisse, le même respect de la part de ce prêtre qui a enterré la main dans le cimetière, c’était comme si mon roman se poursuivait, comme si ces deux catastrophes n’en finissaient pas de poursuivre la montagne et ceux qui l’arpentent.

Mimi relate un souvenir des années 70 ; depuis le glacier a effectué l’essentiel de sa lente digestion. Il ne reste plus qu’à publier l’histoire de Rashna la belle Indienne pour que la mémoire reste, que le souvenir de ces gens venus de si loin mourir sur le toit de l’Europe ne s’évanouisse pas. Le roman a changé de titre, il s’appelle Des rapaces et des hommes, titre plus conforme à la fois à la façon dont on a traité les dépouilles des victimes et aux coutumes religieuses parsies.

Entre humains et machines : les robots

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Le professeur Hiroshi Ishiguro de l’université d’Osaka est célèbre dans le monde entier. Dans une autre vie le scientifique à l’éternel blouson de cuir noir voulait être peintre. Il a toujours été fasciné par le corps humain, mais désormais il entend créer des robots les plus proches possibles de la réalité humaine.

clone HiroshiEn 2005 son robot-clone a sidéré le monde entier et a fait du professeur Ishiguro une star des médias.

Geminoïd H1, ce robot copie conforme à l’original, suscite d’abord le malaise : même grain de peau, mêmes mains, mêmes cheveux. Le professeur a poussé le désir de perfection jusqu’à utiliser ses propres cheveux pour les implanter sur le cuir chevelu de Geminoïd H1. La peau de silicone élastique, les cheveux noirs à la coupe si semblable à celle du professeur, les mains si parfaitement conformes quoique immobiles, tout égare le spectateur. Qui est le vrai Hiroshi Ishiguro ? Lire la suite

« Dépasser la réalité », un Japon doux-amer

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« Dépasser la réalité » C’est la devise de la société Family romance à Tokyo. Cette entreprise procure contre rémunération des acteurs professionnels qui prennent n’importe quel rôle dans la vie privée des clients de l’entreprise. Cela va du rôle de père, parfois durant de longues années, à celui de mari, d’amant ou tout autre demande n’incluant aucun crime. Les contacts sexuels sont interdits, tout comme l’investissement affectif, déontologie oblige. Les acteurs et leurs clients suivent un programme très structuré.

Les clients doivent remplir un formulaire très précis indiquant leurs préférences, et les questions vont très loin dans la constitution du personnage. De son côté, l’acteur choisi dispose d’un manuel pour toutes les situations possibles auxquelles il peut être confronté dans son rôle. On imagine que l’outil de travail s’est étoffé au fil du temps et des cas de figures, l’agence Family romance existant depuis huit ans.

Tokyo
                                                Tokyo, photo Claude Béguin

L’entretien du fondateur de l’entreprise, Yuichi Ishii, avec un journaliste de The Atlantic, un journal de Washington, est relayé cette semaine par Courrier International. Yuichi Ishii raconte certaines situations cocasses ou douloureuses, d’autres typiquement nipponnes, comme lorsqu’un employé doit se répandre en excuses pour une erreur commise. Un acteur prend la place du fautif, et nous, spectateurs, nous nous retrouvons dans le film tiré du livre d’Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements. La même scène ritualisée de la personne agenouillée, humiliée, insultée, la même violence.
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Panne de courant

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Feu dans cheminéeC’est la nuit, c’est l’hiver. Il neige et il vente si fort qu’il a fallu se battre pour fermer les volets. La maison se calfeutre et ses habitants aussi.

Suites pour violoncelle seul de Bach par Étienne Péclard et chaleur douce, L’art de perdre entre les mains, à écouter ce vent grondant et à lever la tête par intermittences en direction de l’Homme qui travaille devant son ordinateur portable sur la table du salon. Bonheur domestique qui s’interrompt à huit heures : panne de courant. Le noir total et le silence envahissent l’espace intime.

Où sont les bougies ? Tâtonnements dans le noir, absence de points de repère. Une pensée furtive : si nous avions cédé à l’insistance des enfants, le smartphone sorti de notre poche nous dispenserait sans doute une lumière suffisante pour guider notre chemin.
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