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La photo

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La photoC’est une photo heureuse, elle date de l’été passé, exactement durant les quelques jours où la souffrance s’est apaisée. Bientôt elle va se ruer par vagues sur tout le corps, me laisser pantelante, désespérée devant la force de ce qui ne peut s’oublier, de ce qui mange tout le reste. La douleur.

C’est une photo heureuse, prise par un homme amoureux qui traque les moments où sa femme est redevenue telle  qu’il voudrait qu’elle soit toujours, sans souffrance, sans maladie, avec son énergie à déplacer les montagnes. La femme qui est surprise vient juste de sentir le regard de l’objectif, une confiance absolue, un regard de connivence : Oui, oui, je sais, tu ne peux t’empêcher de me photographier, même dans une fête, même lorsqu’on t’a demandé de faire un reportage sur ce qui se passe !

C’est une photo heureuse, moment de grâce. J’ai beau chercher dans celles qui suivent, d’autres fêtes, fauteuil ou station debout, siège de jardin, rien, il n’y a plus de lueur, juste un faux sourire qui le désole, qui me désole. Je ne guérirai pas et nous le savons tous les deux. Une maladie qui ne fait pas mourir, non, qui détruit seulement la vie.

Alors je reviens à cette photo parce qu’il faut convoquer les moments heureux lorsque le ciel est trop gris, parce qu’il faut invoquer l’amour, celui qui entoure, celui qui voudrait faire barrière et ne le peut pas. Parce qu’il ne faut pas laisser gagner la fatalité.

Le regard du photographe, c’est ce que je vois, ce que je sens, ce qui me porte.

Les poissons ne ferment pas les yeux : Erri de Luca, violence et poésie.

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Les poissonsL’amie prodigieuse d’Elena Ferrante et Les poissons ne ferment pas les yeux d’Erri De Luca nous parlent tous deux d’enfances napolitaines des années cinquante. Là s’arrêtent les similitudes entre les deux récits ; le milieu social n’est pas le même, l’optique non plus. Le premier lorgne du côté de la saga inscrite dans le long terme alors que le très court roman d’Erri De Luca, plutôt la longue nouvelle, raconte un moment précis de l’enfance du petit garçon napolitain qu’il fut. Le texte autobiographique d’Erri De Luca sidère par sa puissance, sa violence et sa beauté.

À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une pointure de souliers plus petite. (p. 25)

Dix ans. Le moment où le cocon s’ouvre sur l’extérieur :

À l’arrivée de mes dix ans le changement, le bastion des livres ne suffit plus à m’isoler. Venant de la ville, les cris, les misères, les cruautés se lancèrent tous ensemble à l’assaut de mes oreilles. (p. 14)

La famille du narrateur a l’habitude de passer les vacances sur une île, mais cette année-là manquent la petite sœur, « une catapulte d’instincts » si sociable et si recherchée qu’elle est invitée par des camarades tout l’été, et le père qui est parti en Amérique à la recherche d’un sort meilleur, le père plein de joie de vivre qui « faisait un peu de scandale et d’envie ». L’enfant est seul avec sa mère. Il accompagne un pêcheur ou lit sur la plage. « Sous le parasol voisin, une fillette du Nord ».

Tout se met en marche : la découverte de l’étrangeté féminine, les jalousies de mâles, les combats de coqs. Et surtout ce besoin irrépressible d’ouvrir cette carcasse d’enfant qui conduira le narrateur à un choix terrible. Lire la suite

Les poissons ne ferment pas les yeux
Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard, avril 2013, 128 p., 15,90 €
ISBN : 978-2-07-013911-8