Mural numéro 1

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La belle fille aux yeux pers sur cet immense  mur de briques ne regarde pas les passants, elle semble plongée à l’intérieur d’elle-même, dans un paysage aussi triste que celui sur lequel on l’a emprisonnée.

Les yeux ourlés de cernes noirs, noyés d’une nostalgie indicible, mangent le regard des passants qui s’immobilisent, qui glissent ensuite vers son épaule nue au ras des ordures sur le trottoir. Le trouble de cette épaule nue, la proximité de la chair exposée et superbe avec les déchets jetés sur le trottoir kaléidoscopent l’immonde et le beau.

Elle enserre une rose dans sa main droite. Aucune expression de contentement sur son visage, comme si elle humait le vide, que la rose d’acrylique sur son visage figé n’était qu’un symbole kitch dont elle se serait bien passé.

Le peintre a d’ailleurs forcé sur les roses : une au sommet du crâne, une autre sous l’oreille droite comme les poupées espagnoles et la troisième dans sa main droite, était-ce le manque d’imagination, la facilité, l’envie de contrer la nudité de la fille alanguie sur le mur de briques ?  Trois roses pour cette fille épaule nue contre le bitume, n’est-ce pas un peu trop ?

Un homme passe, regard baissé, casquette rouge, il est pressé. Deux poteaux métalliques empêchent les voitures de se garer devant le mur aveugle envahi par cette fille si triste, une marée de tristesse et de beauté sous un ciel gris, un jour, à Londres.

 

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La vérité sur l’affaire Harry Quebert

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J’ai mis du temps à lire La vérité sur l’affaire Harry Quebert tant la publicité appuyée autour de ce roman m’avait irritée : je déteste les admirations imposées par les rois des médias. Alors je l’ai lu tranquillement, une fois le battage médiatique retombé.

Je ne me suis ni ennuyée, ni passionnée, juste étonnée de tant de « buzz » autour d’un livre si peu original. Où se trouve « l’épopée » que certains ont évoquée ? Mystère de la grande braderie des mots.

Tout le monde connaît l’argument : un jeune écrivain doit écrire son deuxième livre mais il est en panne d’inspiration ; ça tombe bien, son mentor et ami, l’écrivain Harry Quebert, vient d’être accusé du meurtre d’une Lolita dont on vient de retrouver son cadavre dans le jardin avec le manuscrit de son célèbre roman à côté d’elle. Le jeune Marcus Goldman vient au secours de son maître et enquête dans la petite ville où se sont passés les faits. Un auteur en panne qui vient en aide à un autre auteur qui était en panne lui aussi au moment des faits : jolie mise en abîme.

Pour qui regarde la télévision et va au cinéma, cette enquête évoque la série américaine Cold case puis le film Minority report avec la fâcheuse accumulation de preuves autour de celui qui est en fait la vraie victime de l’écrivain Harry Quebert, un malheureux entre Quasimodo et Cyrano.

Au niveau de l’enquête, les rebondissements s’enchaînent : la pauvre Nola passe par tous les stades, d’adolescente radieuse à l’état de quasi prostituée officielle de la petite ville avant de se révéler psychotique.

Trop c’est trop. Un grand roman américain ?

Ce que j’ai trouvé de très américain dans ce roman, c’est l’épaisseur, alors que sous nos contrées on préfère les livres anorexiques, les éditeurs surtout. Mais là, vraiment, cette abondance de dialogues creux, de coups de théâtres se contredisant les uns les autres, c’était vraiment utile ? Je me surprenais à penser Enlève ça, là c’est de trop, évite cette complaisance… Franchement, une gamine fille de pasteur des années 70, vous l’imaginez faire une fellation au chef de la police locale pour en faire un criminel et protéger l’écrivain qu’elle aime ? Le jeune auteur a transposé son époque, non ? Et la caricature de mère juive ?

Passons sur le copié collé avec le roman La tache de Philip Roth, les références admiratives de l’auteur sont touchantes, d’autres s’y sont essayé en leur temps, je pense à Régine Desforges et sa Bicyclette bleue très inspirée d’Autant en emporte le vent. Elle avait connu le même succès public.

Reste un roman qui n’est pas le chef d’œuvre que certains ont essayé de nous vendre avec insistance mais qui se lit très agréablement. La mise en abîme  sur la création littéraire et l’imposture  justifie amplement la lecture de ce succès de librairie. J’attends avec impatience les livres suivants de ce jeune homme doué, apparemment très au fait des pratiques de l’édition dont il saura je l’espère déjouer les pièges.

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Femme et actrice en Iran : la bise de Cannes

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Le Festival de Cannes est terminé, on a roulé le tapis rouge, remisé les paillettes, mais que va devenir l’actrice iranienne Leila Hatami confrontée aux censeurs de la république islamique ?

Le vent de la rigueur islamique s’est levé sur Cannes le 18 mai lorsque Leila Hatami, l’actrice et membre du jury du festival de Cannes 2014, a fait la bise au président du festival de Cannes, Gilles Jacob.

Anodin, me direz-vous… Pas du tout, c’est un problème crucial : depuis la révolution de 1979, une femme ne doit pas toucher le corps d’un homme de quelque manière que ce soit, à moins qu’il fasse partie de sa famille. Elle peut lui serrer la main, avec des gants, de la manière la plus neutre possible. La fameuse bise de bienvenue, filmée par toutes les télévisions étrangères, a été retransmise à la télévision iranienne, mais floutée tellement le crime était grave.

Aussitôt, selon l’IRNA (l’agence de presse de la république islamique), les autorités de la République islamique ont jugé que Leila Hatami avait eu un comportement inapproprié et le vice-ministre de la Culture, Hossein Noushabadi est monté au créneau pour défendre la pudeur des Iraniennes offensées par un tel crime : « Qu’elle soit artiste ou non, la femme iranienne est le symbole de la chasteté et de l’innocence, donc une telle attitude inappropriée (ayant eu lieu) récemment au festival de Cannes n’est pas conforme à nos principes religieux ».

Inapproprié. Cité deux fois. Cela ne vous rappelle rien? Bill Clinton et son comportement inapproprié avec Monica, les conséquences politiques qui s’en sont suivies? L’Iran n’a pas le monopole de la censure.

Devant l’ampleur du scandale, Gilles Jacob a pris sur lui la « faute » de Leila Hatami en postant un message sur Twitter : « C moi qui ai fait la bise à Mme Hatami. À ce moment, elle représentait pour moi tout le cinéma iranien, ensuite elle est redevenue elle-même ».

Jésuistique, pathétique et élégant de la part du directeur du Festival de Cannes.

Tout de suite après l’IRNA a affirmé que l’actrice avait envoyé une lettre d’excuse à l’organisation du cinéma iranien où elle expliquait qu’elle avait essayé de respecter les règlements mais que Gilles Jacob, 83 ans, « a oublié ces règlements, ce qui arrive avec l’âge, et ma tentative (…) de lui serrer la main a échoué ». Si Leila Hatami a réellement envoyé cette lettre, c’est montrer beaucoup d’ingratitude que de sous-entendre le président du festival de gâtisme, mais la peur a des raisons que la conscience ne connaît pas.

Selon l’agence de presse du régime iranien, le site d’informations Tasnimnews, des étudiantes iraniennes auraient porté plainte contre Leila Hatami, réclamant pour son péché des coups de fouet et de la peine de prison. Désinformation ? Manière de mettre la pression sur toutes les femmes susceptibles de prendre un peu de liberté face à la loi islamique ? Réalité d’un pays soumis depuis si longtemps à la mise au pas ?

Le vent noir (c’est la signification étymologique du mot bise) des femmes voilées et de la surveillance religieuse qui musèle le pays depuis 1979 doit faire frissonner l’actrice mais pas seulement : toutes les femmes attentives à la réduction des droits des femmes de par le monde doivent rester vigilantes. Rien n’est acquis, jamais.

Les journalistes ont déserté la Croisette, le mini scandale de la bise de l’actrice est tombé aux oubliettes. Gageons que Leila Hatami, devra subir encore longtemps les remous provoqués en Iran par ce geste qui nous a semblé si anodin. Sera-t-elle à Cannes, l’année prochaine ?

 

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La leçon de natation, saut dans le grand bain de la littérature

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Pendant ses études à Toronto Rohinton Mistry a publié des nouvelles concernant sa terre natale, Bombay, et plus précisément la communauté parsie dont il est originaire. Ces Tales from Firozsha Baag ont eu beaucoup de succès et ont été publiés en un volume en 1987, traduit et repris ensuite par les éditions Hatier en 1991.

Ce volume de jeunesse, c’est l’origine de l’œuvre, les personnages des livres futurs qui prennent vie et ressuscitent l’enfance et la prime jeunesse de l’auteur. Chaque nouvelle est une brique de la construction future et petit à petit les habitants et leurs travers se renvoient en écho, se complètent, et toute une communauté s’anime.

J’ai souvent pensé à Isaac Bashevis Singer en lisant les nouvelles de celui qui était un tout jeune homme lorsqu’il les a écrites. Cette même façon de ressusciter une communauté religieuse fermée, avec le surnaturel et la satire, ses doutes, la force de la tradition aussi…

La dernière nouvelle, La Leçon de natation, m’a bouleversée par sa force et sa subtilité : là, sans rien connaître de lui, on sait qu’on a affaire à un grand écrivain.

Cette nouvelle décrit la vie dans l’immeuble de Toronto où vit le narrateur, et la description de la vie nous renvoie en écho aux nouvelles précédentes, car la vie, ici ou ailleurs, ce sont les êtres humains qui souffrent et qui vont mourir, qui aiment et qu’on abandonne. Un vieil homme meurt, double du grand-père. L’auteur essaie d’apprendre à nager, tentative cocasse et inaboutie, comme à Bombay sur la plage de Chaupatty. Il envoie à ses parents des nouvelles banales sur sa vie et les frustrent d’autant. Jusqu’à ce qu’ils reçoivent un paquet en recommandé, le premier livre de leur fils :

« Dans les nouvelles que papa a lues jusqu’ici, toutes les familles parsies sont pauvres ou de classe moyenne, mais ça ne le gêne pas ; ça ne le gêne pas non plus d’y reconnaître ses propres souffrances ; mais tout de même il faudrait montrer quelques aspects positifs de la communauté parsie, elle a de quoi s’enorgueillir (…)

Quant à maman, ce qu’elle préfère, c’est la précision des souvenirs, tout est merveilleusement décrit, y compris les choses tristes ; et même les récits qu’il a inventés sonnent vrai. »

Et la conclusion, véritable définition de la littérature :

« Ne vois-tu pas, réplique papa, que tu confonds la fiction et la réalité, la fiction ne crée pas la réalité mais se nourrit d’elle, les faits, on les fusionne, on les transpose, on les exagère, on les minimise comme on veut pour les besoins de la fiction ; mais il ne faut pas confondre la cause et l’effet, ni ce qui est véritablement arrivé avec ce que raconte l’histoire, il ne faut pas perdre le sens de la réalité, c’est courir à la folie ».

 

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Les raisons d’une fascination

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La valise diplomatique photographiée par l'alpiniste Arnaud Christmann. Crédits photo : ARNAUD CHRISTMANN/AFP

Je vous ai déjà parlé du premier roman de Rohinton Mistry, Un si long voyage, paru en 1991. La Leçon de natation, Une simple affaire de famille suivront à moins que je sente de la lassitude de votre part.

Je crois qu’il faut que je vous explique les raisons de mon intérêt exclusif pour cet auteur : il décrit de l’intérieur l’univers parsi. Je connais intellectuellement cette communauté restreinte, mais Rohinton Mistry, c’est la chair qu’il montre, fables et mesquineries, douleurs et éclats de rire. Ses  livres parlent tous de la communauté parsie de Bombay car Rohinton Mistry a émigré au Canada lorsqu’il était étudiant. Mistry est parsi, le nom même de Mistry signifie d’ailleurs « parsi » et c’est un nom courant en Inde.

Les parsis font partie d’une infime minorité de la terre indienne, mal connue sous nos latitudes. Ce sont des zoroastriens qui ont quitté la Perse lorsqu’ils se sont sentis menacés par l’islam, et ils sont arrivés sur la côte du Gujarat en 936 de notre ère. Depuis ils ont enrichi l’Inde par leur sens des affaires, créant les industries les plus performantes sous la domination anglaise avant de faire la même chose depuis l’indépendance. Les parsis n’ont pas peur de l’argent mais il ne les domine pas : ils le redistribuent généreusement dans leur patrie d’origine, et on ne compte plus les écoles, hôpitaux, instituts scientifiques, universités, écoles d’art qui doivent leur existence aux parsis. Les parsis ne veulent pas polluer la terre, raison pour laquelle ils exposent les cadavres nus au sommet des Tours de silence dont cinq se trouvent encore en activité à Bombay. Je pourrais écrire des pages et des pages sur cette communauté fascinante par sa culture, sa philosophie, son histoire et qui va s’éteindre si ses prêtres continuent à se monter aussi intolérants.

Pourquoi un tel investissement dans une communauté si éloignée de la nôtre ? Parce que cette communauté est l’élément central du livre que je suis en train d’écrire. Ce fut un enchaînement étrange.

Au départ, une conférence donnée dans la région où je vis par quelqu’un qui s’annonçait comme « l’aventurier alpiniste qui a retrouvé les épaves du Constellation « Malabar Princess » et du Boeing « Kanchenjunga » dans le massif du Mont-Blanc ». Je me suis précipitée. La conférence tenait de l’écœurement et de la fascination, je la raconte très précisément dans le livre. Car l’homme ne se contentait pas de se congratuler, il présentait dans une salle attenante le fruit de ses rapines sur le glacier dont certains éléments particulièrement abominables comme les scalps des marins du Malabar Princess ou indécents comme les sous-vêtements de la seule hôtesse de l’air française à bord du Kanchenjunga.

Cela a fait tilt : je ne savais pas encore comment mais mon prochain roman parlerait de cette histoire.

Je me suis documentée, j’ai lu une très grande partie de ce qui a été publié sur ce crash   et sur celui du deuxième avion, seize ans plus tard. Jusqu’à ce jour seuls deux avions civils se sont écrasés sur le Mont Blanc, tous les deux indiens, l’un en 1950, le Malabar Princess et l’autre en 1966, le Kanchenjunga. A trois cent mètres près au même endroit sur le glacier des Bossons. Deux avions chargés de mystère dont les circonstances du crash n’ont pas vraiment été éclaircies pas plus que le contenu exact de leurs soutes. J’ai dévoré le livre d’investigation de la journaliste Françoise Rey Crash au Mont-Blanc, paru en mars 1996 aux éditions Glénat. Extrêmement bien documentée, la journaliste a été introduite par son compagnon auprès des Chamoniards qui ne sont pas réputés pour être bavards avec les journalistes.

Dans le deuxième avion, en 1966, se trouvait à bord le père de la bombe atomique indienne, un parsi, le professeur Homi Bhabha. L’avion a explosé et seuls sept corps sur cent dix-sept étaient intacts. Parmi ceux-ci, une jeune indienne entièrement nue, habillée de ses seuls bijoux. Lorsque j’ai lu le procès-verbal de la gendarmerie de Chamonix, j’ai su que ce serait elle, l’héroïne de mon livre.

La compagnie Air India a été créée par JRD Tata, elle s’appelait  Air India International et le nouvel état indien venait de la nationaliser. La puissante famille Tata est parsie, comme beaucoup d’industriels indiens.

C’est ainsi que l’héroïne est devenue parsie, elle s’appelle Rashna, ce qui signifie « la création »: beau symbole pour un roman en train de s’écrire…

Voilà pourquoi ma prochaine critique de livre concernera La Leçon de natation de Rohinton Mistry, écrivain parsi émigré au Canada.

 

 

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