C’était ça ou mourir, ce que le malheur fait aux hommes

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Confronté à la violence des gangs et à la destruction de son quartier, Jonas Dorléon, jeune professeur d’histoire-géographie, s’enfuit de Haïti en emportant un sac en toile avec la photo de sa mère, un slip propre et un recueil de poèmes de René Dépestre. Lors de son périple hallucinant (il va traverser une dizaine de pays), il va se dépouiller petit à petit des fondements de son identité.

Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. (p.34)

Il ment, il dissimule, il est désespéré mais l’envie de vivre est la plus forte. Malgré la peur. Malgré le désespoir. Malgré le danger et l’incertitude. Il maquille sa langue, son nom, son métier. Le voilà cireur de chaussures ou clown imitant un migrant en train de se noyer. Faire rire lui sauve la vie plusieurs fois, même si c’est d’une façon atroce.

Un sac en plastique Carrefour a remplacé son sac en toile.

Parce que c’est ça, le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi. Chaque étape t’enlève quelque chose. Une chemise. Une photo. Un numéro. Une habitude. Une illusion. Et ce qui reste au bout du compte – ce qui tient dans ce sac -, c’est toi. Mis à nu. Replié. Ramené à l’essentiel. (p.104-105)

La nature semble conspirer avec les passeurs et les membres des cartels pour anéantir toute notion d’humanité. La traversée de la jungle du Darien, entre la Colombie et le Panama, est une version contemporaine de l’Enfer, mais il y a la solidarité et la force du groupe, mais il y a l’humour.

L’humour ? Mais oui, on rit par moments dans ce livre, c’est une nécessaire décharge nerveuse pour le personnage comme pour le lecteur. « Je ris pour ne pas tomber », dit Jonas, et il dresse des portraits de ses compagnons d’infortune et de leurs avanies communes en un cocktail de compassion, de tendresse et d’humour. Pour que l’envie commune de vivre et de rester debout les empêchent de baisser les bras.

S’il n’est pas autobiographique, Thélyson Orélien a mis beaucoup de lui-même dans ce texte. Il a quitté Haïti après le tremblement de terre pour immigrer au Canada et connaît de l’intérieur la dépossession de soi du migrant qui doit devenir autre en abandonnant ses racines, ses proches, et sa langue.

On ne peut passer à côté de ce roman magnifique truffé de véritables perles d’écriture et d’une étrange poésie de la violence. La puissance d’évocation de ce texte nous immerge dans l’Odyssée tristement contemporaine de millions de personnes. L’écriture devient politique quand elle atteint ce degré de perfection et d’adhésion du lecteur.

C’était ça ou mourir
Thélyson Orélien
Grasset, Août 2026, 272 p., 21,50 €
ISBN : 978-2-246-847069

C’était ça ou mourir
Thélyson Orélien
Grasset, Août 2026, 272 p., 21,50 €
ISBN : 978-2-246-847069

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