Archives par étiquette : Littérature française

Rouge argile, sensualité, quarantaine et remises en question

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Rouge argileVoilà un carrelage fait-main, terre cuite aux tons assourdis, mur de zelliges, pas de doute : nous sommes au Maroc. La couverture des Éditions Liana Levi pour le roman Rouge argile de Virginie Ollagnier est parfaite : cette terre cuite happe le regard et la main, plonge le lecteur (et plus souvent encore la lectrice) dans une chaude atmosphère qui l’embarque très vite en voyage :

La note de tête des eucalyptus chauffés par le soleil entrait dans sa voiture, parfumait sa peau. Les résineux en note de cœur, moins forts mais plus tenaces, et la feuille de faux-poivrier en note de fond. Dans quelque temps, ils ouvriraient leurs grappes de fleurs jaunes et donneraient ces fruits piquants qu’Egon mangeait parfois.

Quelle sensualité dans l’écriture !

Rosa est de retour dans sa maison près de Meknès suite au décès de celui qu’elle considère comme son deuxième père, Egon, que tout le monde appelait l’Allemand. Rosa a quarante ans, elle vient de passer vingt ans en France où elle s’est mariée, elle a deux enfants. Nous sommes en avril 1979 et les fantômes de la guerre d’indépendance ne sont pas encore évanouis.

Sherifa la nourrice de Rosa l’accueille comme sa fille, son frère de lait Mehdi comme sa sœur. Retrouvailles idylliques ? C’est oublier le poids de l’Histoire, les non-dits, le deuil, les découvertes inattendues. Sur cette terre qui est la sienne mais où elle se sent une intruse issue de la colonisation, Rosa va se dépouiller de ses illusions, de sa culpabilité, de ses rêves de perfection. Que faire de sa vie pour qu’elle gagne en authenticité ? Je ne gâcherai pas cette histoire en vous racontant la fin.

Tout ce que nous voyons ou paraissons/ n’est qu’un rêve,

est-il écrit dans un poème de Mallarmé que Rosa avait recopié lorsqu’elle était adolescente. Il faut abandonner le rêve pour retrouver la réalité, et l’argile de la terre natale, cette Rouge argile du titre, va être le vecteur de l’évolution de l’héroïne.

Virginie Ollagnier a réussi un très joli livre, sensible, tout en nuances ; il touchera au cœur  un public essentiellement féminin qui reconnaîtra ses propres interrogations au tournant de la quarantaine.

Rouge argile
Virginie Ollagnier
Liana Levi, septembre 2011, 224 p., 17 €
ISBN : 978-2-86746-578-9

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Rien ne s’oppose à la nuit, nostalgie et interrogations

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Rien ne s'oppose à la nuit« J’ai mis longtemps à me considérer comme écrivain », disait Delphine de Vigan dans un entretien radiophonique. Je n’avais pas vraiment compris pourquoi elle disait cela, n’ayant rien lu d’elle, même pas son best-seller Rien ne s’oppose à la nuit. Celui-ci cumulait de gros handicaps dans la grille de mon intransigeance : un auteur appartenant au milieu médiatique parisien, une histoire autobiographique et le gros succès public suite au matraquage publicitaire de la machinerie éditoriale.

J’aime la littérature éloignée du cirque moutonnier, les auteurs qui chuchotent leurs mots nécessaires, les éclats noirs qui déchirent l’âme ou secouent les certitudes loin du produit frais vite périmé, les anciens obsédants à la musique neuve. Autant dire que je n’ai pas lu ce livre malgré la musique de son titre à la Scott Fitzgerald, Rien ne s’oppose à la nuit.

J’ai eu tort et raison à la fois.

La mère de l’auteur, atteinte d’un cancer, s’est donné la mort. Delphine de Vigan entend retracer la vie de celle-ci, façon de faire son deuil bien sûr, mais l’entreprise se révèle à la fois difficile et ambiguë : comment restituer une vie sans recréer son entourage ? Où arrêter la description, retenir le détail de trop, intrusif et malsain ? Je me suis laissée prendre par cette famille hors normes, avec son grand-père écrasant et complexe, cette famille nombreuse pleine de talents, d’originalité, de drames et de suicides, dont celui de la mère de l’auteur, héroïne de ce livre. Cette femme si belle qui se trouve sur la photo de couverture, blonde et fragile, regard lointain, photo volée au passé familial, photo gênante peut-être… Exhibitionnisme ? Amour filial ? Comment démêler les sentiments équivoques de la fille décrivant par le menu la vie de la mère ? Partout Delphine de Vigan exprime ses doutes sur la validité de son entreprise :

Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ? (…)

Je ne sais pas. (p.180)

Elle ne sait pas, et pourtant elle écrit, fouille, donne des détails parfois dérangeants, faisant fi de la douleur possible de ceux qui restent. Cette famille attire le lecteur qui oublie par moments que Delphine parle de ses proches, elle est si romanesque avec ses personnages tous plus originaux les uns que les autres ! De plus, ils semblent dépourvus du quotidien aride qui compose les existences ordinaires. Il est écrit roman sur la page de couverture, et cette  façon de combler les vides ressemble parfois à un aveu d’impuissance  :

Je perçois chaque jour qui passe combien il m’est difficile d’écrire ma mère, de la cerner par les mots, combien sa voix me manque. Lucile nous a très peu parlé de son enfance. Elle ne racontait pas. Aujourd’hui, je me dis que c’était sa manière d’échapper à la mythologie, de refuser la part de fabulation et de reconstruction narrative qu’abritent toutes les familles. (…)

Ce qui me manque au fond, c’est son point de vue à elle, les mots qu’elle eût choisis, l’ordre d’importance qu’elle eût attribué aux faits, les détails qui lui eussent appartenu. (…) Je recompose, certes, je comble les creux, j’arrange à ma manière. Je m’éloigne un peu plus de Lucile en voulant l’approcher. (p.151-152)

Les pages concernant ce passé recomposé ne sont pas forcément les plus réussies, contrairement aux souvenirs personnels de la narratrice, empreints de liberté et d’abandon :

Lucile partait tôt le matin et rentrait tard le soir, nous traînions du côté des tirettes à un franc, nous jouions aux billes sur les allées de goudron rose, nous écoutions Dave et Ringo sur des mange-disques, nous coupions les cheveux des poupées. Entre la sortie de l’école et l’heure du retour de Lucile se déployait un temps où l’enfance était reine, un temps vagabond que suffisait à combler la dégustation d’un roudoudou, un temps qui filait entre nos doigts poisseux et semblait n’avoir aucune limite.(p.199)

Très vite surviennent la douleur et la déstabilisation. La très belle Lucile souffrait-elle de troubles bipolaires comme le suppose sa fille ? Les abus sexuels de la part de son propre père étaient-ils à l’origine de cette souffrance ? Rien de prouvé, nous sommes dans le ressenti, pas dans la description clinique. Celle-ci se trouve p.322-323, avec la peinture de Sainte-Anne où Lucile a été hospitalisée :

Ici, des femmes et des hommes se traînaient dans des couloirs surchauffés, passaient des journées entières devant un téléviseur mal réglé, se balançaient sur des chaises ou se réfugiaient sous des couvertures qui n’avaient pas grand-chose à envier à celles des prisons. Certains étaient là depuis des années, sans perspective d’un ailleurs, parce qu’ils constituaient un danger pour eux-mêmes et pour les autres, parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit où les mettre, parce que leur famille avait renoncé depuis longtemps. Au retour de ces visites, hantée par ces atmosphères, j’écrivais les portes refermées derrière moi, les trousseaux de clés qui tintent, les malades qui errent dans les couloirs, le bruit des transistors, (…) ces corps mécaniques, désarticulés, ces chairs amollies par l’inactivité et l’ennui, ces regards fixes, ces pas traînants, ces êtres que rien ne semblait pouvoir sortir de là et que les médicaments empêchaient de hurler.

Somptueux et hallucinatoire, les talents d’écriture de Delphine de Vigan ne sont pas contestables. Au final, ce livre plein de souvenirs, de projections et de douleurs est-il une œuvre de fiction ou une mise en scène de l’écrivain en désarroi ? Difficile de se prononcer, mais laissez-vous submerger si ce n’est déjà fait par cette famille au bord de la folie, laissez-vous noyer dans la mélancolie : rien ne s’oppose à l’écriture quand la nuit ressuscite ses fantômes.

 

Rien ne s’oppose à la nuit
Delphine de Vigan
JC Lattès, août 2011, 440 p., 20 €
ISBN : 9782709635790

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« Comme neige », jeu jubilatoire sur la littérature

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Comme neigeComme neige : On dit « blanc comme neige », et le livre renvoie à un mystérieux roman intitulé Neige noire. On dit aussi « fondre comme neige au soleil », et c’est ce qui arrive aux certitudes de Constantin Caillaud. Il faut

Accepter l’irrésolu comme une possibilité de l’existence,

admit Constantin après la disparition mystérieuse d’un de ses amis, disparition qui lui laissa le champ libre auprès de Suzanne.

Constantin Caillaud, comptable dans une imprimerie, marié depuis vingt ans à Suzanne documentaliste dans un établissement scolaire et amant d’Hélène attachée de presse, passe un week-end calamiteux avec sa femme jusqu’à ce qu’il trouve dans le stock d’invendus soldés de la librairie du village Neige noire, un roman d’Émilien Petit. Constantin a tout lu d’Émilien Petit dont les livres se répondent comme autant de chapitres dans le désordre constituant in fine un livre unique, pourtant il n’a jamais entendu parler de ce roman. Mais le livre disparaît. Impossible de le retrouver. A-t-il jamais existé ? L’éditeur n’en a jamais entendu parler et l’auteur supposé s’est immergé dans l’oubli, tel un Salinger français. La quête de Constantin commence, truffée de personnes peuplant le monde de l’édition parisien, dont auteurs et éditeurs réels sont convoqués dans ce jeu oscillant sans cesse entre réalité et fiction.

L’auteur de Neige noire a-t-il voulu effacer son livre ? Est-ce un hapax, c’est-à-dire un objet littéraire unique, comme le suggère l’écrivain Olivier Rolin ? Ce dernier conseille également à Constantin de lire ou relire Le jardin aux sentiers qui bifurquent de Borges…

Mise en abîme, livre dans le livre, palimpseste fou, jeux de miroirs, tout y passe :

Marc inventait, reconstruisait sans cesse son mensonge, pour l’étoffer, le faire vivre – ne pas l’oublier, en somme. Sa peur d’être découvert se transformait en une angoisse dévorante qui lui valait de terribles insomnies. Sa perception du réel en souffrait, sa vie et son mensonge ne faisaient plus qu’un. (…) pouvait-il y avoir une sincérité dans la fiction ? Pouvait-il prétendre exister véritablement dans un réel qu’il avait construit de toutes pièces ?

Vous l’aurez compris, ce pauvre Constantin Caillaud n’a pas le profil du vainqueur dans ce jeu littéraire, mais le lecteur, lui, aura passé un moment jubilatoire et réfléchi aux effets de miroir déformants de la littérature. Miroirs ? Comme celui que Stendhal promenait le long du chemin ? Comme les éditions du Miroir où sont publiées les œuvres d’Émilien Petit ?

Au fait, Constantin Caillaud, initiales C.C. : copies carbone d’un autre âge et copies conformes. Constantin est la copie conforme d’Émilien Petit, son double noirci par le papier carbone sur une machine à écrire. Constantin comptable dans une imprimerie, Constantin publié aux éditions du Miroir reflète Émilien : cette danse constante sur le fil de la fiction et des mensonges de la littérature donne parfois le vertige !

L’auteure a réussi un livre réjouissant, borgésien, matois comme un chat qui jouerait avec une souris, où l’implication de personnes réelles du monde de l’édition (critiques littéraires, auteurs reconnus) ajoute un sel supplémentaire. Cette Colombe n’est pas blanche comme neige, mais vous allez beaucoup vous amuser si vous aimez la littérature à la lecture de Comme neige.

Comme neige
Colombe Boncenne
Buchet/Chastel, janvier 2016, 120 p., 11 €
ISBN : 978-2-283-02939-8

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Élucidations, consternation, déception

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L’art de la guerre m’avait surprise, ravie par l’originalité de son propos et son style, autant dire que j’attendais beaucoup du deuxième livre d’Alexis Jenni. Hélas, trois fois hélas, ces élucidations sous-titrées 50 anecdotes n’auraient jamais dû sortir des tiroirs de l’auteur.

Des souvenirs d’enfance revisités à l’âge adulte, cela aurait pu aboutir à une œuvre pour le XXIème siècle, je ne sais pas, quelque chose entre Proust et Annie Ernaux.

Hélas ! Ces souvenirs d’une banalité et d’une platitude assumées sont aggravés, boursouflés par une écriture pleines de répétitions obsessionnelles et de tournures qui se veulent précieuses. Un exemple parmi tant d’autres :

« La lumière fatiguée reposait, elle brillait doucement, un peu d’or apparaissait au sommet des bois. Après deux mois de chaleur l’air devenu épais sentait bon, caressait la peau avec la suavité d’une confiture de fruits jaunes » .

Cela continue sur trois pages, avec « ce bébé qui est moi » repris à plus soif. Consternation. Nous n’en sommes qu’à la page 26.

J’ai lu les 208 pages de ce livre parce que je suis têtue, parce que je me disais non, ce n’est pas possible, à un moment où un autre il va abandonner ses absurdes coquetteries, ses platitudes présentées comme des trouvailles, recouvrer les fulgurances qui m’avaient enchantée.

Hélas ! Un seul moment de sincérité et d’émotion à l’évocation de l’ami disparu :

« Comme un membre fantôme il continue de bouger.

Il manque.

Il disparut, mais je sens sa présence ; c’est comme cela, mourir : disparaître, mais rester »

On n’échappe pas à la platitude mais au moins un instant à l’autosatisfaction naïve.

Recevoir le Goncourt, accéder à la célébrité après avoir écrit pendant des années sans accéder à une quelconque reconnaissance peut être comme le Loto, une malédiction. Gageons qu’Alexis Jenni va survivre à ce faux pas. Je l’espère, je l’attends.

On peut imaginer que l’éditeur, ayant gagné beaucoup d’argent avec Alexis Jenni, n’a pas hésité à publier ce qu’il savait ne pas rester dans les mémoires. N’y a-t-il plus de devoir moral de conseil et d’honnêteté dans l’édition?

 

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L’art français de la guerre

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L'art français de la guerre

Crédit Gallimard

Frères et sœurs écrivains à la désespérance rampante devant le manque de reconnaissance, vous avez lu L’art français de la guerre d’Alexis Jenni, sonnés par cette incongruité : le premier roman publié d’un confrère en frustration, chez Gallimard de surcroît, prix Goncourt de l’année.
La citation de la quatrième de couverture est un excellent résumé de ce qui attend le lecteur : un narrateur qui va mal et un héros qui a fait toutes les guerres coloniales après 1945 tout en étant « le seul peintre de l’armée coloniale ».
Tout est dit.
Victorien Salagnon peint ce qu’il voit, Alexis Jenni aussi.
La guerre, la torture, tous les sans-grades qui ont appris à tuer pendant la seconde guerre mondiale, ceux que l’on ne pouvait pas renvoyer à la vie civile et que l’on a recyclés dans les guerres coloniales, de l’Indochine à l’Algérie. Réalité historique, hélas.
La banlieue de Lyon ou d’ailleurs, la pharmacie de nuit, la boucherie.
La boucherie, le sang, tout nous renvoie à la guerre, l’art français de la guerre avec ce que ce titre ironique recèle d’amertume.
Lisez ce livre, si ce n’est déjà fait. L’histoire du colonialisme et des guerres coloniales n’est pas le propos de Jenni, seules comptent les répercutions humaines de certains choix de notre pays, leurs descriptions sans décryptage.
Ce Goncourt-là en rachète beaucoup d’autres, car Alexis Jenni possède un style bien à lui, sur le fil entre grandiloquence et poésie, tripailles et trait de pinceau à l’encre de chine.
Une œuvre pleine d’excès qui s’affaiblit un peu avec la vieillesse des protagonistes devenus modèles d’un groupuscule d’extrême droite et surtout avec l’histoire d’amour du narrateur, les « mon cœur » ou les « yeux auréolés de duvet de cygne ». Aie… Dommage.
Oubliez ces scories, ou plutôt ne les oubliez pas lorsque vous entreprendrez votre opus, celui qui, promis, sera publié chez un concurrent de Gallimard.

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