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Le combat ordinaire : Manu Larcenet radiographie sa vie et la nôtre

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Depuis quelques temps j’avais de la peine à m’enthousiasmer pour ce que je lisais. Très peu de romans me semblaient de la littérature, soit que la qualité de l’écriture n’était pas au rendez-vous, soit que la matière était absente, soit au contraire qu’elle était riche mais mal traitée.

Mon enthousiasme faiblissait, chers lecteurs.

Je me suis rabattue sur les témoignages, avec d’heureuses surprises comme celle de Elena Lappin ou celui de Josef Schovanec, Je suis à l’Est ! Témoignage d’un savant autiste avec préface de Jean Claude Ameisen, la voix savante qui me fait frissonner tous les samedis à onze heures sur France Inter avec son émission Sur les épaules de Darwin, sur les épaules des géants.

Depuis le magnifique roman de Carine Fernandez Mille ans après la guerre je n’avais pas l’impression d’avoir lu de littérature. Heureusement une amie très chère m’a fait découvrir une bande dessinée qui m’a bouleversée et restitué ma passion défaillante.

Le-combat-ordinaire t.1J’aimerais donc vous parler aujourd’hui de la bande dessinée en quatre volumes de Manu Larcenet intitulée Le combat ordinaire. Ce beau titre explicite le matériau de la série. Ici pas de grande saga avec héros flamboyants et héroïnes aux attributs sexuels hypertrophiés, non, du quotidien, du fragile, du contradictoire. Un photographe un peu perdu raconte sa vie, difficultés ordinaires, peurs multiples, relations conflictuelles. Le sexe n’est pas facile, les relations familiales non plus, et prendre des décisions relève du parcours du combattant. Ce fameux combat ordinaire pour tenir la tête hors de l’eau et tenter d’avancer.

Marco a quitté son psy ainsi que son travail de reporter de guerre, et il s’installe à la campagne sans véritable projet. Marco est pétri de peurs et d’angoisses diverses. Rendre visite à ses parents est une épreuve, heureusement il y a son frère, pétards et blagues privées qui ancrent les deux frangins dans une complicité d’enfance dont ils peinent à sortir. On ne connaîtra jamais le véritable prénom du frère de Marco. Lire la suite

Le combat ordinaire (Tome 1)
Manu Larcenet…
Dargaud, avril 2011, 56 p., 13,99€
ISBN : 9782205054255

Mondialisation, déchirements et manga bouleversant

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J’aime déambuler dans les bibliothèques aux heures nues, silencieuses, loin des bourdonnement des ados en train de faire un exposé pour le prof d’histoire, loin des cris excités des enfants ou des pleurs des tout-petits et loin des conversations bruyantes (elles entendent mal et ne le savent pas) des retraitées pétries de solitude.

Un-the-pour-YumikoCe jour-là je me suis retrouvée devant les bacs boursouflés des bandes dessinées. Déjà découragée, j’ai pris la première qui m’est tombée sous la main. Cela ressemblait à un manga, dessin de visage maladroit, esquisse de temple à l’arrière-plan sur fond de montagne. Pour couronner le tout, une vignette rouge en haut à droite de la première de couverture indiquait : « La BD RTL du mois ». J’ai failli reposer, mais j’ai tout de même lu les premières pages.

Et j’ai été bouleversée.

Aquarelles de foule en marche, impression de vitesse et de multitude, immeubles qui provoquent une impression de déjà vu. Lire la suite

Un thé pour Yumiko
Fumio Obata
traduit de l’anglais par Isabelle Troin
Gallimard, 2014, 155 p., 22 €
ISBN : 978-2-07-065770-4

L’humour de Gary Larson en contrepoids à la bêtise

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Impossible de décrire L’univers impitoyable de Gary Larson.
Il faut regarder le dessin, fluide, presque enfantin, et être sensible au nonsense anglo-saxon.

C’est un livre qui a été publié il y a plus de trente ans, la préface était de Cavanna. Il montre des humains d’une bêtise et d’une arrogance crasse : les temps se prêtent à la lecture ou à la relecture de ces dessins jubilatoires,

Gary LarsonJe suis sûre que vous avez tous vu un jour ou l’autre un dessin de Gary Larson. Celui où les vaches et les poules discutent théorème mathématique, par exemple. Surgit le fermier ; on n’entend plus que des « Meuh » et des « Cot cot »…

Les éditions Dupuis ont repris les dessins de Gary Larson en cinq volumes, autour des années 2000. On doit les trouver plus facilement que le livre dont je vous parle, mais il figure sans doute dans votre bibliothèque préférée, Gary Larson échappant souvent au redoutable « désherbage » des bibliothécaires quand il faut faire de la place sur les rayonnages.

Gary Larson, 4 Lire la suite

L’Univers impitoyable de Gary Larson
Gary Larson
Presses de la Cité, 1984
ISBN : 978-2-258-02386-4

Quintett, somptueuse composition de Frank Giroud

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Qu’est-ce qu’un écrivain ? Un être solitaire penché sur son écritoire-ordinateur, angoisse de la création et surtout de la publication ? Frank Giroud dément tous les poncifs, lui qui fournit des univers plus vite que son ombre, de la chanson au polar, du western au complot politique et j’en passe. Frank Giroud (hélas, aucun lien de parenté) se multiplie dans une galaxie d’univers avec une puissance d’invention qui laisse pantois.

Il nous a offert il y a quelques années un véritable bijou avec le scénario de la bande dessinée Quintett. J’aimerais vous rappeler ce beau moment de littérature graphique toujours disponible aux éditions Dupuis.

L’histoire de ce Quintett se déroule, comme il se doit, sur cinq mouvements donc autant de volumes. Pour l’accompagner dans ce travail d’une grande richesse, Frank Giroud a confié le dessin et les couleurs à différentes équipes : Cyril Bonin pour le premier volume, Histoire de Dora Mars, Paul Gillon pour le deuxième, Histoire d’Alban Méric, Steve Cutor pour l’Histoire d’Élias Cohen, Jean-Charles Kraehn pour l’Histoire de Nafsika Vasli et Giancarlo Alessandrini pour le dernier mouvement, La chute.

L’expression de sensibilités différentes ne nuit pas du tout à la cohésion de l’ensemble. Chaque volume se lit avec passion tant Frank Giroud maîtrise l’art de la narration et du suspense.

Chaque volume nous offre le point de vue du personnage qui a participé à la tragédie de Pavlos, sur la base aérienne de la zone neutre de Macédoine, en 1916. Moment oublié de l’histoire de la première guerre mondiale où la Grèce oscille entre tentations germaniques et indépendance. On découvre que beaucoup de Grecs ressentaient l’installation des alliés comme une occupation. Faut-il rappeler que le scénariste est agrégé d’histoire et ancien élève de la prestigieuse école des Chartes ? L’érudition n’est jamais lourde tant elle est intégrée dans la personnalité de ce surdoué.

La première histoire est celle de Dora Mars, jeune chanteuse naïve qui est tombée amoureuse d’Armel, viveur cynique aviateur de son état. Lorsque le théâtre aux armées lui propose de venir chanteur pour distraire les soldats sur la base des Balkans où se trouve Ariel, Dora n’hésite pas. Sur place, un « quintett » sera formé. La suite va basculer dans la tragédie. Ce volume est celui de Dora, mais on a compris dès la première page que son histoire fait partie d’une autre histoire, beaucoup plus complexe, avec citations d’un livre de Paul Ricoeur sur Le music hall à l’épreuve du feu.

Le deuxième mouvement concerne Alban Méric, spécialiste d’histoire byzantine, lieutenant qui tombe amoureux de son ordonnance, le jeune Manolis. Alban est le violon du quintet animé par la clarinette d’Élias le mécanicien, la voix de Dora et le tambouras de Nafsika la belle aubergiste. Quant au piano… Vous découvrirez dans La chute les véritables ressorts des crimes qui ont eu lieu sur la base et qui ont durablement impacté la vie des membres du Quintett.

Dans les séries, il est difficile d’échapper à la sensation que l’auteur allonge la sauce pour aller au bout de son succès. Rien de tel avec ces cinq volumes dont chacun est très dense. La narration de cette bande dessinée est une merveille. Construction solide, raffinée, tortueuse sans artifices. Quant à la réalisation graphique, c’est époustouflant. Chaque personnage imprime son tempo, les lettres d’Élias à sa mère, par exemple, restituent l’écriture appliquée de qui n’est pas familier de l’écrit.

Impossible de décrire la richesse de l’histoire, ses rebondissements et inclusion des personnages dans une réalité qui les dépasse. Le dernier mouvement est un final à la hauteur de l’ensemble.

L’été est le bon moment pour récupérer ce qu’on n’a pas lu et qui était remarquable. Ce Quintett éblouissant est une valeur sûre de la BD. Faites-lui une place dans votre bibliothèque, vous ne le regretterez pas. Pour rappel, Frank Giroud a obtenu en 2002 le prestigieux Max und Moritz du Meilleur Scénariste International, rejoignant le club des Pierre Christin, Alan Moore et Jean Van Hamme.  Une valeur sûre, et un très beau moment de lecture, pas seulement pour l’été.

Quintett, Histoire de Dora Mars
Franck Giroud/Cyril Bonin
Dupuis, août 2005
ISBN : 9782800137186