Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Prix Lettres Frontière 2018 : Carine Fernandez

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

Voici novembre et son lot de prix littéraires. Inutile de commenter la grosse machinerie parisienne ; je vous ai annoncé ce prix du Sud-Ouest, création bien sympathique à laquelle je souhaite beaucoup de réussite. Je voudrais vous parler d’un prix qui me touche plus, parce qu’il est de ma région et qu’il est transfrontalier : le prix Lettres Frontière. Il récompense, suite à une sélection progressive et à l’investissement des lecteurs d’un côté comme de l’autre de la frontière franco-suisse, un auteur romand et un auteur français.

Cette année, quinze ans après La Servante abyssine, le jury a récompensé le même auteur pour Mille ans après la guerre. La langue de Carine Fernandez est si puissante, si visuellement évocatrice et en même temps si pure qu’elle emporte les lecteurs. Je crois l’avoir déjà dit mais je ne crains pas de me répéter : le temps est venu de la consécration de ce très grand écrivain. Celle-ci n’a que trop tardé. Les lecteurs de bibliothèques, que ce soit du côté suisse ou du côté français, ne s’y sont pas trompés : on leur a proposé deux fois un livre de Carine Fernandez, et deux fois il l’ont élu meilleur livre de la sélection.

Si vous n’avez pas encore lu un livre de cet auteur, précipitez-vous : ce sera une photo Carineouverture au monde et à ses blessures, à la lumière et à l’espoir. Et l’écriture, l’écriture ! Ce ton si particulier et en même temps universel, cette langue qui semble couler de source, sans afféterie ni effets appuyés et cette narration où tous les éléments s’emboîtent si bien qu’on ne voit pas la jointure… Superbe, vraiment. Et rien de fabriqué : du sincère, du naturel, du généreux. D’une vie compliquée l’auteur a su tirer une grande lumière, loin de ces écrivains qui grattent leurs plaies fonds de commerce. Carine Fernandez est l’exemple même de l’élévation par l’écriture, c’est à la fois réjouissant, réconfortant et apaisant.

Le vieux couple de la salle d’attente

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

J’attends le rendez-vous avec la jeune cheffe de service un peu rugueuse toujours débordée. J’ai confiance en sa conscience professionnelle, son attention, la précision de ses investigations. Elle ne se laisse jamais distraire de son travail, concentrée sur le diagnostic et ses conséquences, toujours à distance du malade. Carapace.

La porte s’entrouvre et j’entends sa voix. Une douceur inconnue, une délicatesse rare, une attention presque tendre que je ne lui ai jamais soupçonnée.

Un couple âgé sort du cabinet, « Comme elle est gentille », murmure la femme. L’homme entre dans la salle d’attente en éclaireur, suivi de sa petite femme menue :

— Chérie, installe-toi là…

« Là », c’est un angle de la salle d’attente, un endroit où elle sera à l’abri des coups, quelque chose comme un nid. Il la couve des yeux, il l’enserre dans un entrelacs de tendresse. Ils attendent pour la prise de sang.

— Ils vont en prendre beaucoup… J’irai toute seule, dit-elle avec détermination.

Il approuve de la tête, mais au fond de lui il regrette : il aurait voulu l’encourager, elle est si fragile ! Il la contemple, il admire son courage. Il admire tout en elle. La petite femme sourit, lui rend son regard. Cela déborde de partout cet amour qui les lie, dans cette salle impersonnelle sans lumière naturelle, avec son néon blanc cru. Cela les enveloppe dans un cocon de fragilité et de désarroi.

Elle est malade, et il ne peut pas prendre la souffrance à sa place. Comme ils se serrent dans leur coin, incapables de parler, incapables de dire autre chose que Elle est tellement gentille… Il la domine d’une tête, mais c’est une stature de tendresse, on sent qu’il lutte pour ne pas la prendre dans ses bras, cela ne se fait pas dans une salle d’attente d’hôpital, même s’il y a peu de monde. Il n’a pas besoin. Ils se regardent tous les deux, et ce qui les relie est bouleversant. Son visage à lui, taches de vieillesse, cheveux blancs un peu clairsemés et rides autour des yeux, son sourire. Son visage à elle, levé vers son compagnon : ovale parfait, pas d’affaissement des traits, cheveux d’un noir mat ramenés en une courte queue de cheval de petite fille. Comme elle est belle ! Comme ils sont émouvants !

Enfin l’infirmière arrive, très douce et souriante, elle s’excuse de les avoir fait attendre : le patient précédent avait emporté son dossier avec lui ! La vieille dame se lève, quitte la salle sans se retourner, une petite créature toute fine, un elfe que le compagnon de sa vie regarde s’éloigner comme s’il ne devait jamais la revoir.

Salina, la trame usée des procédés de Laurent Gaudé

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

salina-Voici revenue la saison des prix, et Laurent Gaudé figure avec son roman Salina sur la liste de certains parmi les plus prestigieux. Nul doute qu’il sera récompensé par l’un ou l’autre, c’est un si bon candidat : une écriture superbe, un auteur sympathique, une histoire lointaine, entre mythe et mouture héroïque.

L’écriture se déploie avec une ampleur à nulle autre pareille. Je l’avais découverte, subjuguée, lors d’une représentation théâtrale de La mort du roi Tsongor. J’avais retrouvé ce souffle épique dans Pour seul cortège. Dans Salina on retrouve les mêmes ingrédients : la mort, la recherche de la paix, la cruauté. Lire la suite

Salina
Laurent Gaudé
Actes Sud, octobre 2018, 160 p., 16,80 €
ISBN : 978-2-330-10964-6

Les enfants perdues de l’Angleterre

  • Facebook
  • Viadeo FR
  • LinkedIn
  • Twitter

 

CausetteJ’ai déjà dit ailleurs tout le bien que je pense du magazine Causette. J’ai parlé de l’humour qui se dégage de nombre d’articles, humour qui n’exclut pas le sérieux du propos et de la documentation. Dans chaque magazine, au moins une enquête de fond ou une interview fouillée d’une femme impliquée dans le monde contemporain. Pour son reportage « La série qui brise le silence », la journaliste Virginie Roels a été envoyée par Causette à Rochdale, cette petite ville industrielle sinistrée près de Manchester, où des hommes de la communauté pakistanaise ont transformé des adolescentes fragiles en objets sexuels et les ont obligées à se prostituer.

L’équipe de la BBC a mis trois ans pour approcher certaines victimes, et a raconté ensuite l’histoire de trois d’entre elles dans la série Three girls, emblématique des quarante-sept victimes recensées à l’époque du procès qui a eu lieu en 2012. Cette série a eu un retentissement énorme en Angleterre, parce qu’elle n’était pas inspirée de faits réels, mais relatait ces faits le plus minutieusement possible. D’autres victimes se sont mises à parler. L’Angleterre a pris alors conscience de la façon dont les instances judiciaires, sociales et policières avaient traité les victimes.

La série de la BBC a été diffusée sur Arte en juin 2018.

À Rochdale, depuis la diffusion, en mai 2017 sur la BBC, de la série Three girls, qui retrace fidèlement le calvaire de trois de ces gamines, pas un jour ne se passe sans que de nouvelles victimes se fassent connaître. Lors du procès, en 2012, quarante-sept victimes avaient été identifiées. Elles sont aujourd’hui plus de trois cents. En juillet dernier, la municipalité a lancé un appel à témoignages, mis en place un numéro vert, envoyé des agents dans les rues, les écoles, pour les encourager. Un peu tard…

Un peu tard, en effet, pour des faits qui avaient été signalés huit ans plus tôt par l’assistante sociale Sara Rowbotham :

Dès 2004, j’ai alerté ma hiérarchie, celle des services sociaux, ainsi que celle de la police, en leur disant que ces jeunes filles étaient en danger imminent, qu’elles étaient manipulées et abusées.

Personne ne fera rien. Ne pas faire de vagues, ne pas rajouter au chômage et à la misère économique un conflit racial. Car les agresseurs sont des Pakistanais, et les victimes de onze à seize ans, rappelons-le, des gamines « à problèmes ». Lire la suite