Archives de l’auteur : Nicole Giroud

Domovoï, de Julie Moulin : une magnifique ode à la Russie et à l’amour filial

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Il est habituel dans les milieux littéraires, de dire ou d’écrire que les lecteurs sont toujours déçus par le deuxième roman d’un auteur, que celui-ci ferait mieux d’enjamber cet obstacle et de sortir directement le troisième. Domovoï est le deuxième roman de Julie Moulin, et il est magnifique.

DomovoiLe domovoï qui donne son titre au livre est l’esprit protecteur de la famille et du foyer russes, (domoï c’est la maison en russe), mais ce petit génie ne se montre pas toujours sympathique, il peut jouer des tours cruels s’il estime que l’on ne s’est pas assez bien occupé de lui. C’est

Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. J’espérais à ne jamais le rencontrer pour de vrai.

Anne, la mère de Clarisse, la narratrice du roman, l’a ramené de Russie avant la naissance de cette dernière. Anne est morte depuis dix ans. La jeune fille habite Paris avec son père, elle étudie à Sciences Po : amis, amours au stade velléitaire, difficultés à trouver sa place. De sa mère disparue, Clarisse garde le souvenir d’une femme fantasque, habitée par la Russie, au regard souvent éteint. Lorsqu’elle découvre une photo de groupe où sa mère a l’air si heureuse, la jeune fille décide d’effectuer son stage de Science Po en Russie. Devant son obstination, son père s’incline mais s’arrange pour lui baliser le parcours, lui qui a connu sa femme lors d’un stage à l’ambassade de France à Moscou. Veut-il offrir à sa fille l’occasion de découvrir par elle-même un pan de l’histoire familiale qu’elle ignore ? Veut-il l’aider à grandir ?

Le roman se construit alors en strates historiques et romanesques alternées : un chapitre pour le Moscou de 1993, lorsque Anne débarque dans un pays qui sort à peine du communisme ; un autre pour le Moscou de 2015 quand sa fille découvre la ville à son tour. D’un côté magouilles pour survivre et fossé qui se creuse entre les affairistes de l’économie de marché et ceux qui restent au bord de l’histoire, avec la rudesse des gens en réponse à la dureté des temps. Anne a débarqué, elle attend longuement que deux babouchkas lui rendent son passeport :

Elle est en Russie. Elle touche au but. Il faut juste attendre le retour des deux Russes. Les voici justement, assurées sur leurs chaussures de mauvaise confection, fortes de tenir en main le destin d’une passagère parisienne. Elles aimeraient sans doute pouvoir s’y rendre, à Paris, arpenter les Champs-Élysées dans de meilleurs souliers. À défaut de pouvoir s’évader, elles usent et abusent du pouvoir de tamponner ; en Russie, il suffit parfois d’avoir de l’encre et un bon coup de main pour régner et posséder.

Cette expérience, Anne la fera plusieurs fois, tant, face à la pénurie permanente, l’appétit pour la richesse supposée de la jeune occidentale s’aiguise.

De l’autre, dans une Russie désormais clivée par la richesse, sa fille découvre comment ont évolué les amies de sa mère durant cette période dont nous n’avons aucune idée. L’omniprésent Poutine est suivi par la très grande majorité de la population :

Nous voulons que l’Occident nous traite avec plus de considération. Poutine, Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique. 

Cette alternance de points de vue entre la mère et la fille qui découvrent la Russie à vingt ans de distance donne un éclairage précieux sur l’évolution vertigineuse de ce grand pays. La mère et la fille seront également fascinées par le pays et ses habitants, et se mettront à l’aimer avec passion.

Domovoï serait uniquement un double récit de voyage d’une extraordinaire précision, d’une poésie teintée d’humour et de nostalgie si emblématique de l’esprit russe, avec la restitution très honnête des contradictions de ses habitants qui peuvent se montrer aussi généreux que grossiers, qu’il serait déjà une totale réussite. Mais il y a une autre lecture que cette ode magnifique, cette déclaration d’amour à la Russie. Elle concerne la quête de Clarisse à la recherche de l’existence de sa mère :

Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente.

Je ne dévoilerai pas l’originalité des ressorts du secret familial auquel la jeune fille sera confrontée, ni sa conclusion douce-amère, mais la façon dont elle va sonder ce qui s’est passé lors du séjour moscovite de sa mère, avec la restitution de l’évolution des amies de celle-ci et ce qu’elles acceptent (ou non) de dévoiler, est particulièrement subtile. Clarisse sortira apaisée de ce séjour : son père lui a offert, avec un immense amour et une très grande générosité (des mots qui reviennent souvent quand on parle de ce roman), les éléments qui lui manquaient pour se construire.

Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces.

Je n’ai pas encore parlé du style de Julie Moulin. Un mélange d’éléments triviaux et de fulgurances poétiques, des descriptions incroyablement imagées, une très grande finesse de la psychologie des personnages, une pudeur qui sourd à chaque page…

Ce roman d’apprentissage / de voyage / d’amour, de tant d’échos que vous trouverez dans votre propre vie, vous bouleversera, je suis sûre. Quant à moi, je vais lire le premier roman de l’autrice : Jupe et pantalon, toujours aux éditions Alma Éditeur.

Domovoï
Julie Moulin
Alma Éditeur, septembre 2019, 304 p., 18 €
ISBN : 978-2-36279-420-9

Jour de courage : homosexualité, Histoire et adolescent

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Brigitte Giraud connaît et aime les adolescents, elle sent leurs émois, leurs troubles, leurs interrogations, leurs douleurs aussi. Elle sait, mieux que personne, d’une écriture délicate et sensible, restituer les moments clés de leur existence, les instants où tout bascule.

J’avais été profondément émue par Une année étrangère, ce moment de fuite d’une adolescente juste avant le bac en Allemagne : contourner la douleur de sa famille en s’introduisant dans une autre, et au fil du temps, apprivoiser le deuil en même temps que la langue étrangère.

Jour de courageCette fois Brigitte Giraud aborde le problème de l’homosexualité chez les adolescents à travers le personnage de Livio qui va avoir le courage de révéler son orientation sexuelle à sa classe lors d’un exposé sur Magnus Hirschfeld durant un cours d’histoire.

La quasi totalité du roman s’inscrit dans la durée de cet exposé sur ce médecin juif allemand qui a considéré la sexualité humaine d’un point de vue scientifique et a lutté pour les droits des homosexuels en constituant une très grande bibliothèque de documents. Lui-même juif et homosexuel, Magnus Hirschfeld fut passé à tabac à Munich et une grande partie de ses documents  fut brûlée en autodafé par les nazis. Lire la suite

Jour de courage
Brigitte Giraud
Flammarion, août 2019, 160 p., 17 €
ISBN : 978-2-0814-6977-8

Les champions de la dédicace et les autres

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Dédicace-Birmann_AnthyComme je vous admire, ô vous, les champions de la dédicace, les marathoniens qui passez de librairie en librairie, sautez de train en train et parcourez la France avec l’allégresse du vainqueur, celui qui, toujours aussi frais malgré le rythme épuisant, affiche le sourire éblouissant de celui qui semble découvrir son premier lecteur.

Je n’appartiens pas à cette race des seigneurs à la foulée élégante et racée, je suis plutôt le genre petite foulée et chevilles fragiles, vite essoufflée par le sport en général et celui de la dédicace en particulier.

Hier samedi, j’ai dû me secouer un peu : allons, deux dédicaces, une le matin, une l’après-midi, et dans le même secteur, ce n’est tout de même pas la mer à boire ! L’argument de mon coach compagnon de toujours semble raisonnable, mais je traîne un peu les pieds :

— On part si tôt ? C’est pour dix heures, et tu sais, les gens ne courent pas les librairies de bon matin, surtout dans une zone commerciale…

— Tu as pensé aux gilets jaunes ? Les ronds-point de Thonon seront peut-être occupés.

J’ai oublié les gilets jaunes, ces frères en révolte, ces oubliés qui voudraient qu’on voie qu’ils existent. Vite, le sac, le manteau et les chaussures. Sur le trajet un imprévu redoutable : la foire de la Saint Martin à Bons-en-Chablais, où coule une population matinale et réjouie devant la fête populaire et où nous attend une très très longue déviation de contournement.

L’époux a toujours été du genre testéroné au volant de sa voiture, et son sens de l’orientation va faire mieux que les panneaux jaunes qui nous empêchent d’aller dans la direction de Thonon, mieux que ce malheureux GPS dont il n’a suivi aucune indication dès le départ, il va trouver la petite route qui nous sauvera du retard. Lire la suite

La sangsue des salons

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Bel échange avec une lectrice

Bel échange avec une lectrice

Je ne me suis pas méfiée. Ils sont arrivés en couple, madame s’est mise en retrait, monsieur a pris mon livre entre les mains.

— Je peux ?

Évidemment qu’il pouvait, j’étais là pour ça, ma pile de romans devant moi, dans le hall non chauffé de ce grand espace où, à chaque ouverture automatique de porte, je prenais une bouffée d’Arctique.

Quand il a relevé la tête, ses petits yeux marron brillaient, quelque chose s’est allumé quelque part dans ma tête, mais il était malin le bougre, il a enchaîné avec une question bateau :

— Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ce roman ?

J’étais lancée. Alors j’ai expliqué que la conférence du début était une véritable conférence, que ce que j’y avais vu avait provoqué en moi un grand choc, etc… J’avais répété la même chose une vingtaine de fois cet après-midi, j’avais peur de ne plus mettre de conviction à ce qui était pourtant sincère. Il n’écoutait pas. Il préparait sa banderille :

— Vous touchez combien par livre vendu ? Un euro ?

La suavité qu’il a mise dans ce « Un euro » pour atténuer l’insulte que je sentais venir…

— Je parle de tous les gens comme vous, bien sûr, pas des vedettes.

Il a dû voir quelque chose sur mon visage qui lui a fait comprendre que j’étais du genre cocotte-minute, et qu’il pourrait bien se prendre une réaction très peu littéraire.

— C’est dur, hein, j’en sais quelque chose, je tiens un blog pour mon club cycliste, eh bien les autres me disent qu’ils n’ont rien compris à ce que j’écris, qu’ils ont arrêté au bout de trois lignes…

Nous y étions. L’écrivain de génie méconnu, le frustré qui aimerait se geler à ma place, dans le courant d’air de novembre. Il a repris mon livre. Cela faisait un moment que sa femme avait disparu, et les lecteurs potentiels, découragés par la longueur de l’échange, étaient partis. Il a eu l’air vraiment intéressé par le sujet, j’ai repris espoir, allons, ce n’était pas seulement un tordu qui profitait de la gratuité du salon. Il n’était pas bête, il avait vite compris que le sujet me passionnait, j’ai continué à répondre à ses questions jusqu’au moment où je n’en pouvais plus.

Alors il a disparu s’acheter une soupe au stand de nourriture avant de s’installer à une table avec sa femme qui avait resurgi par magie juste en face de moi. Je ne sais ce qu’il a lu dans mon regard, mais il a demandé à sa femme de prendre sa place et il m’a tourné le dos.

La libraire m’a expliqué que madame avait tournicoté autour de mon livre un long moment avant de s’éloigner.

J’avais eu affaire à ce que j’appelle les sangsues de salon. Il y en avait eu deux autres cet après-midi là, deux femmes, ce qui est courant. Parce que d’habitude il s’agit plutôt de femmes d’un certain âge, celles qui entrent dans un magasin juste avant la fermeture, demandent des explications ou un retour de marchandise, celles qui exercent un pouvoir que ne leur offre pas leur vie. Je leur répond la plupart du temps sans impatience et j‘écoute leur solitude. Mais là j’ai senti la moutarde me monter au nez : au moment de partir, je suis allée droit vers l’homme et je lui ai dit ce que je pensais de son attitude.

— Mais je vais dans la librairie *** et la librairie *** lorsqu’il y a des rencontres d’écrivains, et je pose des questions, et les gens ne réagissent pas comme vous !

— Et il vous arrive d’acheter des livres ?

Je n’ai pas écouté sa réponse.

J’ai eu tort de réagir ainsi, je m’en rends compte maintenant. Ce que les sangsues des salons (et des autres réunions d’ailleurs) veulent, c’est de l’attention.

La question que je me pose et que je vous pose à vous, amis auteurs, et à vous aussi, amis lecteurs, vient tout naturellement : comment réagir dans ce cas précis ? Quand on a compris que la personne ne vient ni pour le livre ni pour l’auteur, mais seulement pour occuper le terrain, surtout quand il y a beaucoup de monde qui attend… Avez-vous une solution ?

Ce moment où le roman échappe à son auteur

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Envol-1ere-MDepuis un mois tout juste, le roman est paru et je commence à avoir de très beaux retours de lecteurs. Pour quelle raison se sent-on concerné par un roman ? Qu’est-ce qui va nous décider à l’acheter ? C’est toujours un peu mystérieux… Dans le cas précis, le roman doit son existence à une catastrophe aérienne survenue sur le mont Blanc en janvier 1966 où beaucoup d’Indiens ont péri. Quand on connait la région, que l’on a peut-être crapahuté sur le glacier des Bossons, on comprend tout de suite ce dont je parle dans certaines pages. Une blogueuse spécialiste de l’Inde a retrouvé l’Inde qu’elle aime, mais a aussi découvert d’autres aspects de ce fascinant pays. Quelques lectrices ont été étonnées d’apprécier la civilisation parsie, alors qu’elles sont imperméables à tout fait religieux, d’autres ont été touchées par l’histoire d’amour en pointillé entre l’écrivain et la fille de la belle Indienne trouvée sur le glacier. Je pourrais ajouter tellement de raisons qui ont fait aimer ce roman, dont certaines m’ont parfois surprises. C’est là que j’ai compris que mon livre ne m’appartenait plus. J’ai mis des années à l’écrire, mais maintenant il a pris (sans jeu de mot) son envol, et je lui souhaite bon vent !

Il a touché le cœur de certaines libraires qui ont mis leur petite marque sur la couverture, certaines blogueuses ont écrit de très belles critiques, très fouillées, et j’ai eu droit à un bel article de Pauline Moisy dans le Dauphiné libéré du 25 octobre.

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Pour décider si vous allez lire ou non L’Envol du sari, ou l’offrir parce qu’il est très beau, voici les coups de cœur et critiques :

Coups de cœur de libraires (les plus récents d’abord) :

Critiques (les plus récentes d’abord) :