La période des achats compulsifs de Noël est terminée, et les publicités pour les « beaux livres » qui font tant d’effet au salon à côté de la boîte de chocolat disparaissent en même temps que les catalogues de jouets. Sur internet ou à la radio on vous a incité à l’achat de livres, pas de liseuses, et il semble que les ouvertures de librairies se multiplient, ce qui est réjouissant. L’achat de livres numériques ralentit malgré les nombreux avantages de ce support immatériel, et les professionnels du secteur lorgnent de nouveau du côté des lecteurs rétrogrades.
Je vais vous raconter une expérience personnelle dans le Tube de Londres. Il ressemble à tous les métros du monde : distribution de journaux gratuits juste avant la bouche du tube digestif (traduction personnelle et non littérale de ce gouffre obscur qui avale des millions de personnes par jour). Gens pressés, parapluies, regard orienté vers les marches et main qui prend en automate le journal tendu par un autre automate. Les heureux propriétaires d’un siège ferment les yeux ou regardent droit devant eux d’un air vague et/ou hostile s’ils se sentent observés ; hochent la tête en cadence, yeux mi-clos ; tapotent sur leur smartphone comme s’ils continuaient de travailler au bureau ou jouent à un jeu, ce qui se pratique aussi au bureau ; parcourent le journal gratuit avant de le laisser sur le siège lorsqu’ils arrivent à destination ; restent concentrés sur leur liseuse ou leur tablette, indexe levé, prêt à glisser à la page suivante ; bouquinent un livre souvent corné, vous savez, ce truc démodé dont on prédit la disparition et qui n’a pas besoin d’être rechargé.
J’avoue m’intéresser aux dernières catégories. Les lecteurs, mes semblables.
Les liseuses et leurs propriétaires me laissent dans un état de frustration intense, impossible de satisfaire ma curiosité mais les lecteurs, ah les lecteurs ! Quel bonheur de les voir refermer leur livre au message annonciateur de leur station et de découvrir à la dérobée le titre de celui-ci ! C’est comme si la porte d’entrée de ses préférences venait de s’entre-bailler ou qu’il ait oublié de tirer les rideaux, la nuit venue, dévoilant la chaude intimité de ses aspirations.
Cette année-là de nombreux lecteurs londoniens étaient plongés dans The Rosie Project. Titre mystérieux : roman d’anticipation ? D’espionnage ? Machination atroce en vue d’anéantir l’humanité ? Au retour, dans l’avion, mon voisin de siège, un Anglais d’un certain âge, sort The Rosie Project de son sac. Impossible de ne pas lui demander de quoi parle le livre, on est serrés comme des sardines ce qui autorise une certaine familiarité. J’explique que j’ai vu beaucoup de passagers du Tube plongés dans ce livre, je veux savoir de quoi il parle. Mon voisin sourit :
— Cela parle d’un jeune homme atteint du syndrome d’Asperger, il a beaucoup de peine à entrer en contact avec les gens et il est tombé amoureux d’une jeune femme nommé Rosie. Le livre raconte ses travaux d’approche, c’est vraiment drôle et charmant.
Ainsi les passagers se passionnaient pour les maladresses d’un autiste ! Les travaux d’approche d’un jeune homme pour qui la vie en société reste obscure et les signaux brouillés, pour qui dire un mensonge ou une simple flagornerie n’est pas envisageable par absence de compréhension ! Cette histoire d’amour passionnait les foules londoniennes ! Rosie va-t-elle ou non comprendre que le dadais un peu bizarre est amoureux d’elle ? Va-t-elle répondre à son amour ? Je revoyais les lecteurs concentrés, le petit sourire fugace incongru, la concentration. Le projet de séduction d’un jeune homme maladroit et amoureux les transportait dans un monde différent qui les attendrissait. Miracle de la lecture !
Je n’ai toujours pas lu The Rosie Project, mais mon capital sympathie pour les Londoniens a nettement augmenté.

Dans le premier tome, nous faisons connaissance du narrateur dont nous ne connaîtrons jamais le nom et qui est un peintre spécialisé dans le portrait. Sa femme vient de lui apprendre qu’elle veut divorcer. Il entame alors une errance en voiture avant de se fixer dans la demeure d’un très grand peintre spécialisé dans une technique japonaise traditionnelle, Tomohiko Amada. Ce dernier vient d’être admis dans une maison de retraite, et son fils, ami du narrateur, demande à celui-ci d’habiter la maison. Dans le grenier de cette demeure isolée en pleine montagne, le peintre en panne d’inspiration trouve un tableau étrange doté d’une puissante force d’évocation intitulé Le meurtre du Commandeur. C’est le chef d’œuvre caché du vieux peintre muré dans sa démence. Pourquoi avoir caché un tableau d’une intensité pareille où les personnages ont l’air issus de l’opéra de Mozart, Don Juan ?
Les heures souterraines, ce sont les heures passées dans les transports en commun, le métro pour la plupart d’entre elles, ces heures vides, répétitives, épuisantes à la longue. Des heures de solitude surpeuplée où il faut jouer d’astuces et de connaissances face au jargon de la RATP :
Un métier pareil, il faut, pour avoir envie de l’exercer, posséder dans sa propre vie des événements que l’on aimerait bien effacer. Il faut également aimer travestir la vérité. Le lecteur comprend très vite que quelque chose cloche dans le panorama tranquille du geek heureusement marié à Laura, professeur de français. Simon se bourre de médicaments, une véritable pharmacie ambulante pour contrecarrer tout ce que la vie pourrait avoir de dangereux : rêves, angoisses, maux de têtes divers. Simon se protège de tout jusqu’au coup de téléphone d’une inconnue qui le contraint à revenir dans le pays de son enfance : son ami Antoine se meurt.
Cette année, quinze ans après
ouverture au monde et à ses blessures, à la lumière et à l’espoir. Et l’écriture, l’écriture ! Ce ton si particulier et en même temps universel, cette langue qui semble couler de source, sans afféterie ni effets appuyés et cette narration où tous les éléments s’emboîtent si bien qu’on ne voit pas la jointure… Superbe, vraiment. Et rien de fabriqué : du sincère, du naturel, du généreux. D’une vie compliquée l’auteur a su tirer une grande lumière, loin de ces écrivains qui grattent leurs plaies fonds de commerce. Carine Fernandez est l’exemple même de l’élévation par l’écriture, c’est à la fois réjouissant, réconfortant et apaisant.