L’art de perdre, roman de la désillusion post-coloniale

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L'Art de perdreVoilà un beau roman, intense, loin des bavardages et des récupérations historiques commodes (et payantes). Voilà un roman qui ne pouvait pas plaire à tous puisqu’il reconstitue l’histoire d’une famille de harkis à travers trois générations, et bien sûr, à travers celle-ci, l’histoire de la décolonisation de l’Algérie et la façon dont la France a traité ceux qui l’avaient servie. Ce roman ne pouvait donc obtenir le prix Goncourt, malgré sa force et sa vérité. L’histoire ne se répète pas, vraiment ? La France a refusé il y a peu le droit d’asile à des interprètes afghans dont la mort était assurée s’ils restaient dans leur pays.

Alice Zeniter, l’auteur de L’Art de perdre, a obtenu le Goncourt des lycéens, et je pense qu’elle peut se glorifier d’avoir touché la jeunesse plutôt que les débatteurs trop bien nourris du prix Goncourt.

Pour Ali, la vie commence par un coup de chance qui va lui apporter la fortune, mais Ali est philosophe :

Mektoub. La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables.

Le futur d’Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j’écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses. Il demeure à jamais incapable d’incorporer au récit de sa vie les différentes composantes historiques, ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qui feraient de celui-ci une porte d’entrée vers une situation plus vaste, celle d’un pays colonisé, ou même – pour ne pas trop en demander – celle d’un paysan colonisé.

C’est pour cela que cette partie de l’histoire, pour Naïma comme pour moi, ressemble à une série d’images un peu vieillottes (le pressoir, l’âne, le sommet des montagnes, le burnous, l’oliveraie, le torrent, les maisons blanches accrochées comme des tiques au flanc de pierres et de cèdres) entrecoupées de proverbes, comme des vignettes cadeaux de l’Algérie qu’un vieil homme aurait cachées çà et là dans ses rares discours, que ses enfants auraient répétées en modifiant quelques mots et que l’imagination des petits-enfants aurait ensuite étendues, agrandies, et redessinées pour qu’elles parviennent à former un pays et l’histoire d’une famille.

C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. (p. 22-23)

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L’art de perdre
Alice Zeniter
Flammarion, août 2017, 512 p., 22 €
ISBN : 978-2-0813-9553-4

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Panne de courant

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Feu dans cheminéeC’est la nuit, c’est l’hiver. Il neige et il vente si fort qu’il a fallu se battre pour fermer les volets. La maison se calfeutre et ses habitants aussi.

Suites pour violoncelle seul de Bach par Étienne Péclard et chaleur douce, L’art de perdre entre les mains, à écouter ce vent grondant et à lever la tête par intermittences en direction de l’Homme qui travaille devant son ordinateur portable sur la table du salon. Bonheur domestique qui s’interrompt à huit heures : panne de courant. Le noir total et le silence envahissent l’espace intime.

Où sont les bougies ? Tâtonnements dans le noir, absence de points de repère. Une pensée furtive : si nous avions cédé à l’insistance des enfants, le smartphone sorti de notre poche nous dispenserait sans doute une lumière suffisante pour guider notre chemin.
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Le charpentier écrivain de l’éternité

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Il était une fois un château médiéval en ruines, sur la route Napoléon dans les Hautes-Alpes. Le château de Picomtal plongé dans la végétation surplombant le lac de Serre-Ponçon séduit les nouveaux propriétaires qui l’achètent en 1998. Jacques et Sharon Peureux se lancent dans la rénovation des lieux et du jardin pour en faire une maison d’hôtes haut de gamme. Rien que du classique, me direz-vous.

photo_chateau_1Seulement ils vont trouver un trésor inattendu en rénovant le château, en l’an 2000. Lorsque les menuisiers déposent les planchers d’une partie du château, ils constatent que certaines planches sont couvertes d’inscriptions au crayon. Les propriétaires comprennent l’importance de la découverte de ces soixante-douze textes qui couvrent les planches, écrits avec le crayon noir du menuisier qui a procédé à la précédente rénovation du château et bientôt l’historien Jacques-Olivier Boudon prendra le relais et reconstituera l’histoire de l’auteur. Continuer la lecture

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Vœux de saison ?

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Bonjour amis lecteurs,

Il est de coutume, début janvier, de souhaiter bonheur et prospérité aux personnes que vous rencontrez, en l’occurrence vous, amis lecteurs.

Vous lisez mes articles, mais très souvent, vous écrivez.

La prospérité que je vous souhaite, amis amoureux des mots et de la langue, c’est patience avant abondance de lecteurs. Voici ce que Carlos Fuentes a écrit dans Diane ou La chasseresse solitaire :

Le lecteur doit être inventé par l’auteur, imaginé dans le but de lui faire lire ce que l’auteur a besoin d’écrire, non ce qu’on attend de lui. Où est donc ce lecteur ? Il se cache ? Il faut le chercher. Pas encore né ? Il faut attendre patiemment qu’il vienne au monde. Écrivain, jette ta bouteille à la mer, aie confiance, ne trahis pas ta parole, même si aujourd’hui tu n’es lu par personne, attends, espère, désire, désire même si tu n’es pas aimé.

Les lecteurs viendront avec la sincérité de l’écriture, avec le besoin vital d’écrire, et non celui de plaire.

Amis lecteurs-écrivains et ceux qui désirent le devenir et n’osent pas encore, notre monde nouveau n’a pas que des inconvénients : il permet à chacun de s’exprimer, de publier en autoédition avant la publication traditionnelle ou l’inverse, ou la plaquette à  usage unique.

Tout est possible. Reste à trouver ce trésor sans lequel toute écriture semble vaine : le lecteur.

Chers amis, je vous souhaite des lecteurs émus, attentifs, des lecteurs créant à leur tour leur propre univers à partir du vôtre.

Belle année 2018 à tous !

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Le mandarin

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Le mandarin est un fort bel oiseau, mais le mot désigne aussi un haut fonctionnaire de l’empire chinois membre d’une caste de privilégiés, le terme viendrait du malais mandar, mander, ordonner. C’est tout dire. L’empire chinois du XVIe siècle a disparu mais la caste a fait florès.

Je me souviens des mandarins de l’université, ces êtres inaccessibles et désagréables qui englobaient dans un mépris indifférencié étudiants et assistants.

J’espérais l’espèce en voie de disparition.

Cette semaine j’avais rendez-vous dans un grand hôpital lyonnais avec un éminent professeur secondé par une armada d’assistants hyper diplômés. Il avait fallu montrer patte blanche, avoir un dossier élaboré par mon médecin pour devenir un cas intéressant, et patienter plusieurs mois avant de rencontrer Dieu.

— Surtout ne l’appelez pas comme ça, m’avertit son assistante du jour.

Elle est sympathique, mais je comprends à une certaine crispation de son sourire que le conseil est à prendre au sérieux. Elle est venue me chercher en salle d’attente un quart d’heure avant le rendez-vous et maintenant elle me fait attendre, porte grande ouverte, le regard rivé sur le couloir. La porte opposée s’ouvre sur une silhouette que j’ai à peine le temps d’entrevoir avant qu’elle retourne à son siège.

— C’est maintenant, il faut y aller, me presse-t-elle.

Un homme âgé, l’air d’être né furibond, aboie des questions en découvrant mon dossier sur son écran. Il est fort mécontent, mes analyses de sang ne sont pas si catastrophiques que ça, on lui fait perdre son temps. Mon mari lui fait remarquer les lignes en caractères gras qu’il n’a pas vues, mais l’homme du savoir n’a que faire de son observation.

Un coup de tête sec en direction de l’assistante. Celle-ci est plus petite que moi, ce qui a son importance, car devant ma sidération devant tant de grossièreté et de brutalité, sa petite taille lui permet de me lancer un regard plein de compréhension. Elle fait l’examen, me chuchote :

— Tournez vous pour que le professeur voit…

Sa seigneurie regarde. Bref échange. Il est furieux parce que je me suis adressée à un confrère suisse, « Il fallait y rester ! », que j’ai arrêté de faire les piqûres hebdomadaires qui avaient beaucoup d’effets secondaires et me jette un traitement à la cortisone pour le reste de ma vie à la figure comme un crachat.

Je le regarde. Il transpire la suffisance et le mépris par tous les rares cheveux blancs de son plumage. L’oiseau mandarin est un petit canard originaire d’Asie au beau plumage original ; il est très prisé au bord des étangs raffinés où il apporte une touche de couleur et d’exotisme. À l’hôpital le volatile ne sert pas de décoration, il est destiné à terroriser ses assistants et à transformer l’humanité souffrante en cobayes et statistiques qui font avancer la connaissance médicale.

mandarin

L’assistante lui indique les coordonnées de mon médecin avec le doigt, il n’a pas de temps à perdre en détails triviaux.

Il se lève enfin pour nous signifier notre congé :

— Au revoir professeur, balbutié-je, un peu sonnée.

— Au revoir docteur (il sursaute), pardon, au revoir professeur, susurre mon mari.

L’assistance m’évacue dans le couloir, toujours ce regard de compréhension, j’allais dire de tendresse destiné à évacuer la brutalité de ce que je viens de subir.

À peine sortis du pavillon nous sommes saisis par un fou rire bruyant et libérateur.

— Il insiste toujours dans les colloques sur le dialogue et l’attention que l’on doit porter au malade, m’avait expliqué le médecin que j’avais consulté.

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