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La tache de Philip Roth : mensonge, hypocrisie et désastre

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la tacheLa tache, titre américain The human stain (la tache, la souillure, la honte, la flétrissure humaine), est le troisième roman de la fresque américaine de Philip Roth. Pastorale américaine parlait de la guerre du Viêt Nam, et J’ai épousé un communiste du maccarthysme. En 1998, moment où Philip Roth commence son roman, l’Amérique est en pleine affaire Monika Lewinsky, cette histoire sexuelle qui a pris des proportions délirantes, avec aveux télévisuels du président et le parlement qui doit voter la destitution de Bill Clinton. C’est l’ancrage temporel très précis de ce roman écrit en pleine actualité américaine. Le roman a été publié dans sa version originale en 2000 et sa traduction française en 2002. Il a obtenu le prix Médicis étranger.

La tache est l’allusion transparente à ce qui a souillé la robe de la jeune Monika et dont toute l’Amérique, choquée et enchantée, a fait ses choux gras pendant des mois, mais le titre américain est beaucoup plus général que le titre français : la souillure humaine, quasi la honte originelle.

Le livre commence très fort, comme une sorte de transcription de ce qui anime l’Amérique cet été-là :

À l’été 1998, mon voisin Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante-et-onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre.

Cet aveu d’une transgression salace n’annonce pas une duplication de l’actualité mais un véritable réquisitoire contre le « politiquement correct », ce conformisme intellectuel qui peut virer à la chasse aux sorcières. Philip Roth nous présente une université gangrenée par la médiocrité et les obsessions du moment, comme le racisme ou le féminisme.

Ancien doyen de la faculté d’Athéna, le très honoré professeur de littérature grecque ancienne Coleman Silk a été accusé deux ans avant le début du roman de racisme par deux élèves qu’il n’avait jamais vus à son cours. Il les avait traités de zombies ; malheureusement le terme a une acception particulière dans le langage populaire, quelque chose comme bamboula. Les deux élèves en question sont noirs, la machine s’emballe. Le professeur démissionne et sa femme Iris meurt peu après. Coleman demande à son voisin et écrivain Nathan Zuckerman d’écrire la façon dont on a assassiné sa femme. Nathan Zuckerman, le double de l’auteur que l’on retrouve dans nombre de ses romans.

L’inculture crasse des étudiants américains devant lesquels s’inclinent leurs professeurs par veulerie et opportunisme est soulignée à plusieurs reprises par Philip Roth ; soit par l’intermédiaire de Delphine Roux, la Française ennemie jurée de Coleman dans le département de littérature ou celui d’Ernestine,  la sœur de Coleman :

Du temps de mes parents, et encore du mien et du vôtre, les ratages étaient mis sur le compte de l’individu. Maintenant, on remet la matière en cause. C’est trop difficile d’étudier les auteurs de l’Antiquité, donc c’est la faute de ces auteurs. Aujourd’hui, l’étudiant se prévaut de son incompétence comme d’un privilège. Je n’y arrive pas, c’est donc que la matière pèche, c’est surtout que pèche ce mauvais professeur qui s’obstine à l’enseigner. Il n’y a plus de critères, monsieur Zuckerman, il n’y a plus que des opinions. (p. 406)

La carrière d’un homme qui a rendu à l’université son prestige intellectuel en virant tous les médiocres et les paresseux, celle d’un homme qui a engagé le premier enseignant noir d’Athéna, est ruinée parce qu’il a utilisé un terme dans son acception réelle et non argotique. Coleman Silk ne trouvera aucun soutien parmi les enseignants qu’il a nommés, pas même auprès de ce professeur qui lui doit sa carrière.

Lâcheté et fuite en avant des milieux intellectuels, démission devant la médiocrité.

Le professeur ne sert pas seulement à une brillante démonstration, il est le héros de cette tragédie grecque dont il a enseigné la violence et la cruauté à ses élèves. On n’échappe pas à son destin, nous disent les tragédies antiques, on se rebelle mais on paie le prix fort.

Coleman Silk (la soie en anglais, faut-il le préciser) a transgressé toute sa vie. Il a refusé le destin qui lui était imposé, s’est créé une identité qui lui a imposé la rupture totale avec sa famille d’origine. Cette histoire de sexe de la fin de sa vie avec une femme qui se prétend illettrée est peut-être la dernière transgression dont il s’est rendu coupable. La fin ne peut être que tragique, bien sûr, et les commérages qui suivront sa mort rappelleront l’actualité américaine à l’origine du roman.

La tache est un texte d’une grande puissance, un torrent qui étrille cette Amérique bien-pensante que vomit l’auteur. Il met à nu la façon dont on a traité les anciens combattants du Viêt Nam avec Les Farley, l’ex mari de Faunia la femme de ménage. Il montre l’exploitation des miséreux avec Faunia. Le conformisme et le naufrage de l’éducation à travers l’université d’Athéna et la façon dont elle a traité un homme respecté.

Nous sommes loin d’un roman à thèses, plutôt dans une immersion au bord de l’asphyxie dans la vie des personnages. L’extraordinaire travail sur les personnages secondaires comme Delphine Roux, l’ennemie intime de Coleman dans le département me sidère. Ce roman contient plusieurs romans qui pourraient se suffire à eux-mêmes. Bien sûr, Nathan Zuckerman est présent, le plus discret des personnages comme il se doit pour un prédateur qui doit engloutir la vie des autres pour mieux la restituer. Coleman est conscient de ce qu’il offre au romancier :

Que je sombre dans les confidences. Que j’égrène le passé en sa compagnie. Que je le fasse m’écouter. Que je lui aiguise son sens de la réalité, à ce romancier. Que je nourrisse la conscience d’un romancier, avec ses mandibules toujours prêtes. Chaque catastrophe qui s’abat lui est matière première. La catastrophe, c’est sa chair à canon. Mais moi, en quoi la transformer ? elle me colle à la peau. Je n’ai pas le langage, moi, la forme, la structure, la signification ; je me passe de la règle des trois unités, de la catharsis, de tout. (p. 215)

Mais le romancier ne vit pas sans danger :

Voilà ce qui arrive quand on écrit des livres. Ce n’est pas seulement qu’une force vous pousse à partir à la découverte des choses ; une force les met sur votre route. Tout à coup, tous les chemins de traverse se mettent à converger sur votre obsession. (p. 422-423)

Un romancier se prend pour Dieu, et lui aussi doit payer le prix de sa transgression.

J’aimerais faire mention de la superbe traduction de Josée Kamoun en donnant pour exemple la description de Coleman par le narrateur-écrivain :

Vu de près, ce visage était talé et abîmé comme un fruit tombé de son étal et dans lequel les chalands successifs ont donné des coups de pieds au passage. (p. 24) […]

Coleman avait cette joliesse incongrue, ce visage de marionnette presque, que l’on voit aux acteurs vieillissants jadis célèbres à l’écran dans des rôles d’enfants espiègles, et sur qui l’étoile juvénile s’est imprimée, indélébile. (p. 27)

Si La tache vous a échappé lors de sa parution, réparez votre erreur : les tares de l’Amérique ne sont pas guéries…

La tache
Philip Roth
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun
Gallimard, août 2002, 448 p., 25 €
ISBN : 9782070759071

La femme qui avait perdu son âme, fresque américaine

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La femme qui avait perdu son âmeIl a fallu presque huit cents pages et dix ans de sa vie à Bob Shacochis, journaliste et ancien correspondant de guerre, pour dresser dans le désordre une fresque de notre monde issu de la seconde guerre mondiale. Œuvre ambitieuse et plutôt réussie, à quelques réserves près.

Ce qui retient dans ce livre qui aurait pu aisément être réparti en trois volumes, c’est l’impression d’authenticité de ce qui est raconté puisque l’auteur a vécu certains événements qu’il nous décrit : il était présent lors de l’invasion d’Haïti en 1994. Il a sans doute rencontré beaucoup d’agents de la CIA et membres des Forces spéciales américaines.

La femme qui avait perdu son âme, notons au passage le beau titre énigmatique, est un roman touffu et complexe qui désoriente le lecteur par ses sauts entre une époque et un lieu de l’histoire contemporaine à un autre. Nous passons sans explications de Haïti, où une jeune photographe américaine est retrouvée assassinée, aux convulsions et atrocités de la fin de la seconde guerre mondiale en Croatie avant de nous retrouver à Istanbul.

La femme qui avait perdu son âme tient du reportage journalistique, de l’analyse géopolitique, du roman d’espionnage et du roman historique. Une femme sert de fil conducteur, connue sous le nom de Jackie Scott, Renee Gardner, Dottie Chambers ou Dorothy Kovacevic. Une jeune femme énigmatique, une espionne formée par son propre père, Steven Chambers, diplomate américain né Stjepan Kovacevic en Croatie et qui a quitté la Yougoslavie naissante au milieu d’atrocités sans nom.

Le roman possède deux personnages principaux, Dottie et son père, tout comme il comprend deux axes, le bien (la démocratie, la chrétienté et l’Amérique) et le mal. Cela doit vous évoquer Georges Bush et l’axe du Bien et du Mal, et de fait on se trouve tout à fait dans cette optique. Bien sûr, les exactions nécessaires sont décrites avec précision, mais pas vraiment remises en question par l’auteur.

Ce roman est très intéressant par tout ce qu’il nous apprend sur les dessous de la géopolitique, mais personnellement je ne l’ai pas trouvé à la hauteur des romans de John Le Carré qui se situent un peu dans le même créneau.

Quant à l’héroïne, je n’ai pas réussi à m’y attacher, ses réactions étant trop excessives, limite artificielles. J’aurais aimé plus d’humanité, plus de profondeur dans ce personnage qui sert de fil rouge. Le même reproche peut être fait pour le deuxième personnage principal, un peu bâclé dans la dernière partie, ce père abuseur obsédé par la religion qui forme sa fille sans état d’âme pour en faire une espionne.

Dans une fulguration de pure clarté, elle comprit aussi que sa vie entière – sa pluralité, le défi de ses improvisations élémentaires, toute cette collection de lieux d’habitation, d’endroits et d’amis, les langues qu’elle apprenait volontiers pour atténuer son caractère étranger – avait été conçue pour faire d’elle une sorte de caméléon professionnel, et elle se résolut au fait qu’elle était destinée à vivre de cette façon, comme une actrice dans un théâtre sans murs, ni limites, ni public.

Le mythe de la femme fatale irrésistible, même s’il est mâtiné de marionnette, est un peu usé, non ?  Les personnages qui gravitent autour de la jeune femme ont plus d’épaisseur. L’avocat des droits de l’homme Tom Harrington et le membre des forces spéciales américaines Eville Burnette, tous deux bien évidemment amoureux de l’héroïne, tous deux manipulés, sont plus crédibles.

Quant au style, hélas le style, vous en avez un aperçu dans la citation précédente. La ponctuation est surprenante, avec une abondance de dialogues étrangement entamés. Deux exemples parmi cent autres :

Dolan dit, Qu’est-ce que vous attendez de moi.

Il lui demanda, On commande une autre bouteille de vin ?

Ce n’est pas pour cela que vous lirez le livre… Reste la fresque d’une Amérique sûre de son bon droit, héritière d’un cynisme et d’une violence venue d’Europe, une Amérique prête à tout pour maintenir ce qui lui semble le seul chemin possible pour les autres pays, à savoir le sien. Les amateurs de romans d’espionnage et d’histoire géopolitique se plongeront avec passion dans ce décryptage et cette mise en perspective de l’histoire occidentale.

La femme qui avait perdu son âme
Bob Shacochis
Traduit de l’américain par François Happe
Gallmeister, janvier 2016, 800 p., 28 €
ISBN : 978-2-35178-103-6

Horrorstör, bagne de la consommation

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couverture-horrorstorAu début, on croit que quelqu’un s’est trompé et, distrait, a posé son catalogue IKEA sur le présentoir de livres… Design reconnaissable entre tous, quel est le nom de ce canapé, déjà ? Pourtant quelque chose cloche. Dans les cadres bon marché affichés sur le mur, un homme aux yeux blancs appuie ses deux mains sur le mur comme s’il voulait le traverser. Bienvenue dans Horrorstör, le livre de l’Américain Grady Hendrix.

L’impression de catalogue se renforce en feuilletant le livre : chaque chapitre est précédé par un dessin réclame d’un produit typiquement suédois. Pourtant, insidieusement, les produits présentés évoluent. Au début se trouve De BROOKA

Le canapé de vos rêves. Des coussins en mousse à mémoire de forme et un dossier haut pour un soutien optimal des vertèbres cervicales, BROOKA est le meilleur début de la fin de votre journée !

En petites lettres, les couleurs, dimensions et référence de l’article, comme dans l’enseigne bien connue. On passe après quelques meubles et chapitres à BODAVEST

Cumulant les avantages des meilleurs systèmes de contention traditionnels, BODAVEST vous confine et empêche le flux tumultueux du sang vers votre cerveau. L’immobilité forcée vous oblige à l’introspection et vous libère des stimuli extérieurs stressants.

En petites lettres, matière, dimensions et référence de l’article.

Nous sommes au milieu du livre !  Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter INGALUT

Vous soumettre à la panique, à la terreur et au désespoir de la noyade sans jamais vous accorder le soulagement de la mort, tel est le but de l’élégant INGALUT. Son bain d’hydrothérapie vous permet de souffrir encore et encore jusqu’à ce que vous soyez entièrement guéri.

Les articles suivants, vous les découvrirez tout seul…

Vous l’aurez compris, dans Horrorstör (quelque chose comme le magasin de l’horreur) l’auteur s’en donne à cœur joie. Il se protège bien sûr en disant qu’il ne parle pas d’IKEA mais d’Orsk son concurrent bas de gamme, mais vous reconnaîtrez la grande enseigne à chaque page. La façon dont sont présentés les meubles à monter soi-même, les employés conseillant les clients-amis, la philosophie lénifiante, les circuits immenses faisant parcourir tout le magasin… Les techniques sophistiquées comme la désorientation programmée (pas de point de repère, un circuit sinueux), le management destiné à faire sortir le meilleur de chaque employé et le maximum de la poche du client badaud, tout est là.

Avec dans le rôle principal Amy, jeune femme velléitaire et râleuse, le chef Basil qui cite à tout moment le fondateur de l’enseigne, la gentille Ruth Ann qui n’a que le magasin pour famille, et deux intrus chasseurs de fantômes, les vendeurs Matt et Trinity.

Mais quelque chose ne va pas dans le magasin de Cleveland : des appels au secours, des odeurs innommables, des objets abîmés, des graffiti… Les employés restent la nuit pour piéger le ou les responsables.

Commence alors la partie horreur du roman, avec des parallèles éclairants : le bagne des employés du magasin a été construit sur un bagne détruit au XIXe siècle et les âmes d’autrefois reviennent sur les lieux. Le magasin Orsk redevient la Ruche. Le magasin où chaque employé a l’impression d’être épié par les caméras redevient la prison où les prisonniers pensent qu’aucun de leur geste n’échappe à leur gardien : c’est le concept de la panoptique utilisé au  XIXe siècle.

Au cours de cette nuit d’horreur, le gardien fou prend possession du corps d’un SDF qui squattait le magasin, les tortures, les zombies, les hordes de rats et le pus dégoulinant des plafonds s’accumulent comme dans un page turner, l’auteur s’en donne à cœur joie.

Question style, bon, on ne va pas chipoter, le livre est efficace, un vrai jeu de la désorientation programmée avec des personnages sympathiques. On exclut bien sûr les responsables d’un cynisme absolu, c’est la règle, non ? Quant à la fin, ah, la fin, c’est un vrai plaisir que je vous laisse découvrir. Voilà pour le premier degré.

Mais au-delà du roman d’horreur, la critique sociale de ce mode de consommation et d’exploitation des travailleurs est magistral, le magasin concentrationnaire est métaphoriquement une  bête monstrueuse :

Amy décida de faire le grand tour. Défiant l’aboutissement brillant de la réflexion d’une équipe de psychologues ès Marketing, elle remonta Orsk à l’envers. Commençant par l’anus de la bête (les caisses), elle remonta son système digestif jusqu’à sa bouche (l’entrée de l’Expo). Le magasin avait été pensé pour obliger les clients à avancer dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le but était de les maintenir dans une espèce d’état hypnotique. Amy, elle, avait seulement l’impression de déambuler dans une maison hantée de fête foraine toutes lumières allumées. Elle passait totalement à côté de l’effet recherché.

Horrorstör de Grady Hendrix, un format carré aux éditions Milanetdemi, vous ne pouvez pas vous tromper, il est juste plus gros qu’un catalogue IKEA. Et la troisième de couverture est aussi hilarante et inventive que le reste du roman.

Déstabilisant, désorientant et hypercréatif. Pour adolescents sans limite d’âge et consommateurs avertis.

Horrorstör
Grady Hendrix
Traduit de l’américain par Amélie Sarn
Milan et demi, août 2015, 240 p., 19€
ISBN : 978-2-7459-7158-6

Creole Belle, blues et crapules de Louisiane

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Personne ne transforme le suspense en poésie comme James Lee Burke.

Comment résister à cet appel de la quatrième de couverture de Creole Belle ? C’est un épais roman publié en français aux éditions Payot-Rivages, un thriller de 620 pages dont la plupart se lisent avec passion, mélancolie et douceur, dans un état de tension qui ne connaît pas de répit.

Creole BelleL’ouragan Katrina et la pollution provoquée par l’explosion de la plateforme Deepwater dans le golfe du Mexique, le fatalisme des pauvres et l’abandon du gouvernement fédéral forment la trame objective de ce roman noir. Le reste est création littéraire, mélancolie et superbe écriture.

Ce volume fait partie du cycle des aventures de l’inspecteur Dave Robicheaux à la Nouvelle-Orléans, et au début du récit celui-ci se trouve plutôt mal en point. Il est  sujet à des hallucinations à l’hôpital où il pense qu’une jeune femme, Tee Jolie Melton, lui a rendu visite. Est-ce l’effet de la morphine ? Physiquement, cela s’arrange au fil des pages, quoique Tee Jolie ressurgisse au téléphone alors qu’elle a disparu et qu’on a retrouvé le cadavre de sa petite sœur congelé dans un bloc de glace flottant sur l’eau.

Ce n’est pas le seul mystère de ce roman noir, entre politiciens véreux et flics pourris, alcool et exécutions, combats et enquête têtue, on se retrouve dans un parfait produit de la littérature de suspense. Tous les ingrédients sont connus et utilisés à la louche : disparitions, meurtres, vengeances, traques diverses, obsessions du personnage principal, tout y est. Y compris le méchant encore pire qu’on l‘imagine et une nébuleuse menaçante. Y compris le psychopathe de service et les scènes de combat, ou bien la famille de Clete menacée d’une manière particulièrement perverse.

Nous reconnaissons bien sûr les ficelles du thriller pourtant nous nous laissons prendre très vite et le livre fonctionne à merveille : la tension de l’action dramatique malgré les faiblesses évidentes (invraisemblances et autres difficultés à nouer l’intrigue) ne se relâche pas. Quant à la puissance d’évocation de la Louisiane et la poignante nostalgie que distille le blues qui donne son titre au livre, elles vous maintiennent dans une obsédante note bleue.

Creole Belle est un hymne aux écorchés de la vie, ceux qui se défendent à leur façon contre les cauchemars de la guerre ou d’une enfance meurtrie. L’alter ego de l’inspecteur, son ami Clete Purcel, détective privé depuis qu’il a été viré de la police, essaie en vain de chasser les tourments du Viet-Nam avec de l’alcool. Sa fille Gretchen, découverte sur le tard, pourchasse les hommes qui l’ont torturée enfant pour les éliminer. Gretchen est tueuse à gage et Clete essaie à la fois de la protéger et de l’aider ; difficile quand il s’avère que la jeune femme doit honorer un contrat contre la famille de son ami Dave Robicheaux…

Comme les héros sont tristes, comme ils sont fragiles ! Ils sont nostalgiques de la Louisiane d’antan, avant le pétrole et l’ouragan Katrina, avant la dégradation de l’environnement et celle de la morale. Creole Belle est à la recherche d’un paradis perdu où le bien triompherait du mal, où les hommes ne vendraient pas la nature pour de l’argent. Combat naïf et perdu d’avance, mais il y a les somptueuses descriptions de la pluie et du soleil sur le bayou, le grincement métallique du pont qui se soulève, la vie qui s’infiltre dans les moindres recoins de cette région où l’eau et la terre ne sont pas vraiment différenciées.

Au fur et à mesure que le soleil descendait dans un banc de cumulo-nimbus, à l’ouest, le ciel, d’or et de pourpre, tournait au vert. La brise sentait la pluie déversée par les nuages venus du golfe, et l’odeur de frai montant des marais. Elle sentait les pelouses fraîchement tondues, les arroseurs frappant le ciment chaud et le charbon de bois sur un gril. Elle sentait les chrysanthèmes épanouis dans les jardins noyés d’ombre, nous disant que la saison n’était pas encore terminée, que la vie était encore une fête et qu’on ne devait pas y renoncer sous prétexte que la nuit approchait.(p.255)

La poésie s’infiltre comme l’eau dans les pages du roman, une musique lancinante et superbe, même si l’on peut s’agacer de certaines faiblesses de traduction et de fautes de langues :

Une lumière s’éteignait pour toujours dans la maison de quelqu’un et le reste d’entre nous poursuivions nos existences. Le scénario était toujours le même. Les visages des acteurs changeaient, mais le script d’origine avait sans doute été écrit au charbon, il y a bien longtemps, sur le mur d’une grotte, et je suis persuadé que, depuis, nous sommes livrés à ses exigences. (p. 538-539)

La lutte contre le mal est comme le tonneau des Danaïdes et les héros sont fatigués.

Existe-t-il un sort pire que de se sentir approuvé ? Les gens qui acceptent le monde tel qu’il est vous ont-ils jamais appris quelque chose de nouveau ? Les individus les plus courageux que j’ai rencontrés sortent de nulle part et accomplissent des actes héroïques qu’on associe généralement aux parachutistes, mais ils sont tellement banals que lorsqu’ils ont quitté la pièce, on a du mal à se rappeler leurs traits. (p. 616)

Au final, James Lee Burke a-t-il écrit un thriller ? Un roman de société ? Une ode triste à la Louisiane ? Cela n’a pas vraiment d’importance, chacun choisira sa propre grille de lecture.

Creole Belle
James Lee Burke
Traduit de l’anglais (états-unis) par Christophe MERCIER
Rivages, avril 2014, 624 p., 22 €
ISBN : 978-2743627362

Certaines n’avaient jamais vu la mer, choral intemporel

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certaines n'avaient jamais vu la mer« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté – hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour. »

Voilà le début du roman incantatoire et polyphonique de Julie Otsuka. Il nous parle de ces femmes japonaises qui ont traversé l’Océan Pacifique pour épouser des Japonais installés aux Etats-Unis. Elles ont communiqué par lettres, de belles lettres élégantes contenant de belles photos. Elles sont parties par bateaux entiers, poussées par leur famille. Mais rien ne correspondait : ni la photo ni le métier. En réalité elles étaient attendues par un ramassis de pauvres hères qui attendaient une esclave docile pour partager la leur, guerre plus enviable.

Imposture.

Choc de cette arrivée et de leur nuit de noce.

Aucune héroïne pour représenter le groupe, un « nous » composé d’une multitude de prénoms et de destins mêlés pour former une unité chaotique. Chant de femmes flouées, esclaves dociles et douloureuses, révoltes minuscules et regards baissés.

En huit chapitres, de « Bienvenue, mesdemoiselles japonaises ! » ( à regretter la grossière faute d’impression dans la table des matières !) à « Disparition », c’est un condensé de vie brutal et superbe que nous offre Julie Otsuka, écrivaine américaine qui semble connaître le sujet de l’intérieur.

Ces femmes victimes d’un mirage ont trouvé en Amérique une condition pire que celle qu’elles avaient fui : esclaves aux champs ou dans les maisons des Blancs, méprisées en tant que femmes par leurs époux, par les Blancs en tant que Japonaises, par leurs enfants en tant qu’immigrées parlant mal la langue du pays d’accueil.

Elles finissent par être victimes de l’Histoire: quand le Japon entre en guerre contre les Etats-Unis, les immigrés Japonais deviennent des ennemis publics que l’on parque dans des lieux inconnus.

Disparition.

Julie Otsuka relate admirablement comment, de ces travailleurs et travailleuses discrets et infatigables dont on regrette l’absence, on passe à l’indifférence et à l’oubli.

Cette façon de grouper ces femmes, d’évoquer leurs vies fondues les unes dans les autres en chapitres courts donne une densité extraordinaire à leur histoire mais c’est un peu étouffant aussi. Heureusement le livre est court ( 142 pages ), ce qui évite la lassitude, Le choix de l’auteur, ces voix sans cesse mêlées sans que l’une ou l’autre domine, se justifie pleinement par ces vies inconnues et broyées, de l’autre côté du Pacifique.

A quand le roman français polyphonique évoquant les malheureuses Mauriciennes envoyées comme épouses aux paysans français dans les années 1970-1980 ?

Ces « mariages par correspondance » utilisaient les mêmes procédés que ceux que décrit Julie Otsuka et le roman de la misère et de l’humiliation du côté de nos campagnes reste à écrire, certains titres n’ont même pas à être changés.

Je vous conseille sur le sujet le remarquable mémoire de Martyne Perrot,  L’émigration des femmes mauriciennes en milieu rural français. Stratégie migratoire contre stratégie matrimoniale.

Certaines n’avaient jamais vu la mer
Julie Otsuka
Traduit de l’anglais par Carine Chichereau
Éditions Phébus, octobre 2012, 144 p., 15 €
ISBN : 978-2-7529-0670-0