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Avec joie et docilité, machine à explorer le temps finlandaise

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Avec-joie-et-dociliteSur la page de couverture, une ravissante Bimbo à la robe rose bonbon très chic baisse ses faux cils avec modestie, son crâne décalotté servant de réceptacle pour la brosse des WC.

Je vous présente Avec joie et docilité, le roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo qui malaxe les éléments de La machine à remonter le temps de H.G. Wells d’une manière jubilatoire et troublante.

Petite piqûre de rappel : dans le roman de Wells paru en 1985, la terre est habitée par les Eloïs et les Morlocks, deux sous-races dégénérées descendant des hommes. Les Eloïs sont des espèces de benêts béats et oisifs qui jouent en mangeant des fruits toute la journée (finies les galipettes et les steaks saignants) pendant que, sous terre, les Morlocks s’activent et remontent faire leur marché la nuit, adeptes du steak d’Eloïs. Les descendants des anciens maîtres ne sont pas mieux lotis que ceux des anciens esclaves.

Dans son roman, Johanna Sinisalo détourne les codes tout en gardant les éléments significatifs et si Wells situait son roman dans des temps si lointains qu’ils en perdaient leur impact, la Finlandaise situe le sien de nos jours. Le roman se termine en août 2017. À peine un décalage de quelques mois entre la date de parution du livre (2016) et les faits racontés. Idée brillante qui rend son utopie totalitaire bien plus inquiétante que son aînée ! Je vous laisse apprécier maintenant les différences entre les deux romans.

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Avec joie et docilité
Johanna Sinisalo
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
Actes Sud, juin 2016, 368 p., 22,80 €
ISBN : 978-2-330-06460-0

Black coffee, avec trop de crème

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black-coffeeVoilà un roman policier qui cumule le meilleur et le pire de ce que l’on peut écrire.

Le long de la mythique route 66, un assassin psychopathe sème les morts comme des cailloux durant des décennies. Impossible à découvrir : pas de témoin, l’immensité américaine pour compagne. Pas de témoin ? Un enfant de huit ans, Desmond, a échappé au massacre de sa famille, il deviendra criminologue, bien sûr.

L’assassin vieillit, vit l’intense frustration de qui a créé une œuvre d’art non reconnue ; il choisit un Français qui a fui sa famille lors de vacances américaines pour écrire son histoire. Ce mauvais père, mauvais mari ayant laissé sa femme dans une situation morale et financière inextricable sent qu’il tient un filon et décide d’expédier le cahier à sa femme. Les confessions d’un serial killer valent de l’or.

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Black coffee
Sophie Loubière
Fleuve Noir, février 2013, 564 p., 20,90 €
ISBN : 978-2-265-09407-9

Mapuche, les démons de l’Argentine

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mapucheCaryl Férey écrit des thrillers, mot anglais familier passé dans le langage courant, mot désormais absolument nécessaire dans la littérature, et pas seulement policière. Thriller signifie au départ roman et film à sensation. To thrill signifie faire frissonner.

Je vous garantis que vous allez frissonner en lisant Mapuche. D’horreur. D’angoisse. D’indignation. De stupeur. D’excitation également devant ce qui est aussi un page turner pour rester dans les anglicismes, un de ces livres dont vous ne pourrez vous arracher une fois lancé dans l’intrigue.

L’histoire se passe de nos jours en Argentine (le roman a été publié en 2012), et les deux héros de ce passionnant roman sont deux cabossés de l’histoire de leur pays.

Jana est une sculptrice de vingt-huit ans qui survit dans une friche misérable. Jana est Mapuche, mot qui signifie « les gens de la terre », les autochtones qui peuplaient le Chili et l’Argentine avant d’être massacrés par les colons européens. En elle se mélangent les peuples disparus – sa grand-mère était la dernière représentante d’une ethnie – les massacres et tortures vécus par sa proche famille, le racisme dont elle est victime, et le tout donne une immense colère.

Les chrétiens les avaient dépossédés de leurs terres, mais les esprits-ancêtres lui couraient comme des fourmis rouges dans le sang. Poudre de béton sur corps tendu : la Mapuche abattit son arme encore une fois et, l’œil vissé sur l’impact, constata les dégâts. Une vraie boucherie.

Huit cent mille morts : non, les chrétiens n’avaient pas fait de quartier.

C’est ce qui les unissait…

Rubén approche la cinquantaine. Il est détective enquêteur et travaille pour les Grands-mères et les Mères de la place de Mai ; il ne recherche pas les victimes, mais les bourreaux. Rubén est le fils d’un poète disparu pendant la dictature de Videla, lui-même et sa petite sœur ont été enlevés par une de ces voitures sans plaque d’immatriculation qui semaient la terreur dans le pays. Il a connu l’horreur des geôles de l’École de la Marine, il avait quinze ans.

Jana est l’amie de Paula, un travesti qui a pris sous sa protection la jeune Luz. Et celle-ci a disparu après lui avoir laissé un message pressant. Il lui est arrivé quelque chose. Lorsqu’on retrouve le corps atrocement mutilé du jeune travesti, Jana comprend très vite que la police ne fera rien pour retrouver son assassin. Elle a peur pour Paula et s’adresse au détective qui habite dans le quartier de celle-ci.

Rubén ne s’intéresse pas tout de suite à son histoire, il enquête sur la disparition d’une photographe de mode, Maria Victoria Campallo, fille d’un très important homme d’affaires dont le cadavre ne va pas tarder à être retrouvé. Ce n’est que lorsqu’un lien peut être fait entre les deux disparitions que leur histoire commune s’enclenche. Prenez vos précautions : dès ce moment vous ne pourrez plus lâcher le livre.

Le détective sentit le picotement sur sa peau.

— C’était quand ?
— Le jour où Maria avait appelé Carlos au journal.

De nouveaux couples ombrageux s’enroulaient sur la piste, Rubén ne les cadrait plus.

— Il y avait quelqu’un avec elle ?
— Oui, une petite rousse maquillée, le genre voiture volée, se moqua Nico pour éviter les foudres de sa panthère, ils ont dû rester une heure… Pourquoi ?
— Ils ? releva Rubén.
— Pas besoin d’être physionomiste pour voir que la rousse était un trav’ ! glapit le danseur gominé sous les cris du bandonéon.

Rubén avait encore le dessin au fusain de Jana dans sa poche, qu’il avait montré ce midi à Anita. Il déplia la feuille du bloc-notes, plus nerveux qu’il voulait le laisser paraître.

— Un travesti dans ce genre ?

Nico affina son trait de moustache, jeta un œil à sa compagne, qui confirma d’un air détaché.

— Oui, opina-t-il. C’est plutôt ressemblant.

Rubén frémit à la lumière chaude des spots : Luz.

Ce roman est construit avec une habileté redoutable, impossible de s’en échapper. C’est un piège autrement important qu’il nous décrit, cependant. Celui d’une histoire dont l’Amérique du Sud peine à s’échapper. Destruction des peuples autochtones, dictatures diverses sous la bénédiction ou au moins la passivité du monde occidental, France comprise. La violence de ce qui a été vécu et continue de se vivre ne peut se comprendre sous nos climats. Aux horreurs de la colonisation ont succédé celles de la dictature. Enlèvements en pleine rue, arbitraire total, disparitions, tortures. La Terreur comme méthode de gouvernement. Les jeunes balancés vivants depuis un avion dans l’océan, les bébés adoptés par les proches ou sympathisants de la junte. Le passé n’en finit pas de hanter l’imaginaire collectif. Tout le monde connaît les Mères de la Place de Mai qui tournent, malgré les intimidations, enlèvements et assassinats, tous les jeudis. Au fil du temps, elles sont devenues des Grands-mères, quand elles ont su qu’on avait assassiné leurs enfants et pris leurs propres enfants. Soif de justice, courage et entêtement, on le sait. Ce qu’on a voulu oublier, c’est la coupe du monde de football en Argentine, à deux pas des endroits où l’on torturait.

Ce roman si bien construit, si passionnant, nous décrit de l’intérieur une tranche d’histoire contemporaine. L’histoire d’amour entre les deux héros est nécessaire pour éviter l’étouffement de la tragédie et du cynisme. Elle est nécessaire parce que c’est la force de vie, celle qui porte nos existences au-delà de l’écœurement.

Tout est vrai dans ce roman : les tortures, le maintien en place de ceux qui ont collaboré à la dictature, la corruption de la police, l’implication des religieux catholiques, la difficulté pour les présidents élus d’attaquer les responsables. Tout est là.

Je voudrais juste ajouter un message d’espoir : le 27 mai 2016, la conclusion d’un grand procès a permis de juger quinze anciens militaires pour leur participation au plan Condor.  Celui-ci a permis l’établissement de six dictatures sud-américaines et l’élimination des opposants réfugiés dans les pays voisins avec la complicité des Américains. Quant au dernier dictateur argentin, Reynaldo Bignone, il vient d’être condamné à vingt ans de prison, ce qui, vu son grand âge, équivaut à une condamnation à perpétuité.

Tout n’est pas perdu. L’Argentine est à ce jour le seul pays à affronter ses vieux démons.

Mapuche
Caryl Férey
Gallimard, avril 2012, 464 p., 19,90€
ISBN : 9782070130764

Creole Belle, blues et crapules de Louisiane

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Personne ne transforme le suspense en poésie comme James Lee Burke.

Comment résister à cet appel de la quatrième de couverture de Creole Belle ? C’est un épais roman publié en français aux éditions Payot-Rivages, un thriller de 620 pages dont la plupart se lisent avec passion, mélancolie et douceur, dans un état de tension qui ne connaît pas de répit.

Creole BelleL’ouragan Katrina et la pollution provoquée par l’explosion de la plateforme Deepwater dans le golfe du Mexique, le fatalisme des pauvres et l’abandon du gouvernement fédéral forment la trame objective de ce roman noir. Le reste est création littéraire, mélancolie et superbe écriture.

Ce volume fait partie du cycle des aventures de l’inspecteur Dave Robicheaux à la Nouvelle-Orléans, et au début du récit celui-ci se trouve plutôt mal en point. Il est  sujet à des hallucinations à l’hôpital où il pense qu’une jeune femme, Tee Jolie Melton, lui a rendu visite. Est-ce l’effet de la morphine ? Physiquement, cela s’arrange au fil des pages, quoique Tee Jolie ressurgisse au téléphone alors qu’elle a disparu et qu’on a retrouvé le cadavre de sa petite sœur congelé dans un bloc de glace flottant sur l’eau.

Ce n’est pas le seul mystère de ce roman noir, entre politiciens véreux et flics pourris, alcool et exécutions, combats et enquête têtue, on se retrouve dans un parfait produit de la littérature de suspense. Tous les ingrédients sont connus et utilisés à la louche : disparitions, meurtres, vengeances, traques diverses, obsessions du personnage principal, tout y est. Y compris le méchant encore pire qu’on l‘imagine et une nébuleuse menaçante. Y compris le psychopathe de service et les scènes de combat, ou bien la famille de Clete menacée d’une manière particulièrement perverse.

Nous reconnaissons bien sûr les ficelles du thriller pourtant nous nous laissons prendre très vite et le livre fonctionne à merveille : la tension de l’action dramatique malgré les faiblesses évidentes (invraisemblances et autres difficultés à nouer l’intrigue) ne se relâche pas. Quant à la puissance d’évocation de la Louisiane et la poignante nostalgie que distille le blues qui donne son titre au livre, elles vous maintiennent dans une obsédante note bleue.

Creole Belle est un hymne aux écorchés de la vie, ceux qui se défendent à leur façon contre les cauchemars de la guerre ou d’une enfance meurtrie. L’alter ego de l’inspecteur, son ami Clete Purcel, détective privé depuis qu’il a été viré de la police, essaie en vain de chasser les tourments du Viet-Nam avec de l’alcool. Sa fille Gretchen, découverte sur le tard, pourchasse les hommes qui l’ont torturée enfant pour les éliminer. Gretchen est tueuse à gage et Clete essaie à la fois de la protéger et de l’aider ; difficile quand il s’avère que la jeune femme doit honorer un contrat contre la famille de son ami Dave Robicheaux…

Comme les héros sont tristes, comme ils sont fragiles ! Ils sont nostalgiques de la Louisiane d’antan, avant le pétrole et l’ouragan Katrina, avant la dégradation de l’environnement et celle de la morale. Creole Belle est à la recherche d’un paradis perdu où le bien triompherait du mal, où les hommes ne vendraient pas la nature pour de l’argent. Combat naïf et perdu d’avance, mais il y a les somptueuses descriptions de la pluie et du soleil sur le bayou, le grincement métallique du pont qui se soulève, la vie qui s’infiltre dans les moindres recoins de cette région où l’eau et la terre ne sont pas vraiment différenciées.

Au fur et à mesure que le soleil descendait dans un banc de cumulo-nimbus, à l’ouest, le ciel, d’or et de pourpre, tournait au vert. La brise sentait la pluie déversée par les nuages venus du golfe, et l’odeur de frai montant des marais. Elle sentait les pelouses fraîchement tondues, les arroseurs frappant le ciment chaud et le charbon de bois sur un gril. Elle sentait les chrysanthèmes épanouis dans les jardins noyés d’ombre, nous disant que la saison n’était pas encore terminée, que la vie était encore une fête et qu’on ne devait pas y renoncer sous prétexte que la nuit approchait.(p.255)

La poésie s’infiltre comme l’eau dans les pages du roman, une musique lancinante et superbe, même si l’on peut s’agacer de certaines faiblesses de traduction et de fautes de langues :

Une lumière s’éteignait pour toujours dans la maison de quelqu’un et le reste d’entre nous poursuivions nos existences. Le scénario était toujours le même. Les visages des acteurs changeaient, mais le script d’origine avait sans doute été écrit au charbon, il y a bien longtemps, sur le mur d’une grotte, et je suis persuadé que, depuis, nous sommes livrés à ses exigences. (p. 538-539)

La lutte contre le mal est comme le tonneau des Danaïdes et les héros sont fatigués.

Existe-t-il un sort pire que de se sentir approuvé ? Les gens qui acceptent le monde tel qu’il est vous ont-ils jamais appris quelque chose de nouveau ? Les individus les plus courageux que j’ai rencontrés sortent de nulle part et accomplissent des actes héroïques qu’on associe généralement aux parachutistes, mais ils sont tellement banals que lorsqu’ils ont quitté la pièce, on a du mal à se rappeler leurs traits. (p. 616)

Au final, James Lee Burke a-t-il écrit un thriller ? Un roman de société ? Une ode triste à la Louisiane ? Cela n’a pas vraiment d’importance, chacun choisira sa propre grille de lecture.

Creole Belle
James Lee Burke
Traduit de l’anglais (états-unis) par Christophe MERCIER
Rivages, avril 2014, 624 p., 22 €
ISBN : 978-2743627362