Sans compter la neige, le beau roman initiatique de Brice Homs

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Voici un roman dont la petite musique entêtante vous atteindra au cœur et vous poursuivra longtemps, et dont le beau titre un peu mystérieux – Sans compter la neige – trouvera de multiples implications.

HomsOn pourrait dire très grossièrement que nous nous trouvons devant un énième roman d’apprentissage : Russell Fontenot va être père et rejoint la maman à la maternité en se remémorant son enfance avec le vieux comme il appelle son père, et ses années universitaires. Du classique ? Très vite on se rend compte qu’on se trouve au-delà des clichés de la découverte de l’amour et des désillusions.

Ce beau roman dense est un peu comme un mille-feuilles gonflé d’amertume, de tristesse, d’amour et d’amitié.

Deux personnages s’imposent d’emblée dès le début du roman. Le père tout d’abord, Courville Fontenot, évoqué dès les premières lignes du texte à travers la destruction de son garage par son fils Russell, le narrateur héros du texte. Puis la femme de l’histoire : Jennie téléphone à trois heures. Le bébé s’annonce et Russell quitte son travail. Le roman sera rythmé par l’avancée du jeune homme en direction de la maternité, longue route semée d’embûches comme autant de stations accompagnant la privation des repères familiers : la perte du portable et la neige qui efface tout, mettant Russell face à lui-même et aux fantômes du passé. Continuer la lecture

Sans compter la neige
Brice Homs
Les Escales, décembre 2018, 176 p., 17,90 €
ISBN : 978-2-36569-429-2

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Les romans de John Fante : uppercut assuré

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Connaissez-vous l’auteur américain John Fante ? Cet insupportable matamore, cet odieux mari, cet individu qui remue les moulins à vent de la postérité et se débat avec sa misère et ses contradictions ? Ce magnifique écrivain italo-américain qui n’a été vraiment reconnu que peu avant sa mort, alors qu’il était devenu aveugle, amputé des jambes, soutenu par sa femme qui ne l’a jamais abandonné et à qui il a dicté son dernier livre ?

Pendant que je mangeais, Jim parlait.

« Tu lis tout le temps, il m’a dit. T’as jamais essayé d’écrire un livre ? »

Ça a fait tilt. Dès cet instant, j’ai voulu devenir écrivain.

« J’en écris un en ce moment même », j’ai dit.

Il a voulu savoir quel genre de livre.

« Ma prose n’est pas à vendre, j’ai répondu. J’écris pour la postérité.

— J’ignorais ça, il a fait. T’écris quoi ? Des nouvelles ? Ou de la fiction pure ?

— Les deux. J’suis ambidextre.

— Oh ! J’ignorais ça aussi.

John Fante romans IVoilà ce qu’il écrit au début de La route de Los Angeles et ce sera le projet de toute sa vie. Dès le départ il trouve son personnage, son alter ego Arturo Bandini. Et son langage si personnel, mélange d’un style parlé balançant entre humour et dérision.

Ce premier livre, John Fante aura beaucoup de mal à le faire publier, ce roman choque l’Amérique : trop excessif, le Rital semble avoir résisté au laminoir américain. Recalé. La religiosité envahissante de sa mère et de sa sœur, les galères, mais surtout sa quête de la femme ont de quoi choquer l’Amérique :

Une femme est entrée dans le magasin […] Son âge importait peu : elle était là – voilà ce qui comptait. Elle n’avait rien de remarquable, elle était plutôt banale, mais je devinais cette femme. Sa présence a bondi à travers la pièce pour aspirer l’air hors de mes poumons. C’était comme un déluge électrique. Ma chair tremblait d’excitation. Je me suis senti au bord de l’asphyxie, alors que le sang rouge se ruait dans mes veines.

Ce qui choque peut-être, plus que cette bouffée d’hormones, c’est que le jeune homme insiste : la femme n’est ni belle, ni jeune, ni bien vêtue. Continuer la lecture

Romans 1: La route de Los Angeles/Bandini/Demande à la poussière
John Fante
Christian Bourgois, juin 2013, 752 p., 22 €
ISBN : 978-2-267-02512-5

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Sérotonine : Houellebecq a vraiment besoin d’antidépresseurs

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CVT_Serotonine_9543Michel Houellebecq poursuit son introspection sexuelle et amoureuse entamée il y a fort longtemps maintenant. On retrouvera donc dans Sérotonine les ingrédients habituels qui forment peut-être le terreau d’une partie de son lectorat, à savoir une sexualité féminine un peu dévoyée. Pas question que le mâle occidental présenté au fil du temps soit adepte de l’homosexualité ou des amours bestiales, toutes les perversités décrites avec moult détails, ce sont les femmes qui les pratiquent. Dans le cas de Sérotonine, il s’agit de la jeune amie japonaise du narrateur, et les détails nauséeux intéresseront les amateurs.

Où sont vraiment les femmes dans ce roman ? Servent-elles uniquement à faire des fellations et à offrir abondamment leur petit cul ? Non, ce serait réducteur, et c’est en cela que Sérotonine est agaçant. On ne peut le limiter aux nombreux lieux communs qui parsèment le livre, ni à cette prose érotique navrante. Continuer la lecture

Sérotonine
Michel Houellebecq
Flammarion, janvier 2019, 352 p., 22 €
ISBN : 978-2-0814-7175-7

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Les gratitudes : Delphine de Vigan poursuit sa recherche de notre humanité

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Delphine de Vigan poursuit le cycle entamé avec Les loyautés, si loin des romans qui ont fait son succès, mais si nécessaire à son approfondissement de ce qui construit un être humain.

Les gratitudesElle explorait dans Les loyautés deux facettes, l’une sociétale (l’alcoolisme des adolescents), l’autre intime (les loyautés qui nous façonnent et parfois nous détruisent) de la vie. Les gratitudes fonctionnent de la même façon : la façon dont notre société s’occupe du grand âge et les gratitudes qui nous ont construits. Le sujet a changé : aussi difficile que le précédent, mais saupoudré d’une lumière qu’il n’y avait pas dans Les loyautés, malgré l’adulte qui sauve l’adolescent à la fin du roman. La forme non plus n’est pas la même : autant Les loyautés était dense, autant Les gratitudes est constitué presque uniquement de dialogues. Cette forme lâche, distendue, ressemble à un tissu qui s’effiloche, et c’est bien de cela dont il s’agit : la vie de Michka part en lambeaux depuis que le langage, ce qui a construit sa vie de correctrice, s’échappe. Les pertes les plus redoutables du grand âge sont celles qui concernent nos domaines d’excellence. Continuer la lecture

Les gratitudes
Delphine de Vigan
Éditions JC Lattès, mars 2019, 176 p., 17 €
ISBN : 978-2-7096-6396-0

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Un Jardin au désert : Carine Fernandez la conteuse

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Que voilà une magnifique saga ! Un superbe roman qui vous emporte en Arabie Saoudite, pays que l’auteur connaît fort bien pour y avoir vécu de très nombreuses années, et cela se voit dans ses descriptions des rouages de la vie quotidienne saoudienne, cela se sent dans son portait des gynécées, cela se comprend dans les mentalités. Une plongée dans un pays que l’on ne connaît qu’à travers reportages et sinistre actualité, mais surtout un roman palpitant qu’on lâche difficilement !

Un jardin au désertLe patriarche de la famille Bahahmar, Talal, se distingue du reste de la famille par sa tendance à l’érémitisme. Il possède bien sûr un palais, il en a fait construire pour chacune de ses femmes, d’ailleurs, car Talal a la passion de la monogamie : une seule femme à la fois, avant une répudiation très facile ; une seule, à l’exception de sa première épouse, Mama Aïcha, qu’il n’a jamais répudiée et qui s’occupe de sa mère, Sitt Fatma. Talal ne se sent jamais mieux que dans la ferme de sa palmeraie, à arroser son jardin ; un lieu spartiate sans électricité ni internet où il a la paix, loin des tracas de sa nombreuse famille.

Un jour il rencontre le jardinier égyptien qui s’occupe de son jardin et dont la beauté le frappe ; très vite une relation se noue entre les deux hommes malgré l’abîme social qui les sépare.

Quant à moi, je m’appelle Rezak et, comme vous me l’avez judicieusement rappelé, je suis égyptien. Oui, fils de la vallée du Nil, inutile de jouer les modestes : mon père avait une excellente situation, il était pharaon. (p. 29)

Très vite le jeune homme va prendre beaucoup de place dans la vie de Talal et dans celle de sa famille. Rezak est venu gagner de l’argent en Arabie Saoudite après la mort de son père qui a détruit ses rêves universitaires. Une mort honteuse dont il peine à se remettre, et Talal prend vite la place de ce père méprisé. Quant à Rezak, sa beauté, son intelligence et son intégrité comblent les frustrations de père de Talal : aucun de ses fils ne possède toutes ces qualités. Rezak s’installe dans la vie et les affaires compliquées de Talal, découvre la vie des Saoudiens. Continuer la lecture

Un Jardin au désert
Carine Fernandez
Les Escales, avril 2019, 336 p., 19,90 €
ISBN : 978-2-36569-446-9

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