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Le Grand Art de Léa Simone Allegria : les mafieux du monde de l’art

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Le Grand ArtLes écrivains morts peuvent attendre, ils ont l’éternité devant eux, alors je vais vous parler du deuxième roman enthousiasmant d’une jeune auteure, Léa Simone Allegria, Le Grand Art.

C’est un livre mené au pas de charge, dont les premières pages surprennent (euphémisme pour désorientent) le lecteur. C’est le début de la journée de Paul Vivienne, et il prend son petit déjeuner à l’hôtel Saint-James qui ressemble à son nom et à ses habitués : old school. Malin, malin : on est tout de suite dans la tête de ce commissaire priseur sur le retour, égoïste et cynique. Et ça va vite ! À vous donner le tournis : à peine le café avalé que vous vous trouvez dans les arcanes d’une maison de vente aux enchères.

Capable de reconnaître ceux qui étaient décidés à se séparer de leur bien rien qu’à leur façon de défaire l’emballage. En passant, il observe leur mine, leurs ongles, la coupe de leur costume. La vieille a un sac pourri, le blanc de son crâne tire sur le violet, mais elle a une certaine allure. Et son parfum ! Approchez-vous : sentez-la. J’en étais sûr, madame. Shalimar de Guerlain. C’est du propre, faites attention : ici nous pesons autant les hommes que les choses. Un sens quasi divinatoire de la cote. [p.18]

Il entre dans son bureau comme dans l’appartement d’un mort. Il donne un prix à tout ce qu’il voit, machinalement. [p.19]

Vivienne se trouve au creux de la vague. La soixantaine nostalgique, dépassé par les nouvelles technologies mises en œuvre dans le monde des enchères, il sent que le fils de la maison où il officie voudrait bien le mettre définitivement sur la touche.

Mais, mais… surgit une vente aux enchères en Toscane proposée par un notaire qui débusque les possibles bonnes affaires… Et voilà notre homme de nouveau guilleret. Le mafieux propriétaire du château vient d’être assassiné, ce qui est bon signe.

Des quatre coins de l’Europe, les vautours se mettent en route. Ne suis-je pas, moi aussi, un vautour comme les autres ? [p.26]

Et la machine se met en marche. Une cavalcade insensée qui laisse le lecteur ébloui, terrassé par cette plongée dans les pratiques du monde de l’art, que l’auteure connaît fort bien pour posséder elle-même une galerie. Tout se mêle, le cynisme et le rire, l’érudition et la crapulerie. On se trouve dans une parodie des Barbouzes, quand les espions essaient tous de séduire la veuve du malfrat, seulement les espions sont remplacés par les commissaires-priseurs.

Notre homme trouve dans la chapelle du château un retable magnifique qui provoque chez lui une épiphanie. Rien à voir avec la galette des rois, plutôt avec la philosophie. Grâce à cette apparition quasi miraculeuse, Paul Vivienne le cynique, le désabusé, est complètement bouleversé. Il comprend soudain le sens de sa vie, de son métier, il sait.

Une œuvre d’art porte en elle un fragment de notre monde intérieur, dont l’écho peut être fatal. L’œuvre d’art est notre monde intérieur. Voilà – tout simplement. Il y a une explication à tout. À mesure qu’il rationalise ses sentiments, ses larmes sèchent. Il était peut-être un peu tôt pour siffler une bouteille de rouge, se dit-il. [p.80]

La jeune experte dépêchée sur les lieux, Marianne, va mener l’expertise : selon ce qu’elle va trouver, l’œuvre se retrouvera au niveau de croûte ou de chef-d’œuvre. À ce moment se situe un éblouissant passage d’érudition, mais ce n’est pas le seul dans le roman où alternent passages quasi poétiques et trivialité, érudition et magouilles, manipulations, jeux de séduction, jeux de dupes.

Je ne vais pas vous résumer le roman, parce que si vous lisez le premier chapitre vous ne pourrez plus le lâcher, amateur d’art ou pas.

Jusqu’à la dernière page les rebondissements s’enchaînent, un véritable polar dans le monde soi-disant feutré de l’art, où les coups tordus et les faux s’accumulent. Mais au fond, où se situe « le vrai » ? Une œuvre très subtile de faussaire peut être beaucoup plus réussie que les véritables œuvres du peintre, et celui-ci n’a revendiqué que très tard ses œuvres, choisissant dans son atelier celles qui lui semblaient les plus réussies dans le travail de ses assistants. Allez au British Museum, à Londres, et vous comprendrez en visitant par exemple la salle des Canaletto…

Le roman semble léger. Cette galerie de personnages cyniques et malhonnêtes récompensés par la société alors que le seul naïf de l’histoire est condamné semble excessive. Bien sûr l’imagination de l’auteure lui suggère sans doute des moments délirants, comme l’incroyable fête de funérailles du mafieux défunt ou la danse de Madonna ; sa description de la grande vente aux enchères de Paul Vivienne est un morceau de bravoure, mais il y a aussi des moments bouleversants comme la découverte du retable ou les regrets de Vivienne.

Du grand art, cette cavalcade effrénée dans le monde des experts et des ventes aux enchères.  Le lecteur, partagé entre le rire et la fascination, peine à suivre mais ne s’essouffle pas, fasciné par ce torrent de vie et de cynisme où les bons sentiments seraient hors de propos. Du Grand Art, jusqu’au bout.

Le Grand Art
Léa Simone Allegria
Flammarion, mars 2020, 352 p., 20€
ISBN : 9782081486140

Les cigares

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cartouchièreJe devais avoir quinze ans et c’était la saison de la chasse, la passion de mon père.

Ma mère avait cuisiné tout le matin et nous avait intimé l’ordre, à ma petite sœur et moi, de briquer la cuisine pour que tout soit impeccable. Je ne saisissais pas la nécessité du carrelage reluisant alors qu’une dizaine d’hommes allaient rentrer dans la maison avec leurs bottes pleines de boue, mais les enfants de la maison étaient dressés à obéir.

Ils sont arrivés vers midi et demi, la musette pleine de gibier ensanglanté, enchantés et affamés. Ils ont tous posé leur cartouchière et leur fusil devant l’entrée, étalé leurs trophées sanglants sur la table préparée à cet effet.

Même pas un lavage de main, à peine une salutation bruyante en direction de ma mère. Déjà ils s’étalent, déjà ils se servent de charcuterie et de salade, ma mère coupe le pain, j’apporte le beurre et les cornichons. Mon père fait passer la bouteille de vin et le pastis pour les estomacs blindés.

Nous sommes chargées ma sœur et moi d’aider notre mère alors que nos frères sont assis avec les hommes, futurs chasseurs bénéficiant de la bienveillance des aînés. J’apporte à boire aux chiens courants, une bouffée d’air loin des hommes satisfaits, mais ma mère m’appelle, elle a besoin de moi pour servir le civet de chevreuil et la purée de pommes de terre.

Je sens la colère monter. Les trois femmes de la maison debout à servir : l’esclave en chef, l’adolescente et sa sœur de quatre ans sa cadette mais déjà instruite de son avenir.

Conversations grasses, excitation, le ton monte. Nous mangeons en douce, debout devant la cuisinière, ce que nous pouvons grappiller maintenant que les chasseurs sont repus.

Ma mère prépare le café, ma petite sœur amène les tasses et le sucre. C’est alors que mon père s’adresse à moi :

— Nicole, va chercher les cigares.

— Non.

Le silence tout à coup, et toutes les têtes levées. Mon père répète en détachant les syllabes, et chacune d’elles est une menace crachée comme une balle.

— Non.

Je sens le regard suppliant de ma mère aller de l’un à l’autre, mais nous ne la regardons pas. Cet affrontement se préparait depuis trop longtemps. Alors il se lève et ma mère crie :

— Sauve-toi et cours vite !

Je ne sais pas jusqu’où il m’a poursuivie, je ne suis revenue qu’à la nuit tombée.

Il avait fait une bonne chasse, les autres l’avaient sans doute calmé, ma mère surtout, petite souris qui savait toujours comment dévier les colères de l’ogre qui dévorait sa vie. Il n’a rien dit. Je n’ai pas reçu la volée à laquelle je m’attendais.

À cet instant j’ai compris que je ne serais pas l’esclave d’un homme et que je choisirais ma vie.

Paysage sonore de mon lieu de confinement

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Racontez la vie de votre village ou de votre ville, l’espace d’une journée, à travers ses bruits.

Il est évident qu’en ces temps de confinement, cela change beaucoup de choses ! À défaut de commerces ouverts, la vie peut se réfugier dans les sons : l’heure du merle ou celle du courrier dans la boîte aux lettres, l’heure des pleurs du bébé de la voisine ou de sa radio, etc.

À vous de jouer et de transformer les temps uniques que nous vivons en poésie.

 

L’heure

L’heure du réveil des habitants du passage de la reine de Hongrie

L’heure de l’ouverture du café de la rue du moulin de la pointe

L’heure du ramassage des poubelles de la rue du somme des Alpes

L’heure de l’ouverture de la boulangerie de la rue du roi de Sicile

L’heure de l’extinction des réverbères de la rue du pot de fer

L’heure de l’ouverture de la boucherie de la rue du faubourg du temple

L’heure du lever des enfants de la rue de la poterne des peupliers

L’heure de l’ouverture de la charcuterie de la rue du moulin des prés

L’heure de l’invasion des voitures de l’avenue de la porte d’Orléans

L’heure de l’ouverture du salon de coiffure de la rue des colonnes du trône.

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, Gallimard, 1999

Proposition numéro quatre : Je veux une vie

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Je veux une vie…

Voici le souhait de Boris Vian, mais vous, quelle vie voulez-vous ?

Commencez votre poème par « Je veux une vie » autant que vous le voudrez !

N’hésitez pas à délirer, rêver, rire ou émouvoir, selon votre humeur du moment :

Je veux une vie en forme d’arête

Sur une assiette bleue

Je veux une vie en forme de chose

Au fond d’un machin tout seul

Je veux une vie en forme de sable dans des mains

En forme de pain vert ou de cruche

En forme de savate molle

En forme de faridondaine

De ramoneur ou de lilas

De terre pleine de cailloux

De coiffeur sauvage et d’édredon fou

Je veux une vie en forme de toi

Et je l’ai, mais ça ne me suffit pas encore

Je ne suis jamais content

Boris Vian, « Je veux une vie en forme d’arête » extrait de Dernier recueil.

Fin du confinement des vaches

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C’est un meuglement qui m’a alertée la semaine passée. Dans le grand pré qui domine notre maison et qui s’appelle la Pension, les vaches s’agitaient comme des enfants surgissant dans la cour de récréation : et que je cabriole, et que je cours, et que j’exerce mes pattes engourdies par des mois de confinement dans l’étable !

Certaines se hasardaient à des divertissements nettement moins enfantins et se chevauchaient en un désir confus que l’insémination artificielle avait fourvoyé. D’autres encore, placides, commençaient très vite à brouter l’herbe tendre après tout ce foin ingurgité pendant la saison froide. Avaient-elles connu des rêves de printemps alors qu’elles avaient à peine besoin de se pencher vers la mangeoire ? Si proches les unes des autres, dans la chaleur et l’intimité de l’écurie, soumises au rythme des soins et de la traite, leur placidité leur permettait d’attendre ce moment où les portes de l’écurie s’ouvriraient grand sur le soleil, et la douceur, et l’herbe reverdie.

J’aime ce moment où les vaches retrouvent le pré et meuglent d’une manière particulière, comme si l’hiver n’existait plus, comme s’il ne reviendrait plus, remplacé par l’espace, le soleil, et l’herbe grasse. Les bêtes dans la Pension vibrent d’une effervescence unique ; bientôt ce moment de jubilation se calme puis s’éteint. Les vaches redeviennent de placides ruminants, tôt dans l’après-midi elles vont se masser devant le passage qui les mènera à l’écurie. Nostalgie de l’espace clos où la nourriture est facilement accessible ? Envie de la traite ? Comment savoir…

Dès le lendemain tout est rentré dans l’ordre. Les vaches se suivent à la queue-leu-leu en direction de leur prochaine pâture. Toutes les vaches ? Pas tout à fait. Au bout d’un moment mon mari qui travaille dans le potager voit passer notre jeune voisin avec une vache.

— Elle est restée endormie, assure-t-il, un sourire au coin des lèvres.

La vache curieuse

La vache endormie est vraiment curieuse

Nous ne résoudrons pas plus l’énigme de cette vache solitaire : à la campagne on aime rire et les trouvailles ne manquent pas de saveur. Cette vache soi-disant restée endormie, c’est comme un enfant ou un adulte qui aurait pris ses aises pendant son propre confinement et qui peine à recouvrer le train-train quotidien après la période exceptionnelle que nous sommes en train de vivre.

Les vaches, de leur côté, connaissent un confinement annuel, ce qui leur apporte une sorte de supériorité sur les humains. Reste l’ivresse de ce premier moment après l’enfermement.