Archives pour la catégorie Société

Les heures souterraines de Delphine de Vigan : solitude et tension

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La découverte de l’œuvre d’un écrivain doit-elle se faire dans l’ordre chronologique de sa parution ? Chacun son choix. Le sentier balisé qui vous permet de gravir la pente en douceur ou les écarts, retours en arrière et sauts de puce.

J’ai dit ailleurs ma préférence pour les écrivains secrets et la raison de ma découverte tardive de l’œuvre de Delphine de Vigan. J’ai lu Rien ne s’oppose à la nuit parce qu’une amie avait insisté. Elle a eu raison : j’ai été sidérée par la puissance de ce texte.

J’ai donc lu le suivant, D’après une histoire vraie et là j’ai découvert à quel point l’auteure savait jouer avec la littérature. J’étais séduite. Raison pour laquelle j’ai acheté Les loyautés dès sa parution, un peu surprise par le format court inhabituel chez Delphine de Vigan. J’ai été bouleversée. Cette façon de faire surgir chez le lecteur d’anciennes douleurs, de lui permettre de s’identifier avec l’un ou l’autre des personnages était du grand art. Cela m’a valu un bel échange avec Delphine de Vigan car, et c’est une belle surprise, Delphine lit le courrier de ses lecteurs et y répond. Une vraie lettre manuscrite, pas une réponse type écrite par une secrétaire. Elle m’a parlé de No et moi.

Alors j’ai rebroussé chemin et lu à rebrousse-temps No et moi et maintenant je vous propose aujourd’hui ma lecture tardive de ces heures souterraines que vous avez encore en mémoire si vous avez lu ce roman paru en 2009.

heures souterrainesLes heures souterraines, ce sont les heures passées dans les transports en commun, le métro pour la plupart d’entre elles, ces heures vides, répétitives, épuisantes à la longue. Des heures de solitude surpeuplée où il faut jouer d’astuces et de connaissances face au jargon de la RATP :

Quiconque emprunte régulièrement les transports en commun maîtrise la langue singulière de la RATP, ses subtilités, ses idiomes et sa syntaxe. Mathilde connaît les différents cas de figure et leur répercussion probable sur son temps de trajet. Une avarie technique, un problème d’aiguillage, une régulation du trafic entraînent des retards modérés. Plus inquiétant, un voyageur malade peut perturber le trafic. Beaucoup plus inquiétant, un accident grave de voyageur, terme communément admis pour désigner un suicide, paralyse le trafic pendant plusieurs heures. Il faut évacuer les morceaux. (p. 68)

Tout utilisateur régulier du métro reconnaîtra sa fatigue, sa lutte pour monter dans une rame bondée, les stratégies pour se disperser le moins possible. Delphine de Vigan décrit avec une vérité tirée de son expérience personnelle ces milliers d’heures non advenues dans la vie des usagers du métro. Mais les heures souterraines, c’est aussi ces moments où on se retire de la vie, où on se replie sur soi pour protéger ses dernières forces : on se replie dans sa coquille en attendant des jours meilleurs.

Mathilde est allée voir une voyante qui lui a prédit que le 20 mai, sa vie allait changer. Mathilde est au bout de ses forces. Elle est victime de harcèlement au travail, son chef veut la détruire et il y est presque parvenu. Malgré les trois enfants de Mathilde, inquiets devant l’état de leur mère, malgré l’aide angoissée de la DRH, Patricia Lethu, malgré le syndicaliste Paul Vernon. Et malgré le Défenseur de l’Aube d’Argent la carte si précieuse du jeu World of Warcraft que son fils lui a donnée pour la protéger. Ce jeu que l’on pourrait traduire à peu près par le monde de l’artisanat de la guerre. Un jeu qui colle parfaitement avec ce que vit Mathilde dans l’entreprise où elle travaille depuis huit ans.

L’entreprise qui lui a permis de sortir de son désespoir à la mort de son mari, qui l’a aidée à se reconstruire, est la même que celle qui participe à sa destruction systématique : chef pervers narcissique, collègues soulagés que ce soit elle la cible et non eux, lâchetés diverses, silence et solitude.

Mathilde perd pied.

De son côté Thibault ne va pas mieux. Il vient de mettre fin à la relation toxique qu’il entretenait avec Lila, une jeune femme restée inaccessible malgré tout l’amour qu’il lui porte. Thibault travaille pour SOS Médecins, ses heures perdues ne sont la plupart du temps pas souterraines, mais cela revient au même. Les rues de la capitale résistent, la circulation automobile provoque une sorte d’inertie qui vaut bien les « incidents » de la RATP. Dans sa voiture, Thibault lutte contre le parfum envahissant de Lila, la douleur de ses patients l’atteint plus que d’habitude parce que sa carapace commence à se fendre.

Peut-être qu’il n’a rien d’autre à donner qu’une ordonnance écrite au stylo bleu sur un coin de table. Peut-être qu’il ne sera jamais rien d’autre que celui qui passe et s’en va.

Sa vie est ici. Même s’il n’est dupe de rien. Ni de la musique échappée des fenêtres, ni des enseignes lumineuses, ni des éclats de voix autour des téléviseurs les soirs de foot. Même s’il sait depuis longtemps que le singulier l’emporte sur le pluriel, et combien les conjugaisons sont fragiles.

Sa vie est dans cet incessant va-et-vient, ces journées harassées, ces escaliers, ces ascenseurs, ces portes qu’on referme derrière lui. (p. 101)

Le roman se joue dans cette alternance entre la douleur des deux personnages, dans une très grande tension. Ce n’est pas un mince exploit d’avoir commencé un roman sur un argument à l’eau de rose : « vous allez rencontrer quelqu’un le 20 mai » et de continuer avec une telle dureté. Les deux personnages sont prisonniers de leur travail et de la ville, coincés dans les embouteillages souterrains ou extérieurs, prisonniers de leur solitude dans la foule.

Mathilde et Thibault se rencontreront-ils ? Il faut lire ce roman de détresse et de solitude, ce roman sans illusion sur notre foule surpeuplée et densément solitaire. Quant aux heures souterraines, je ne sais pourquoi elles m’évoquent Perséphone, la fille de Déméter, la déesse des saisons. Perséphone a été enlevée par Hadès et devient la reine du monde souterrain. Elle revient sur terre au printemps pour la belle saison, elle revient à la vie après le séjour souterrain. Comme, peut-être, Mathilde et Thibault au mois de mai.

Les heures souterraines
Delphine de Vigan
JC Lattès, août 2009, 280 p., 18,50 €
ISBN : 978-2-7096-3040-5

Ce que l’homme a cru voir : Gautier Battistella reconstruit la réalité

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Simon Reijik exerce un métier étonnant : il transforme les réputations numériques en supprimant les éléments gênants :

Les nouvelles technologies avaient crucifié la vie privée. L’intime agonisait en place publique. Tout était devenu montrable. Tout devait se savoir. Simon se contentait de rétablir un peu d’équité. […] Il offrait des zones d’ombre aux victimes et, si besoin, leur inventait un passé de rechange. Une autre vie possible. Il maquillait leur fuite. La vérité n’est souvent qu’une question d’éclairage.

Avec un tel début de roman, on se croit en pleine modernité, mais c’est un leurre : l’histoire que va nous raconter l’auteur est intemporelle, une histoire de secret de famille, de nostalgie et de remords, loin de l’exposition 2.0 des clients de Simon.

BattistellaUn métier pareil, il faut, pour avoir envie de l’exercer, posséder dans sa propre vie des événements que l’on aimerait bien effacer. Il faut également aimer travestir la vérité. Le lecteur comprend très vite que quelque chose cloche dans le panorama tranquille du geek heureusement marié à Laura, professeur de français. Simon se bourre de médicaments, une véritable pharmacie ambulante pour contrecarrer tout ce que la vie pourrait avoir de dangereux : rêves, angoisses, maux de têtes divers. Simon se protège de tout jusqu’au coup de téléphone d’une inconnue qui le contraint à revenir dans le pays de son enfance : son ami Antoine se meurt. Lire la suite

Ce que l’homme a cru voir
Gautier Battistella
Grasset, août 2018, 240 p., 19 €
ISBN : 978-2-246-85973-4

Le vieux couple de la salle d’attente

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J’attends le rendez-vous avec la jeune cheffe de service un peu rugueuse toujours débordée. J’ai confiance en sa conscience professionnelle, son attention, la précision de ses investigations. Elle ne se laisse jamais distraire de son travail, concentrée sur le diagnostic et ses conséquences, toujours à distance du malade. Carapace.

La porte s’entrouvre et j’entends sa voix. Une douceur inconnue, une délicatesse rare, une attention presque tendre que je ne lui ai jamais soupçonnée.

Un couple âgé sort du cabinet, « Comme elle est gentille », murmure la femme. L’homme entre dans la salle d’attente en éclaireur, suivi de sa petite femme menue :

— Chérie, installe-toi là…

« Là », c’est un angle de la salle d’attente, un endroit où elle sera à l’abri des coups, quelque chose comme un nid. Il la couve des yeux, il l’enserre dans un entrelacs de tendresse. Ils attendent pour la prise de sang.

— Ils vont en prendre beaucoup… J’irai toute seule, dit-elle avec détermination.

Il approuve de la tête, mais au fond de lui il regrette : il aurait voulu l’encourager, elle est si fragile ! Il la contemple, il admire son courage. Il admire tout en elle. La petite femme sourit, lui rend son regard. Cela déborde de partout cet amour qui les lie, dans cette salle impersonnelle sans lumière naturelle, avec son néon blanc cru. Cela les enveloppe dans un cocon de fragilité et de désarroi.

Elle est malade, et il ne peut pas prendre la souffrance à sa place. Comme ils se serrent dans leur coin, incapables de parler, incapables de dire autre chose que Elle est tellement gentille… Il la domine d’une tête, mais c’est une stature de tendresse, on sent qu’il lutte pour ne pas la prendre dans ses bras, cela ne se fait pas dans une salle d’attente d’hôpital, même s’il y a peu de monde. Il n’a pas besoin. Ils se regardent tous les deux, et ce qui les relie est bouleversant. Son visage à lui, taches de vieillesse, cheveux blancs un peu clairsemés et rides autour des yeux, son sourire. Son visage à elle, levé vers son compagnon : ovale parfait, pas d’affaissement des traits, cheveux d’un noir mat ramenés en une courte queue de cheval de petite fille. Comme elle est belle ! Comme ils sont émouvants !

Enfin l’infirmière arrive, très douce et souriante, elle s’excuse de les avoir fait attendre : le patient précédent avait emporté son dossier avec lui ! La vieille dame se lève, quitte la salle sans se retourner, une petite créature toute fine, un elfe que le compagnon de sa vie regarde s’éloigner comme s’il ne devait jamais la revoir.

Les enfants perdues de l’Angleterre

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CausetteJ’ai déjà dit ailleurs tout le bien que je pense du magazine Causette. J’ai parlé de l’humour qui se dégage de nombre d’articles, humour qui n’exclut pas le sérieux du propos et de la documentation. Dans chaque magazine, au moins une enquête de fond ou une interview fouillée d’une femme impliquée dans le monde contemporain. Pour son reportage « La série qui brise le silence », la journaliste Virginie Roels a été envoyée par Causette à Rochdale, cette petite ville industrielle sinistrée près de Manchester, où des hommes de la communauté pakistanaise ont transformé des adolescentes fragiles en objets sexuels et les ont obligées à se prostituer.

L’équipe de la BBC a mis trois ans pour approcher certaines victimes, et a raconté ensuite l’histoire de trois d’entre elles dans la série Three girls, emblématique des quarante-sept victimes recensées à l’époque du procès qui a eu lieu en 2012. Cette série a eu un retentissement énorme en Angleterre, parce qu’elle n’était pas inspirée de faits réels, mais relatait ces faits le plus minutieusement possible. D’autres victimes se sont mises à parler. L’Angleterre a pris alors conscience de la façon dont les instances judiciaires, sociales et policières avaient traité les victimes.

La série de la BBC a été diffusée sur Arte en juin 2018.

À Rochdale, depuis la diffusion, en mai 2017 sur la BBC, de la série Three girls, qui retrace fidèlement le calvaire de trois de ces gamines, pas un jour ne se passe sans que de nouvelles victimes se fassent connaître. Lors du procès, en 2012, quarante-sept victimes avaient été identifiées. Elles sont aujourd’hui plus de trois cents. En juillet dernier, la municipalité a lancé un appel à témoignages, mis en place un numéro vert, envoyé des agents dans les rues, les écoles, pour les encourager. Un peu tard…

Un peu tard, en effet, pour des faits qui avaient été signalés huit ans plus tôt par l’assistante sociale Sara Rowbotham :

Dès 2004, j’ai alerté ma hiérarchie, celle des services sociaux, ainsi que celle de la police, en leur disant que ces jeunes filles étaient en danger imminent, qu’elles étaient manipulées et abusées.

Personne ne fera rien. Ne pas faire de vagues, ne pas rajouter au chômage et à la misère économique un conflit racial. Car les agresseurs sont des Pakistanais, et les victimes de onze à seize ans, rappelons-le, des gamines « à problèmes ». Lire la suite

La foire aux enfants de Barcelonnette

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Je ne suis pas généalogiste, mais je lis avec plaisir les Rameaux (le bulletin d’information du Centre Généalogique de Savoie) qui est une mine de faits et de collections de Vies minuscules que n’aurait pas renié l’écrivain Pierre Michon, des vies qui rejoignent souvent l’Histoire avec une H majuscule.

Dans les Rameaux d’octobre (n° 84), la responsable de l’antenne du Chablais, Annie Teuma, raconte l’histoire de son aïeul qui a quitté sa famille piémontaise lorsqu’il était enfant. Au passage (p. 29), elle cite un extrait du livre de Romain Rainero, Les Piémontais en Provence :

… le problème des mineurs piémontais dans l’émigration vers la France […] ne débute pas avec la véritable émigration de masse. Il prend ses racines dans une très ancienne habitude de « louage » des enfants qui, lors des migrations saisonnières classiques, caractérisait cette forme d’expatriation enfantine. Ici, nous ne parlons pas de jeunes gens, mais bien d’enfants dont l’âge est compris entre 5 et 13 ans. La foire de Prazzo, en Italie, et Barcelonnette, en Haute-Provence, étaient les centres de cette pratique de « louage ». En temps normal, une véritable « foire aux enfants à louer » s’y tenait, peu avant Pâques, autour du 20 avril.

Les enfants arrivaient de toutes les régions du Piémont et par tous les moyens, mais le plus souvent à pied à travers les montagnes italiennes, par familles entières. Une fois arrivés, les parents les cédaient pour plusieurs mois – jamais moins de six – aux éleveurs ou autres. Leurs services étaient rémunérés pour une somme donnée aux parents et qui pouvait osciller de 80 à 100 francs. […]

PiémontaisDans un autre texte,  Romain Ronairo donne la source de son travail, à savoir une enquête  effectuée par des experts mandatés en 1877 par le sénat italien pour connaître les conditions de vie des paysans italiens dans leur ensemble. Celle-ci a duré pendant plusieurs années et dresse un tableau précis de la vie rurale ; l’auteur a utilisé ce qui concernait la ruralité piémontaise, deux volumes tout de même… Lire la suite