Cynisme d’état : le camp 1142

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Pendant la seconde guerre mondiale, des centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands se sont retrouvés dans des camps aux États-Unis, arrivés par convois à bord de navires, les Liberty ships. 425 000 prisonniers répartis dans 700 camps, surtout dans l’Amérique rurale. Ces camps n’avaient rien à voir avec les camps de concentration : les prisonniers recevaient les mêmes rations que l’armée américaine, et s’ils travaillaient, leur condition était souvent bien meilleure que celle des civils allemands. Cette histoire est connue, y compris dans ses aspects les plus dérangeants comme la hiérarchie nazie dans les camps. Par contre, celle du camp secret d’internement de nazis sur territoire américain pendant la Seconde guerre mondiale, malgré la déclassification récente des documents, l’est beaucoup moins. Celle-ci  montre un degré de cynisme rarement atteint : l’utilisation de jeunes Juifs pour aider à soutirer des informations aux nazis prisonniers dans le camp 1142.

Dès l’entrée en guerre du pays l’armée américaine sélectionne dans ses rangs des jeunes gens réfugiés européens parlant allemand, des jeunes juifs devenus Américains qui ont fui le nazisme. Ils parlent non seulement l’allemand classique mais les différents dialectes des régions allemandes. On les forme aux techniques d’interrogatoire dans les services secrets de l’armée.

Members of the P.O. Box 1142 Program

Les membres du PO Box 1142

Le 9 juin 45, trois de ces jeunes gens qui  se sont engagés depuis peu et se sont liés d’amitié montent dans un car ; ils pensent la guerre terminée, mais on les conduit dans un lieu secret, un camp qui ressemble à un camp de vacances, baraquements en bois et villas confortables, avec piscine et cinéma. Ce camp est fermé, gardé par des militaires, mais il n’a pas de nom.

Nothing, rien. Un lieu sans nom.

Les vétérans l’appellent le 1142, parce que c’est l’adresse officielle du camp : PO Box 1142.

Les détenus sont bien traités, c’est même la condition primordiale de la méthode élaborée par l’instructeur du SOE britannique, spécialiste des interrogatoires depuis la Première guerre mondiale, Sanford Griffith. On obtient tout ce qu’on veut en étant gentil, et si on a l’air ignorant et admiratif, les individus se lâchent :

Les gens n’aiment rien tant qu’étaler leurs connaissances.

La méthode avait fait ses preuves.

Nos trois jeunes gens de l’époque se sont tus pendant près de soixante-dix ans. L’un d’eux est mort en 2010, mais il avait eu le temps d’être longuement interrogé par l’historien dont je parlerai plus bas. Les deux autres parlent enfin. Et on comprend que ce qu’ils ont vécu a dû les poursuivre toute leur vie et explique leur silence.

Le reportage ne donne pas toutes les informations sur  ce camp, seulement son nom de code. Fort Hunt se trouvait près de Washington, il a été rasé depuis et remplacé par un parc verdoyant. Les Américains travaillent avec les Anglais et copient sur le sol américain le modèle de Trent Park. Sa mission pendant la guerre était d’aider l’avancée des Alliés en obtenant des informations d’individus capturés un peu partout en Europe et jugés suffisamment importants pour être expédiés par avion en secret aux États-Unis dans ce camp spécialisé. Avec sa méthode psychologiquement très élaborée, ce camps obtenait comme son homologue anglais des résultats stupéfiants.

Les interrogatoires ont commencé en avril 1942. Après de durs traitements en Europe, les conditions privilégiées de Fort Hunt – abondante nourriture, confort, hygiène, et même des sortes de villas pour les  prisonniers les plus importants – avaient de quoi déstabiliser les prisonniers de guerre ! Les interrogatoires ressemblaient à des conversations de salon  avec alcool et cigarettes (et parfois drogues…), une mise en confiance, des rapports amicaux : les prisonniers baissaient la garde jusqu’à s’épancher au-delà des attentes de leurs interrogateurs.

En cas de résistance, menacer d’envoyer les récalcitrants à la méthode douce chez les soviétiques faisait beaucoup d’effet, surtout quand un soldat habillé de l’uniforme de l’Armée rouge et parlant russe venait prendre livraison du colis terrifié. Les langues se déliaient rapidement. Les détenus étaient gardés plusieurs jours ou semaines, jusqu’à ce qu’ils aient livré tout ce qu’ils savaient, avant d’être expédiés en Suisse vers la Croix Rouge. Ils n’avaient pas été torturés, ils avaient parlé de leur plein gré après avoir été convaincus que leur pays avait perdu la guerre.  Leur enlèvement était une flagrante violation de la Convention de Genève puisque la Croix-Rouge n’était jamais prévenue du transfert des prisonniers, mais comme il y avait absence de torture, il n’y a jamais eu de véritable dénonciation.

Fort Hunt, code 1142, a été utilisé par les services secrets américains de 1942 à 1946.

En 2001, l’historien allemand Sönke Neitzel a trouvé 150 000 pages de rapports d’interrogatoires et d’espionnage de conversations à Trent Park et Fort Hunt. Il a rencontré de nombreux vétérans, une véritable course contre la mort vu l’âge des témoins ; il a enregistré des heures d’entretien. Les archives américaines sur Fort Hunt ont été déclassifiées et on peut les consulter à College Park, dans le Maryland.

À la fin de la guerre le camp a continué de fonctionner. Pendant un court moment les Américains désirent repérer les criminels de guerre pour les traîner en justice, mais très vite ils s’intéressent aux technologies allemandes. Lorsque le sous-marin U-234 se rend après la guerre, il est bourré de technologies militaires très innovantes, et à son bord se trouve l’ingénieur Heinz Schlicke. L’équipage du sous-marin se retrouve au camp 1142. Les services secrets de l’armée n’entendent plus seulement récupérer les secrets militaires du Reich mais les perfectionner en recrutant les scientifiques allemands avant les Russes. Le ministère des affaires étrangères refuse, mais en juin 45, avec 115 de ses collègues, Werner von Braun s’embarque pour les États-Unis et atterrit dans le camp 1142. On sait la suite de la carrière de ce nazi devenu américain, ami de Kennedy, et mort avec les honneurs en 1977…

L’armée a fait venir plus de 1 600 scientifiques, dont un certain nombre avait commis des atrocités dans les camps de concentration. Pendant ses quatre ans d’existence, le camp a accueilli 3 451 prisonniers de guerre allemands. Les prisonniers à haute valeur ajoutée, scientifiques de tous bords, nazis convaincus, tortionnaires et expérimentateurs dans les camps, tous sont accueillis de façon non seulement à livrer les secrets de leur technologie, mais à coopérer sur le long terme avec des contrats de travail.

Pour cela, il faut qu’ils se sentent bien. C’est le rôle des « officiers de moral » qui doivent permettre aux prisonniers de conserver leur moral, justement, et ne pas sombrer dans l’ennui ou la déprime. Les jeunes soldats juifs d’origine allemande sont donc chargés de jouer, nager, aller au cinéma avec ceux qui ont envoyé leurs familles à la mort pour le bien de la nation américaine. Ils leur soutirent des informations, même si les véritables interrogatoires sont menés par d’autres militaires plus expérimentés ; ils font partie des 600 interrogateurs qui ne lâchent pas leur cible. Le reste est fourni par les conversations entre les détenus, parce que leurs cellules sont truffées de micros et un autre jeune écoute toutes les conversations, les plus intéressantes finissant en archives. L’Express a parlé de cette ambiance si particulière des camps secrets de l’Amérique.

Les « officiers de moral ». Des jeunes qui ne devaient pas s’emporter quand les nazis arrogants les traitaient de « petit Youpin », qui devaient accepter de les guider dans un grand magasin (juif !) pour qu’ils achètent des cadeaux pour leurs épouses à Noël avec l’argent de l’armée…

Des jeunes de vingt ans qui se laissaient prendre parfois au jeu de la sympathie, perdus dans la trop grand proximité avec des hommes  à l’origine de l’anéantissement de leur famille restée en Europe.

Comment ont-ils vécu le reste de leur vie, ces hommes qui s’étaient engagé dans l’armée très jeunes, par idéalisme et pour vaincre le nazisme et à qui on a demandé d’avoir des rapports amicaux avec ceux qu’ils voulaient punir ? L’état ne connaît pas la morale, c’est entendu. Mais il brise celle des malheureux qui ont voulu le servir.

Sources : Courrier international (n° 1368 du 19 au 25 janvier 2017) qui relaie un article de l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur le camp 1142. De nombreuses sources en anglais sur internet.

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3 réflexions au sujet de « Cynisme d’état : le camp 1142 »

  1. Julien

    J’ai aussi lu l’article repris dans Courrier International. En complément :
    – Les jeunes militaires n’étaient pas recrutés dans ce camp en raison de leur religion, mais du fait qu’ils parlaient allemand.
    – En effet la démarche est cynique, et destructrice pour les « interrogateurs ». Mais que dire de l’impact de la torture sur les militaires-bourreaux (outre le sort des victimes, qui est bien pire !)
    – De manière générale, l’article évoque aussi le fait que l’empathie est plus efficace que la violence, et que la torture est peu efficace, voir contre-productive (on pourrait faire avouer n’importe quoi à n’importe qui avec suffisamment de temps et de « doigté »…)

    1. Nicole Giroud Auteur de l’article

      Merci Julien pour cette lecture attentive.
      Vous avez raison, les jeunes militaires n’étaient pas recrutés en fonction de leur religion, mais il faut se souvenir que l’intensification des mesures antisémites en Allemagne a entraîné l’émigration d’environ 300 000 Juifs dont 140 000 ont émigré aux États-Unis. Cela fait beaucoup de jeunes dont la langue allemande est toute fraîche…
      http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1955_num_20_4_2574

  2. Edmée De Xhavée

    J’ignorais tout de ce camp… La ruse humaine n’a pas de limites, ni l’emploi de « pions » mis de force sur l’échiquier, cases blanches ou cases noires… et devant vivre – ceux qui survivent – avec la conscience en déni, ou en culpabilité, ou en orgueil pour le reste de leurs jours…

    Terrifiant!

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