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L’amie prodigieuse, la remarquable saga d’Elena Ferrante

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L'amie prodigieuseLe mystère Elena Ferrante alimente les gazettes littéraires depuis longtemps, moi, ce qui me semblait un mystère, c’est le succès phénoménal de sa saga autour des amies d’enfance napolitaines, Lila et Elena.

Est-ce dû au fait que les deux amies grandissent et vieillissent au fil des volumes (trois déjà publiés, nous sommes en attente du quatrième) ? Au contexte historique, puisque l’histoire des deux amies traverse celle de l’Italie depuis la fin des années cinquante jusqu’à nos jours ? À l’histoire d’amitié féminine teintée de concurrence et de séduction ?

La narratrice porte le prénom de l’auteur, Elena. L’amie prodigieuse, c’est l’autre. Fille d’un modeste cordonnier, Lila possède l’audace et la brillante intelligence, la méchanceté et la séduction. Elena se sent du côté terne de leur histoire, même si elle poursuivra des études alors que Lila arrêtera à la fin de l’école primaire pour travailler dans l’échoppe paternelle.

On se laisse vite prendre par l’histoire, le côté sombre de cette enfance dans un quartier de Naples où règne la violence : Lire la suite

L’amie prodigieuse
Elena Ferrante
Traduit de l’italien par Elsa Damien
Gallimard, octobre 2016, 429 p., 8,20 €
ISBN : 978-2-07-046612-2

Cent ans : le hareng, la mer et l’amertume

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cent-ansJe vous propose une saga norvégienne familiale, pour sortir de l’hexagone et de ses micro-tourments biographiques : Cent ans de la vie d’une famille vus à travers le regard des femmes qui se succèdent de génération en génération.
N’attendez pas de grandes envolées lyriques, une ode au passé de familles triomphantes, avec histoires d’amour et déchirements, entre Dallas et Le sang de la vigne où la belle héroïne est sacrifiée sur l’autel de la cohésion et de la richesse familiale. Saga est un mot mal choisi pour ce texte puissant, rugueux, plein de sentiments violents qui ne doivent rien à la fiction. Ce livre tient de l’arrachement et de l’imprécation.

Lisez plutôt les toutes premières lignes de ce pavé de presque six cents pages qui se dévore de manière addictive :

La honte. Pour moi, c’est le cœur du problème. La honte, j’ai toujours essayé de la camoufler, de l’esquiver ou d’y échapper. Écrire des livres est en soi une honte difficile à cacher puisqu’elle est documentée de manière irréfutable. La honte y trouve son format, pour ainsi dire.
Durant mon enfance et mon adolescence à Versterälen, je tiens un journal dont le contenu est terrifiant. Si éhonté qu’il ne doit tomber sous les yeux de personne. Les cachettes sont diverses, mais la première est dans l’étable vide de la ferme que nous habitons. Sur une solive que je peux atteindre par une trappe aménagée dans le plancher et qui servait autrefois à évacuer le fumier. l’étable devient en quelque sorte un lieu d’asile. Vide. À part les poules. Et j’ai pour tâche de leur donner à manger. […]
Un dimanche matin, il fait son entrée dans l’étable. Je pense à me sauver mais il bouche l’entrée. Je dissimule le carnet en le faisant glisser dans ma botte avant même qu’il ne s’en rende compte. Ce n’est pas non plus le carnet qui l’intéresse, car il ignore encore ce que je peux bien trouver à écrire.

Lire la suite

Cent ans
Herbjørg Wassmo
Traduit du norvégien par Luce Hinsch
Gaïa, février 2011, 557 p., 24€
ISBN : 978-2-84720-182-6

Pastorales et réalité

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Les nouvelles sont mauvaises comme le serine la chanson, et la littérature sert parfois à se réfugier dans un paradis perdu, comme l’île de Lesbos, mais une île d’avant le tourisme, une île rêvée où les bergers et bergères s’aiment d’un amour pur et où le lecteur sourit de leur naïveté avec attendrissement. Redécouvrez Daphnis et Chloé de Longus…

daphnis-et-chloeDeux enfants s’aiment dans ce monde idyllique : Daphnis le beau chevrier et Chloé la non moins belle bergère. Idyllique, vraiment ? Tous les deux sont des enfants trouvés, ou plutôt exposés, selon la cruelle tradition antique ; lorsqu’on voulait se débarrasser d’un nouveau-né, on l’abandonnait dans un bois ou une clairière avec des objets permettant de les reconnaître, au cas où…

Bien sûr, ces deux enfants recueillis par des paysans esclaves ne ressemblent pas à leurs pseudo-géniteurs : tant de beauté ne peut provenir d’une basse extraction !

Bien sûr les amoureux vont se trouver confrontés à des obstacles variés : pirates, enlèvements, initiation sexuelle de Daphnis par une femme du voisinage, tentative de séduction homosexuelle pour le même Daphnis, de viol pour Chloé, bref de quoi pimenter ces amours bucoliques, tout cela sous le regard bienveillant des nymphes et des chèvres et au son de la syrinx de Daphnis. Que de contrariétés ! Que l’on se rassure : à la fin les géniteurs repentants reconnaissent les objets exposés en même temps que leur enfant respectif, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et Daphnis et Chloé vont enfin pouvoir convoler…

Pourquoi relire cette pastorale antique datant du IIe. ou IIIe siècle de l’ère chrétienne ? Pourquoi éprouver tant de plaisir à redécouvrir ce livre oublié en pleine saison littéraire ? Justement à cause de ce moment aussi artificiel que les promotions de Noël ou les soldes de janvier. Et peut-être aussi parce que, près avoir lu Mémoire de fille le dernier livre d’Annie Ernaux avec son initiation sexuelle glaçante, la poésie, l’humour et la douceur, la tendresse et l’érotisme de ce livre exhumé de siècles lointains, ce livre d’un auteur dont on ne sait rien mais qui a si bien conté ces « jeux de bergers » apporte une fraîcheur bienvenue. Parce que ce dépaysement suscite la nostalgie et que, malgré soi, on est troublé et attendri par ces enfants maladroits qui se cherchent, s’excitent, s’énervent de leurs désirs dans leur paradis terrestre :

Et c’était, un peu partout, le bêlement des brebis ; les agneaux gambadaient, s’agenouillaient sous leur mère et tiraient sur leur pis ; les brebis qui n’avaient pas encore porté étaient poursuivies par les béliers qui grimpaient sur elle, les immobilisaient et les saillaient, un peu partout. Les boucs, eux aussi, poursuivaient les chèvres et bondissaient sur elles, pleins de désirs, et ils se les disputaient entre eux. (…) Ce spectacle eût incité à l’amour même des hommes vieillissants ; et eux, qui étaient jeunes, pleins de sève et qui, depuis longtemps, étaient en quête de l’amour, se sentaient brûlés à ce qu’ils entendaient, et fondre à ce qu’ils voyaient, et cherchaient, eux aussi, quelque chose de plus que de se donner des baisers et se prendre dans les bras, surtout Daphnis. Car il avait grandi pendant le temps passé au logis dans l’oisiveté, et ses baisers étaient pleins d’ardeur, il s’adonnait avec passion aux embrassements, et se montrait plus curieux et hardi dans toutes ses entreprises.

Il demandait à Chloé de lui accorder tout ce qu’il voulait, et de se coucher toute nue contre son corps tout nu, plus longuement qu’ils ne faisaient auparavant.

Les descriptions de la nature débordent d’un lyrisme dont on peut se moquer, mais elles vibrent d’un jaillissement de sève rarement atteint sauf peut-être, bien des siècles plus tard, chez Émile Zola lorsqu’il écrit La Faute de l’Abbé Mouret, le cinquième volume des Rougon-Maquart. S’est-il souvenu et inspiré de la pastorale de Longus lorsqu’il a écrit les merveilleuses pages où Serge s’éveille au Paradou ? Celles-ci évoquent le même affolement des sens d’un naïf garçon confronté à ses désirs.la-faute-de-labbe-mouret

Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre saisit nettement, au loin, des détails précis : une grande fleur jaune au centre d’une pelouse, une nappe d’eau qui tombait d’une haute pierre, un arbre colossal empli d’un vol d’oiseaux ; le tout noyé, perdu, flambant, au milieu d’un tel gâchis de verdure, d’une débauche telle de végétation, que l’horizon entier n’était plus qu’un épanouissement.

Une poésie de la jubilation de la nature, un brin excessive peut-être, mais si pleine d’allégresse, si vibrante ! Hélas, nous ne sommes pas dans une pastorale mais dans une démonstration du poids funeste de la religion et l’histoire se terminera très mal pour les deux jeunes gens. N’empêche, je ne peux que vous recommander ces deux livres qui, à presque deux mille ans de distance, suscitent des vibrations intenses grâce à une nature qui se trouve en si grand danger.

Et nous voilà revenus à l’actualité, la COP 22Roman, les changements climatiques, le nouveau président américain : la littérature est un remède à effets limités…

Daphnis et Chloé
Longus
Traduit par Aline Tallet-Bonvalot
Flammarion, 168 p., 3,90 €
ISBN : 978-2080708199

La Faute de l’abbé Mouret
Émile Zola
Le Livre de Poche, janvier 1967, 512 p., 6,10 €
ISBN : 978-2253005599

Amok ou la folie meurtrière

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Amok FolioOn a beaucoup parlé de ces coups de folie qui frappent de jeunes hommes et qui n’ont rien à voir avec un embrigadement religieux ; très récemment c’est dans un train suisse que ce délire a frappé, conduisant à la mort d’une passagère et celle de l’auteur de l’attentat. Les Allemands nomment ce phénomène amok d’après la nouvelle de Stephan Zweig qui décrit très bien le phénomène. Ce mot est familier de nos voisins allemands, ils l’utilisent pour caractériser certains comportements très contemporains, comme la conduite automobile dangereuse ou les tireurs pris d’un coup de folie.  Amok est quasiment passé dans la langue commune, loin de son origine malaise transmise par les Hollandais et  qui peut être traduit par « rage incontrôlable ».

J’ai retrouvé la mention de ce phénomène dans le Nouveau Larousse Illustré de 1898, page 259 du tome I, héritage précieux d’un arrière-grand-père :

Amok : État pathologique particulier aux Malais, caractérisé par des hallucinations visuelles avec impulsion homicide et suivi d’un profond abattement.

Les amoks paraissent être des fanatiques qui se sont excités au moyen d’un breuvage, ils font vœu de courir devant eux en tuant tous les gens qu’ils rencontreront. A Java et dans d’autres îles malaises, les hommes de la police sont armés de fourches spéciales pour arrêter ces fous ou ces malfaiteurs, que l’on abat ordinairement sur place.

La longue nouvelle de Stefan Zweig raconte magnifiquement ce coup de folie, même si dans le cas précis il n’y a pas vraiment de massacre… On sait dès le départ que l’histoire racontée va être tragique.

C’est plus que de l’ivresse… c’est une folie furieuse, une sorte de rage canine, mais humaine… un accès de monomanie meurtrière et insensée qui ne peut se comparer à aucune autre intoxication alcoolique… J’en ai moi-même étudié quelques cas pendant mon séjour – il est bien connu que pour autrui on est toujours perspicace et très objectif – mais sans jamais pouvoir mettre en lumière l’effrayant secret de son origine… C’est plus ou moins lié au climat, à cette atmosphère lourde et oppressante qui pèse sur les nerfs comme un orage, jusqu’à ce que ce soit eux qui éclatent… Donc l’amok… oui, l’amok se présente ainsi : un Malais, n’importe quel être tout simple, tout gentil, est en train d’écluser sa mixture… il est assis là tranquille, abruti, inerte… comme je l’étais chez moi… et soudain il bondit, saisit un poignard et se précipite dans la rue, où il court, tout droit, toujours tout droit… sans savoir vers où… Tout ce qu’il trouve sur son chemin, homme ou bête, il le poignarde d’un coup de kriss, et le sang qui coule l’excite encore davantage… Il court, l’écume aux lèvres, et hurle frénétiquement… mais il court, court, court, sans plus regarder ni à droite ni à gauche, court juste avec son cri perçant et son kriss sanglant, toujours tout droit devant lui, vers nulle part… Les gens dans les villages savent qu’aucune force au monde ne peut arrêter un amok… alors ils crient très fort pour donner l’alerte quand il approche : « Amok ! Amok ! » et tout le monde s’enfuit… mais lui court sans rien entendre, court sans rien voir, poignarde tout ce qu’il rencontre… jusqu’à ce qu’on l’abatte d’une balle comme un chien enragé ou que, tout écumant, il s’effondre de lui-même…

Celui qui décrit si bien l’amok restera anonyme. Cet individu fébrile se confie au narrateur, nuit après nuit, dans l’espace clos du bateau qui les ramène en Europe. Ce cadre littéraire semble un peu convenu au départ, mais on se laisse très vite saisir par cette folie en marche. Le narrateur devient amok après une situation très particulière, un cocktail détonant qui nous trouble par son actualité.  L’homme, médecin contraint à l’exil dans les colonies suite à un scandale, sait que son horizon personnel et professionnel est bouché. Un soir, alors qu’il se trouve dans son cocktail habituel d’alcool, d’ennui et de solitude, surgit une femme qui a besoin de lui pour un avortement. Flambée de désir ; le médecin propose un échange sexuel à la place de l’argent qu’elle lui offre et qui l’humilie. La femme lui jette son mépris à la figure et le mélange explose : le narrateur devient amok. La fureur prend les commandes et bien des vies vont être détruites, à commencer par celle du narrateur.

Cette nouvelle est parue en 1922, entre les deux guerres dont la folie meurtrière de masse n’a rien à envier à la démence provoquée par l’alcool, l’ennui dans la chaleur humide d’une nuit malaise. Si cette notion d’amok est si commune en Allemagne et pas dans notre pays, peut-être devrions-nous l’ajouter à notre répertoire psychiatrique usuel. Il faudrait également nous interroger sur ce qui pousse de jeunes hommes et parfois des adolescents (l’amok ne touche que les hommes) à basculer dans cette forme de suicide. Frustrations, humiliations, et un rien peut mettre le feu aux poudres. Dans une école ou un train, un avion ou une rue bondée, le coup de folie de celui qui trouve alors une forme de célébrité et de reconnaissance sociale n’épargne personne. Notre société provoquerait-elle autant de désespérance que le colonialisme ?

Lisez ou relisez cette nouvelle, comme les romans de Stefan Zweig d’ailleurs (voir cette chronique sur Le Monde d’hier).

Amok
Stefan Zweig
Trad. de l’allemand (Autriche) par Bernard Lortholary
Gallimard, septembre 2013, 144 p., 3,50€
ISBN : 9782070454075

« Une vie entière » donne un magnifique roman

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Les cicatrices sont comme les années, elles s’accumulent petit à petit, et tout ça finit par faire un être humain.

Une vie entière

Une vie entière

Les cicatrices viennent après la blessure, après les coups physiques et les coups du sort, ceux qui font chanceler l’être humain avant de faire partie de son histoire. Andreas Egger appartient au monde des obscurs, des petites gens si admirablement décrits par Flaubert dans Un Cœur simple dont la trame de départ ressemble à celle du livre de Robert Seethaler : même début de vie pour Félicité et Andreas, tous deux recueillis par un paysan qui les bat, tous deux cœurs simples sans amertume et amoureux du travail bien fait.

Il y a une longue filiation de ces descriptions de vie exemptes de romanesque, de Flaubert à Pierre Michon ou Marie-Hélène Lafon. Dans la littérature contemporaine, ces vies s’inscrivent dans l’histoire et l’évolution de la société. Chez Robert Seethaler, Le Tabac Tresniek parlait déjà des changements en Autriche pendant la seconde guerre mondiale, et le héros était un jeune garçon modeste. La comparaison avec Une vie entière s’arrête là tant l’envergure du deuxième roman surprend par son ampleur.

On suit Andreas Egger de son arrivée dans ce village de montagne au pied des Alpes au début du vingtième siècle à sa mort dans une cabane au-dessus du village presque quatre-vingts ans plus tard :

Enfant, Andreas Egger n’avait jamais crié de joie, voire crié tout court. Jusqu’à sa première année d’école, il n’avait même pas vraiment parlé. Il s’était constitué non sans peine un petit pécule de mots qu’il se disait tout haut en de rares moments et assemblait au hasard. Parler voulait dire attirer l’attention, ce qui pour le coup ne présageait rien de bon. Quand, un beau jour de l’été dix-neuf cent deux, on l’avait hissé hors de la voiture qui l’amenait d’une ville située au-delà des montagnes, le petit garçon était resté coi, levant de grands yeux étonnés sur les cimes d’un blanc irisé. Il pouvait avoir environ quatre ans alors, peut-être un peu moins, ou un peu plus. Personne ne le savait exactement, personne n’en avait cure, et c’était bien le cadet des soucis du fermier Hubert Kranzstocker qui réceptionna le petit Egger à contre-cœur (…).

Durant cette existence difficile si admirablement décrite, on suit l’évolution de la vie dans les Alpes Autrichiennes : l’installation des téléphériques, le nazisme, la guerre, la transformation de l’agriculture de montagne en activité touristique… D’autres encore comme l’arrivée de l’électricité, de la télévision, le spectacle des hommes qui marchent sur la lune…

La population du village avait triplé depuis la guerre et le nombre de lits presque décuplé, ce qui amena la commune à entreprendre, outre la construction d’un centre de vacances, avec piscine couverte et jardin thermal, l’agrandissement du bâtiment scolaire qui s’imposait depuis longtemps.

Robert Seethaler parle également d’un épisode habituellement passé sous silence, à savoir le fait que des soldats allemands sont restés prisonniers en U.R.S.S. jusqu’en 1951.

Egger, rendu boiteux à la suite des sévices du paysan Kranzstocker, possède une grande force physique et ne connaît pas le vertige ; il participe à l’installation puis à l’entretien des pylônes des téléphériques. Dans la dernière partie de sa vie il deviendra guide de montagne pour les touristes.

Manifestement, les gens venaient chercher dans les montagnes quelque chose qu’ils croyaient avoir perdu ils ne savaient quand, longtemps auparavant. Il ne comprit jamais de quoi il s’agissait exactement, mais, les années passant, il acquit la certitude qu’au fond ce n’était pas lui que les touristes suivaient de leur pas mal assuré, mais quelque insatiable nostalgie inconnue.

Cette nostalgie n’envahit pas que les touristes. Elle submerge le lecteur, ébloui par l’extraordinaire et spectaculaire demande en mariage de Egger à Marie la servante de l’auberge, et bouleversé par la fin tragique de l’éclaircie dans la vie d’Andreas Egger. Car on s’attache très vite à ce taiseux, comme on s’était attaché par exemple au Joseph de Marie-Hélène Lafon, même si les deux livres se situent aux antipodes l’un de l’autre tant le style de leur auteur respectif est différent.

La vie fracassée dès le départ du petit Andreas, cette vie d’orphelin vouée à l’exploitation, nous bouleverse pour d’autres raisons que cette version moderne des Misérables. Parce qu’elle est universelle. Parce que, au-delà du cas particulier du petit autrichien du début du vingtième siècle, c’est notre propre vie que nous apercevons en filigrane, cette vie qui nous échappe au milieu des évolutions technologiques qui vont de plus en plus vite.

Comme tous les êtres humains, il avait, lui aussi, nourri en son for intérieur, pendant sa vie, des idées et des rêves. Il en avait assouvi certains, d’autres lui avaient été offerts. Beaucoup de choses étaient restées inaccessibles ou lui avaient été arrachées à peine obtenues. Mais il était toujours là. Et dans les jours qui suivaient la première fonte des neiges, quand il traversait le matin le pré humide de rosée devant sa cabane et s’étendait sur une des dalles rocheuses qui le parsemaient, avec dans son dos la fraîcheur de la pierre et sur le visage les premiers chauds rayons de soleil, il avait l’impression qu’il ne s’en était tout de même pas si mal tiré.

Lisez cette Vie entière, avec émotion, avec respect, et admiration.

Une vie entière
Robert Seethaler
traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes
Sabine Wespieser, octobre 2015, 160 p., 18,00 €
ISBN : 978-2-84805-194-9