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Éclipes japonaises et trou noir nord-coréen

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 Il existe bien des façons d’entreprendre un récit. Celui-ci pourrait débuter une nuit de février 1966, dans les kilomètres qui séparent deux armées sur le qui-vive, le long de la « zone démilitarisée » entre les deux Corées. Ou par une après-midi de l’été 1978, sur une île japonaise. Il pourrait aussi prendre naissance dans une rue de Niigata, un soir, à moins que ce ne soit à bord d’un bateau qui file à pleine vitesse, pour ne pas se faire repérer, sur cette mer que les uns appellent « du Japon » quand les autres parlent de « mer de l’Est ».

eclipes-japonaisesAinsi commence le magnifique roman d’Eric Faye paru en août 2016 aux éditions du Seuil. Ces « éclipses » ne sont pas seulement japonaises, elles concernent des Américains ou des Coréens du Sud, mais aussi des gens du monde entier à qui l’on a trouvé à un moment donné une utilité pour le pays le plus fermé de la planète. La Corée du Nord est en guerre contre pratiquement le reste du monde, elle forme des espions qui doivent passer absolument pour des Japonais ou s’infiltrer chez le frère ennemi du Sud sans déclencher le doute. La Corée du Nord ne se contente pas de rodomontades, elle est dangereuse, la preuve : l’explosion en plein vol d’un vol de ligne de la Korean Airlines en 1987.

Eric Faye, grand connaisseur de cette région, entame des recherches sur ces disparitions inexpliquées ; il rencontre des victimes, lit des témoignages, contacte des spécialistes de la Corée du Nord, visite certains lieux clés. Après tout cela, comment rendre compte de ces drames humains et de ces crimes d’état sans nuire aux victimes ou à leurs familles ?

Pour restituer cette période historique qui commence en 1966 et se termine en 2012, Eric Faye a choisi la fiction et il a bien fait. Sa reconstitution de la vie des victimes d’enlèvement en Corée du Nord force l’admiration : aucun manichéisme, ce n’est pas utile. La main-mise absolue de l’état sur les esprits se suffit à elle-même. Les personnes enlevées ont leur utilité : restituer la vie japonaise dans ses moindres détails pour les futurs espions pour l’adolescente Naoko enlevée au retour de son club de sport, tourner des films pour le GI américain qui a volontairement franchi la ligne pour échapper au Vietnam trente ans plus tôt, la diversité des destins est multiple. Perversité absolue du système, les étrangers enlevés vivent comme les Coréens du Nord, mieux même parfois. Ils sont encouragés à se marier, ont des enfants :

En somme, nous vivons bien, malgré les coupures d’électricité fréquentes et les difficultés pour se chauffer. Le temps que les enfants fassent leurs devoirs, je mets en route le petit générateur chinois et ça tient comme ça jusqu’à ce qu’ils se couchent. (…)

Il faudra que je leur explique qu’une machine insatiable a ponctionné ici et là tout le cheptel humain dont elle avait besoin. Je leur dirai, aussi, que les chants appris à l’école, dans lesquels il est question de militaires heureux, de peuple qui suit sa bonne étoile malgré les sacrifices, ces chants ne sont pas la réalité. Le monde qui commence au-delà des clôtures de ce pays n’a rien à voir avec ce que nous vivons.

Tout se trouve dans ce roman construit en trois parties, comme une tragédie classique. L’enlèvement, brutal, les brimades, les lavages de cerveaux, les louanges du grand Leader à apprendre par cœur, le quotidien, la nostalgie et la terreur, la méfiance… Suite à la grande famine de 1994-1998  le gouvernement coréen est obligé de faire appel aux Japonais. Du riz contre des disparus. Marchandage, mensonges pour ne pas perdre la face, manipulations. Le retour de ceux qui ont passé la plus grande partie de leur vie en Corée du Nord est difficile, ils ne reconnaissent pas le pays dont ils sont partis si brutalement des décennies plus tôt.

Eclipse : disparition temporaire complète ou partielle d’un astre dûe à son passage dans l’ombre ou la pénombre d’un autre.

Certains ne reviennent pas, et l’auteur décrit avec une pudeur et une délicatesse infinie le désarroi de leurs familles. Magnifique roman, donc. Mais où sont les prix littéraires qui ont récompensé cette œuvre subtile et parfaitement documentée dont le style ne le cède aucunement à la cohésion interne, le propos à la documentation ? Parmi l’échantillonnage varié des prix littéraires, cette spécificité française que les observateurs étrangers observent avec fascination et moquerie, pas un qui entendrait récompenser une œuvre intelligente, humaniste et très bien écrite ?

Au fait : en Corée du Nord, l’estimation des personnes mortes de faim pendant la période dont nous parle Eric Faye varie entre un et trois millions et demi de victimes sur vingt millions d’habitants. En 2016 la population se prépare de nouveau « à manger des racines », la CIA n’ose plus parler d’une chute imminente du régime…

Éclipses japonaises
Éric Faye
Éditions du Seuil, août 2016, 240 p., 18€
ISBN : 978-2-02-131849-4

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En attendant Bojangles, la danse de l’amour fou

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en-attendant-bojangles-223x330Un petit garçon raconte l’histoire de ses parents, leur vie fantasque où les repères habituels ont disparu, comme si rien n’existait à part le plaisir, la surprise, la danse et les inventions toutes plus surprenantes les unes que les autres :

Je n’ai jamais bien compris pourquoi, mais mon père n’appelait jamais ma mère plus de deux jours de suite par le même prénom. Même si certains prénoms la lassaient plus vite que d’autres, ma mère aimait beaucoup cette habitude et, chaque matin dans la cuisine, je la voyais observer mon père, le suivre d’un regard rieur, le nez dans son bol, ou le menton dans les mains, en attendant le verdict. (…)

Un jour par an seulement, ma mère possédait un prénom fixe. Le 15 février elle s’appelait Georgette. Ce n’était pas son vrai prénom, mais la Sainte-Georgette avait lieu le lendemain de la Saint-Valentin. Mes parents trouvaient tellement peu romantique de s’attabler dans un restaurant entourés d’amours forcés, en service commandé. Alors chaque année, ils fêtaient la Sainte-Georgette en profitant d’un restaurant désert et d’un service à leur seule disposition.

Ces parents hors du commun vivent une passion folle, dans tous les sens du terme. Très vite le travail du père disparaît, et c’est la fête perpétuelle, les réceptions, le château en Espagne, un vrai château où la mère donne toute sa démesure. On danse et on boit beaucoup sous le regard de Mademoiselle Superfétatoire, l’oiseau africain et celui de l’Ordure, l’ami sénateur du père. Le petit garçon joint ses mensonges à ceux de ses parents et quitte très vite l’école où la fantaisie n’est pas vraiment de mise. Cela donne beaucoup de scènes très drôles, et puis l’ambiance s’obscurcit quand la fantaisie de la mère devient dangereuse et révèle de graves problèmes psychiatriques…

C’est une histoire qui ressemble très fort à la chanson qui donne le titre du livre :

Maman me racontait souvent l’histoire de Mister Bojangles. Son histoire était comme sa musique : belle, dansante et mélancolique. C’est pour ça que mes parents aimaient les slows avec Monsieur Bojangles, c’était une musique pour les sentiments. Il vivait à la Nouvelle-Orléans, même si c’était il y a longtemps, dans le vieux temps, il n’y avait rien de nouveau là-dedans. Au début, il voyageait avec son chien et ses vieux vêtements, dans le sud d’un autre continent. Puis son chien était mort, et plus rien n’avait été comme avant. Alors il allait danser dans les bars, toujours avec ses vieux vêtements. Il dansait Monsieur Bojangles, il dansait vraiment tout le temps, comme mes parents. Pour qu’il danse, les gens lui payaient des bières, alors il dansait dans son pantalon trop grand, il sautait très haut et retombait tout doucement. Maman me disait qu’il dansait pour faire revenir son chien, elle le savait de source sûre. Et elle, elle dansait pour faire revenir Monsieur Bojangles. C’est pour ça qu’elle dansait tout le temps. Pour qu’il revienne, tout simplement.

Celle qui n’a jamais le même prénom danse et boit, pour que les fantômes qui la hantent s’éloignent, pour que revienne le temps du bonheur, tout simplement.

Ce premier roman touche par ses maladresses-même. Cette façon de mettre en italique les carnets du père intercalés dans l’histoire comme un éclairage un peu superflu, la fin attendue, la naïveté convenue du petit garçon… Il y dans ce texte une petite musique proche de F. Scott Fitzgerald : tendre est la fête, tendre est le tête-à-tête avec la folie quand on aime plus que tout. Et un soupçon d’amertume devant la fragilité de l’instant présent. Et la voix mélancolique de Nina Simone nous emporte : Monsieur Bojangles danse.

En attendant Bojangles
Olivier Bourdeaut
Finitude, janvier 2016, 160 p., 15,50 €
ISBN : 978-2-36339-063-9

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Lorette, de Laurence Nobécourt

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nobecourt-c« Pour la première fois, en 2013, m’a été révélé le sens de mon prénom d’origine : Laurence ; qui signifie “ l’or en soi ” dans la langue des oiseaux. Prénom dont je décide de signer mes livres à venir. Je ne savais pas alors à quel point nous sommes constitués des lettres qui nous désignent. Ni quels jardins d’ombre recouvrent les pseudonymes avec lesquels nous avançons dans le monde. A quoi m’aura servi ce prénom de Lorette que j’ai porté tant d’années, jusque sur la couverture de mes livres, sans pourtant qu’il fût mien ?

Maintenant, je m’appelle Laurence. C’est mon prénom d’origine. J’ai réussi à ne pas l’égarer. J’ai tout perdu, mais j’ai retrouvé mon nom. »

Voici la quatrième de couverture de Lorette, le dernier livre de Laurence Nobécourt publié chez Grasset. Il m’a été offert par une de mes amies, séduite par cette entrée en matière. Elle a acheté ce livre, peut-être séduite par le visage ascétique de l’auteur sur le bandeau, peut-être happée par la force des mots apposée sur une réalité minime.

Récupérer son prénom (Laurence), et effacer l’emprunt (Lorette) est rare. Habituellement, après des années d’irritation devant le mauvais choix des parents, on prend un des « viennent ensuite » de l’état-civil ou on se choisit le prénom avec lequel on est accordé. Ce retour, après tant d’années et de souffrances, c’est comme une seconde naissance.

Je crois que nous ne changeons jamais de nom. Nous faisons seulement advenir celui qui est en nous depuis le commencement. Nos noms sont des équations mathématiques en cours de résolution. Ainsi, Laurence est rendue à sa banalité originelle qui en fait son exception

Personnellement, cela me laisse froide. Jamais je n’aurais acheté ce livre, à cause précisément de la quatrième de couverture. Les descriptions de l’enfer familial bourgeois me semblent un peu rebattues, la famille qui tient debout avec les apparences, on a déjà lu cela des milliers de fois.

Reste cette écriture d’une densité sidérante, aiguë, obscure, irritante. Un concentré de violence et de cruauté, comme cette lettre à la mère qui fait le pendant à la lettre au père de Kafka. Un texte étrange, naviguant entre folie et poésie, douleur et ascèse. À réserver aux esprits aventureux près à s’embarquer pour un voyage sans boussole dans un paysage d’orage : beauté et inquiétudes garanties.

Revenir en arrière de soi pour voir. Se souvenir de la vérité du souffle premier, et par le poumon du verbe, articules ce qui, justement, ne saurait s’oublier.

C’est l’aventure de l’écriture. C’est une apocalypse de l’être dans son sens étymologique de « mise à nu ». Aller au bout de soi-même, c’est se mettre à nu, c’est advenir au point de disparaître.

Toutes nos vies ne sont que cela: une entreprise de disparition. Ecrire, c’est exister dans la disparition.

Lorette
Laurence Nobécourt
Grasset, avril 2016, 212 p., 13 €
ISBN : 9782246790495

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Le grand Cœur, alias Rufin

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le Grand CoeurJacques Cœur, grand argentier du roi de France Charles VII, a fui la haine de celui-ci et se retrouve sur l’île grecque de Chio. Très vite il comprend qu’il n’échappera pas à ses poursuivants et entreprend d’écrire ses mémoires :

Le temps enfui a noué dans mon esprit une pelote serrée de souvenirs. Il me faut lentement la dévider pour tendre enfin le fil de ma vie, et comprendre qui doit un jour le couper. C’est ainsi que je me suis mis à écrire ces Mémoires.

L’exercice est convenu mais fort bien annoncé. Nous allons dès lors, grâce à l’art consommé de Jean-Christophe Rufin, osciller entre le présent insulaire de cet homme pourchassé de cinquante-six ans, et son passé mouvementé. La narration à la première personne mêle biographie et confession. Une manière habile de se concentrer sur ce que l’auteur connaît de la vie du grand argentier de Charles VII, de lui prêter bien de ses traits et propres réflexions sur le pouvoir… et d’occulter toute référence à la période historique, car il est bien connu qu’on n’évoque jamais la période dans laquelle on vit, puisque justement on la vit. Lumineuse façon de masquer une certaine ignorance historique ?

Le bien nommé Jacques Cœur s’éleva, à la fin de la guerre de Cent ans et du Moyen-Âge, de sa condition de modeste bourgeois au statut envié de prêteur du roi et des puissants de son temps avant de se retrouver emprisonné, torturé et poursuivi de la haine du roi de France.

Comment un destin aussi romanesque n’aurait-il pas tenté l’écrivain qui a passé son enfance au pied du palais de Jacques Cœur à Bourges ?

Accointances…

Cela nous donne un roman trépidant, j’allais écrire un roman de cape et d’épée si ce n’était un anachronisme. Le fils du pelletier n’oubliera pas les humiliations de son père devant les nobles arrogants. Son ascension sociale commence par son mariage avec Macé de Léodepart, la fille d’un riche changeur. Par son beau-père, le jeune homme accède au monde de l’argent. L’auteur excelle à nous relater la progression du jeune homme vers  les plus importantes fonctions de cette royauté encore en élaboration. Il évoque avec beaucoup de subtilité les relations d’amour-jalousie entre le bourgeois dont l’ascension sociale semble irrépressible et le roi contrefait qui cherche à asseoir son pouvoir. Jacques Cœur alimente les caisses du roi, lui permet d’entretenir une armée sans faire appel aux nobles et introduit le luxe dans une cours qui se civilise. Il prête à tout le monde mais il s’enrichit, et plus cette richesse croît, plus il se trouve à la limite de la disgrâce. Jusqu’à l’apparition d’Agnès Sorel, première favorite royale, dont on ne sait si elle fut réellement la maîtresse du Grand Argentier, mais  le romancier tranche. Plus dure sera la chute, bien sûr, jusqu’à cette fuite sur une île grecque où l’histoire nous est racontée par le héros.

J’aime beaucoup les postfaces de Jean-Christophe Rufin, parfois même je les préfère au roman qui précède, comme celle du Collier rouge, si émouvante, si sincère. La postface de ce roman nous livre les raisons et intentions de l’auteur concernant le choix de Jacques Cœur et son intérêt pour l’une des premières mondialisations de l’histoire. Elle est aussi aveu :

Je ne sais ce qu’il penserait d’un tel portrait et sans doute me ressemble-t-il plus qu’à lui.

Certes. Les superbes réflexions désabusées sur le pouvoir et l’argent appartiennent à celui qui s’est blessé au contact du politique… Mais que penser des manques troublants dans la vie du héros ? Par exemple jamais on ne saura combien d’enfants a eu Jacques Cœur avec sa femme ; il est vrai qu’à cette époque la mortalité infantile était effroyable, mais vraiment, nous sortir du chapeau deux prénoms au moment où un fils devient évêque et où une fille fait un somptueux mariage, cela montre pour le moins une paternité défaillante ! Cet homme qui vient d’un passé si lointain parle beaucoup de voyages en Orient, de commerce, de stratégie, il converse avec un pape supposé athée, avec le roi, il tombe amoureux de la lumineuse Agnès, bien sûr. Pourtant, je sens poindre un malaise : où se trouve le contexte ?

Ne cherchez pas d’immersion dans une époque disparue, vous ne la trouverez pas. Proximité de pensée et d’actions avec notre époque, absence de points de repères chronologiques (pas une seule date !), ce grand Cœur ne se veut certainement pas roman historique. Il manque de  goûts, d’odeurs, de vie quotidienne, de chair, de doutes, de contradictions. Cet homme inconnu et fascinant comme son palais à double face, l’une médiévale, l’autre tournée vers l’Italie, cet homme qui a vécu dans une époque à jamais inconnaissable pour nous est restitué en une sorte d’autoportrait de l’auteur. Chacun y choisira ce qui le séduit, mais en étant conscient qu’il lit un roman contemporain astucieux, fort bien écrit, mais un peu vide de ce passé qui nous a créés.

Le grand Coeur
Jean-Christophe Rufin
Gallimard, janvier 2014, 592 p., 8,70€
ISBN : 9782070456154

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La noce du poète, noir baroque

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J’avoue m’être laissée séduire par le titre, si poétique, du roman de l’auteur d’Une ardente patience dont est issu le merveilleux film Le Facteur. Philippe Noiret joue le rôle du grand poète chilien Pablo Neruda, mais impossible de me rappeler le nom de cet acteur si émouvant qui jouait le modeste facteur.

La noce du poèteCette Noce du poète (La boda del poeta), qui a obtenu le prix Medicis étranger en 2001 l’année de sa parution en français aux éditions Grasset, n’a rien d’une fête éthérée, et je ne peux reproduire ici la description de la danse de la turumba,

 celle que l’on nomme par euphémisme la « lupanaresque ». Mais dans le langage courant, les gens l’appellent plutôt la « turumputa ».

Vraiment trop pornographique cette danse traditionnelle !

L’histoire se passe sur une petite île de l’Adriatique, l’île de Gema, sur la côte de Malice, dont les habitants parlent… le malicieux. Sur cette île tentée par l’indépendance malgré sa pauvreté, ont eu lieu des noces tragiques et mystérieuses, et vingt ans plus tard,  le poids de ce drame hante les esprits lorsqu’une noce aussi somptueuse que la précédente s’annonce.

Jerónimo, riche Autrichien que sa sœur appelle « le poète », s’installe sur l’île après la mort de son père et reprend le grand magasin en ruine de l’auteur des noces tragiques, l’Européen. Il va se marier avec Ali Emar, la plus belle fille de l’île. Mais Jerónimo a cinquante ans, et la promise vingt. Un autre poète rôde dans les parages, le très beau et très indécis Esteban qui écrit des vers de mirliton, mais possède des yeux d’un bleu si profond ! Du classique, me direz-vous ! Pas tout à fait… Nous nous trouvons dans une fête baroque où la chaleur échauffe les corps et les esprits et où un auteur malicieux égare les lecteurs.

L’histoire se passe en 1914 à la veille de la guerre :  la cloche de l’église est bien trop lourde pour tenir dans le clocher, les jeunes du lieu massacrent la garnison austro-hongroise venue les enrôler avec leurs couteaux à ouvrir les coquillages, le curé est un drôle de paroissien qui téléphone au Pape, le colonel autrichien venu écraser la rébellion est lui aussi un drôle de militaire… L’exode au Chili des jeunes gens par qui le malheur est arrivé devient possible grâce à une étrange femme consul qui leur fait un passeport collectif. Bref tout est bizarre dans ce roman parodique, expansif, tortueux, bavard, érotique et cruel. La mort et le sexe, l’histoire et ses absurdités, les histoires dans l’histoire comme un cube aux multiples facettes.

A sept heures du matin, il fit une entrée solennelle dans le salon de « l’Européen » et y découvrit les deux époux suspendus dans le temps comme les personnages d’un tableau flamand. Un nimbe d’absence et de douce tristesse enveloppait ce silence, et il lui sembla percevoir quelque chose de sinistre dans la toile des ombres qui se repliaient devant la violence du soleil.

La noce tourne à la fête tragique et la danse érotique des villageois fait place aux exécutions et aux viols. Qui est le narrateur ? Le journaliste dont l’auteur dit réécrire les articles tellement ils sont mauvais ? L’auteur parle de lui à la troisième personne

Le jeune Skármeta fut bouleversé par ces lignes, qui pour la première fois révélaient autre chose de don Jéronimo que son sourire lorsqu’il manœuvrait sa caisse enregistreuse en recevant le prix de sa marchandise.

avant de reprendre la première personne, histoire d’égarer un peu plus le lecteur.

L’auteur chilien Antonio Skármeta est le fils d’immigrés d’une île dalmate. Il possède la double nationalité chilienne et croate. Il a été nourri des mythes de l’île natale de ses parents, et tout se mélange dans la nostalgie qui amplifie la beauté et le drame, les légendes et la misère. De quoi constituer un fonds inépuisable pour un auteur qui adore les histoires et surprendre ses lecteurs… Si vous aimez vous laisser surprendre par une histoire, rouler dans une langue tour à tour poétique, érotique, humoristique ou énorme, cette Noce du poète est faite pour vous. Elle charrie des galets, des pépites, elle est parfois bavarde ou lascive comme une danse des corps et des rêves, elle mérite d’être redécouverte…

 

La Noce du poète
Antonio Skármeta
Traduit de l’espagnol (Chili) par François Rosso
Grasset, août 2001, 368 p., 20,90€
ISBN : 978-2246608714

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