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Une Saint Valentin très épicée

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Couv_Blog_1ereLa nature se réveille et vous aussi :  déjà la Saint Valentin, que faire cette année ? Pour un euro le livre électronique, soit le prix de dix petits pains selon un homme politique qui ne doit pas souvent passer à la boulangerie, je vous propose Un repas inoubliable, de Droolyn Hantée.

Soit :

– six jeunes femmes surexcitées munies d’un appétit féroce

– un jeune homme en tenue d’Adam servant de table

– une maîtresse de cérémonie étrange et fort peu vêtue

– un homme terrifié par l’appétit de ces dames

– des plats aphrodisiaques certifiés par la faculté

– une énorme surprise au moment du dessert.

Vous pouvez bien sûr vous gaver de petits pains, mais ce serait dommage : cette nouvelle va vous donner des idées, je suis sûre, pour concocter, que vous soyez cuisinier(ère), table garnie, amateur(trice) de desserts originaux. Vite, à vos tablettes, vous n’avez plus beaucoup de temps pour soigner les courses et la décoration.

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Éclaircie

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C’est dimanche, pense-elle, encore un dimanche, comme le temps passe vite ! Elle a l’impression que le précédent était la veille. Elle soupire et se sert un café puis elle lève les yeux et contemple les Alpes depuis la fenêtre de sa cuisine : il va faire très beau. Ils ont fait de si belles courses tous les deux : chemins de randonnée, via ferrata, refuges, rencontre avec un loup, une fois, et un aigle royal ! et tous ces chamois ! À cette heure-ci d’habitude, il y avait longtemps qu’ils étaient partis, « Le lever du soleil en montagne, c’est magique, on ne peut pas perdre de temps à dormir, la vie est si courte ! Debout Marianne ! »

La vie est très courte et il va faire beau, cette légère brume au-dessus du Mont Rose ne trompe pas, après les nuages du matin vient toujours l’éclaircie. C’est dimanche, tout à l’heure elle prendra sa voiture et elle ira lui rendre visite, comme tous les dimanches depuis onze mois.

Cela avait commencé par des oublis, les clés qu’il tenait à la main en les cherchant dans l’appartement, l’endroit où il avait laissé la voiture après avoir mangé avec les copains. « Quel étourdi je fais ! » Ensuite cela s’était aggravé : il ne revenait pas de la boulangerie, un voisin le retrouvait errant dans une rue, parfois avec le pain sous le bras ; il ne reconnaissait pas leurs amis, perdait ses mots, la colère le prenait. Il l’avait frappée plusieurs fois. Le médecin s’était occupé de tout avant qu’elle ne sombre à son tour. Trente ans de vie commune et celui qui avait partagé sa vie avait disparu dévoré par cette maladie qui ne laisse aucune chance.Les chemins de la mémoire

Depuis onze mois, tous les dimanches, elle prenait le repas de midi avec son mari. Elle souriait beaucoup, parlait doucement, lui laissait le temps de s’habituer à elle. Petit à petit la douleur qui la traversait face à ce regard interrogateur s’était émoussée. Elle lui rendait visite parce que cela lui faisait du bien, à elle, parce que cela atténuait sa culpabilité de l’avoir abandonné à des professionnels. Au milieu de tant de fauteuils roulants, sa haute silhouette détonait, et il slalomait entre les vieilles personnes immobiles  comme dans un champ de neige fraîche. Douleur. La pensée de Marianne vagabonde vers des territoires moins difficiles :

C’est vrai qu’il n’a pas perdu sa souplesse, et si je l’emmenais en montagne ? Il fait si beau. Il a dû garder les automatismes des gestes. Peut-être pas un grand circuit, mais au moins un sentier balisé, quelque chose de simple, sans danger, pas loin d’ici… Maintenant il n’y a plus de neige sur les sentiers, on ne risque rien… Je préviendrais les infirmiers de garde, je n’aurais qu’à pré-enregistrer leur numéro en cas de problème, je n’en peux plus de tourner en rond dans le parc de l’établissement.

Elle pense et dit toujours l’établissement, ou là-bas ; maison de retraite elle ne peut pas.

Elle reprend un café. La marche en montagne, est-ce une bonne idée, finalement ?

Il y a du monde sur le parking, les habitués se saluent, beaucoup d’enfants viennent manger le dimanche avec leurs parents, cela fait de l’animation entre le culte œcuménique du matin et les valses au son de l’accordéon de l’après-midi. La jeune réceptionniste lui sourit et lui demande de passer dans le bureau de l’infirmière-chef : rien de grave, rassurez-vous, ça arrive souvent…

Qu’est-ce qui arrive souvent ?

Elle comprend très vite dans le bureau de l’opulente quinquagénaire que celle-ci doit lui dire quelque chose d’important. L’infirmière-chef tourne autour du pot, se racle la gorge, parle de printemps, de moment un peu particulier, ceci expliquant cela, ça arrive souvent…

Enfin Marianne comprend : son mari est tombé amoureux. La femme en face d’elle guette sa réaction. Le brouhaha extérieur, cliquetis de fourchettes, bruits de chaises, syllabes fortes dans l’océan de sa stupéfaction. Marianne regarde le ciel parfaitement dégagé, d’un bleu intense, là-haut ce doit être magnifique.

— Il est amoureux ? Est-ce qu’il est heureux ?

— Oui, il est, ­– ils sont – heureux. Dans leur monde ils ont trouvé un point de repère et s’accrochent comme deux enfants perdus. Ils s’aiment et comme ils n’ont aucune notion du temps, ils pensent que c’est de toute éternité. Tout l’établissement est attendri, ce n’est pas le seul couple qui s’est créé ici, mais eux, ils sont particuliers. Ils se bécotent dans tous les couloirs, se murmurent des mots doux que les autres ne comprennent pas. Ils ne se quittent pas. La nuit, ma foi, les surveillants ont pour consigne de montrer de la souplesse…

Marianne sourit, les yeux humides. Jacques, son Jacques n’existe plus, elle en a fait le deuil, mais cet homme inconnu qui découvre l’amour, c’est un véritable cadeau de la vie.

— J’annule notre repas ? Je comptais l’amener en promenade, pas loin, sans doute dans le parc, mais aussi un peu plus haut, en montagne…

— Non, non, surtout pas ! Le repas du dimanche avec vous fait partie de ses repères, même s’il n’en est pas conscient. Et puis son amoureuse mange avec ses enfants.

Son amoureuse…

Jacques est primesautier, il rit tout seul, il parle de Marie et de Marianne dans la même phrase décousue qui ne se termine pas. Il mélange leur couple avec le suivant, fusionne les images de femmes en une seule, femme rassurante, compagne aimante. Après le repas Marianne et Jacques se lèvent, il est d’accord pour la promenade, il sourit à l’évocation de la montagne, et au moment où ils s’apprêtent à franchir les limites de l’établissement, une toute petite femme rose d’émotion trottine depuis la salle à manger et saisit le bras de Marianne :

— Je vous le confie, murmure-t-elle.

Parle-moi de ton corps !

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Le front contre la jalousie du guichet à égrener de mauvais cœur la litanie coutumière des bêtises dites péchés véniels ou mortels pour qu’une formule magique expédiée à la sauvette lessive l’âme jusqu’à la prochaine semaine.

Louis-René des Forêts, Ostinato, Œuvres complètes p.1050, Gallimard

Ma terreur du confessionnal remonte en bouillonnements sales d’eau croupie.

C’est jeudi, quinze heures, le moment de la confession et tous les gamins du village grimpent vers l’église.  Tous les enfants vont au catéchisme : pas d’esprits forts ou de mauvais esprits en ce temps-là, pas d’autre possibilité que Notre Très Sainte Mère l’Église. L’unité laminoir du groupe paysan. Plus tard ceux qui ne supporteront pas ce carcan se réfugieront dans la folie ou se pendront dans la grange. Les plus courageux partiront.

À quinze heures, tous les jeudis de l’année, nous faisons notre examen de conscience de la semaine pour demander à Dieu de nous absoudre par l’intermédiaire de notre curé. Pour nous aider à trier nos fautes selon leur gravité, le missel nous donne une liste toute faite dans laquelle nous piochons, soulagés d’éviter les péchés mortels. Dieu ne doit pas être très optimiste sur nos facultés de changement puisque toutes les semaines il faut recommencer : nous sortons l’âme pure comme celle de l’agneau nouveau-né de la confession pour recommencer à pécher jusqu’à la semaine suivante.

Mon frère et moi grimpons le petit sentier qui rejoint le haut du village, là où les belles maisons affichent leur voisinage cossu avec le cœur du pouvoir spirituel. Les autres gamins sont déjà là, regroupés devant ce qu’il serait prétentieux de qualifier de parvis puisque seule une marche de pierre symbolique permet l’accès de l’église. Avant de franchir la porte les garçons se séparent des filles aussi vite que l’huile et l’eau quand on ajoute une pincée de sel.

Indexe et majeur rapidement humectés dans le bénitier pour les filles, au ras de l’eau bénite pour la plupart des garçons, signe de croix et génuflexion. Les vitraux nous dispensent lumière et couleurs dans l’après-midi silencieuse.

Brouhaha de galoches, grincements du bois quand nous nous installons sur les bancs, les garçons à droite, les filles à gauche. Mon frère aîné affiche le même détachement très travaillé que les autres garçons et ces futurs mâles dominants nous jettent des coups d’œil goguenards, à nous les filles tassées sur l’autre banc, groupe frissonnant et angoissé, gibier d’avance consentant, fatidique et ancestrale passivité.

Le curé est déjà là ; nous apercevons ses grosses chaussures noires et les plis de sa chasuble blanche qui dépassent de la porte centrale du confessionnal, il a déjà tiré le rideau de la porte. Il attend le défilé de ses catéchumènes, comme tous les jeudis, jusqu’à la communion solennelle. Après il sait que, fiers de passer à la confession du samedi comme les adultes, beaucoup de garçons espaceront le rite jusqu’à attendre les femmes au bistrot avec les hommes durant la messe du dimanche. Les filles c’est différent, leur mère veille au grain.

Le défilé des garçons commence, les plus âgés d’abord, qui s’installent de part et d’autre de l’élément central sur l’agenouilloir. La confession va assez vite, le curé confesse un garçon pendant que l’autre, agenouillé, attend son tour. Cette attente, dans les chuchotements et la quasi-obscurité puisque la grille de bois est fermée pour plus de confidentialité, participent à la solennité du moment et les plus endurcis perdent leur superbe. Les filles jettent des coups d’œil furtifs en direction des deux garçons qui attendent, semelles glaiseuse et mollets griffés. Les chuchotements meurent tout à fait, du côté des filles comme celui des garçons. La confession sera vite expédiée mais c’est toujours un moment difficile.

Le couperet sec comme une condamnation lorsque le prêtre ferme la jalousie du guichet me fait sursauter. J’ai toujours été effrayée par la confession, persuadée que Dieu allait me damner pour avoir fait essuyer la vaisselle à ma petite sœur pendant que je lisais un livre ou que j’avais oublié d’aller chercher l’herbe pour les lapins. Les tâches ménagères m’ennuyaient et j’essayais par tous les moyens de les fourguer aux plus petits, leur présentant la chose comme un privilège. Le jeudi, mon âme se trouvait chargée de culpabilité mais je ne pouvais m’empêcher d’utiliser les autres pour lire, ce vice insupportable de la campagne d’autrefois parce que, lorsqu’on lit, on ne fait rien. Le soupçon de fainéantise était bien plus grave pour mon père que les péchés mortels inscrits dans le missel. Tous les jeudis je ressentais un  intense soulagement devant les « Tu réciteras trois Je vous salue Marie. » J’étais sauvée, Dieu m’avait pardonné, je sortais, légère, et rejoignais mon frère qui m’attendait derrière l’église.

— Tu as confessé tous tes péchés ?

— Bien sûr, et toi ?

Je me méfiais des qualités d’introspection de mon aîné.

— Pas de problème ! Je fais chaque fois la même chose : je lui récite toute la liste.

— Même les péchés mortels ?

— Même les péchés mortels. Il n’a pas l’air content mais il me chasse tout de suite avec trois Notre Père.

— Tu récites vraiment tous les péchés ? Tu n’as pourtant pas volé, et encore moins tué quelqu’un !

J’oubliais le péché de chair parce que je ne savais pas ce que c’était.

— C’est vrai, mais comme ça je suis tranquille, je suis sûr de ne rien avoir oublié.

Cela m’horrifiait et me fascinait à la fois, même les péchés mortels ! Il était vraiment culotté mon frère, ou idiot, je choisissais selon le sentiment du jour. Pour finir cela me faisait bien rire.

Mais depuis quelques semaines, je ne ris plus.

La cadence est rapide, clac ! Au suivant. Le dernier garçon, le petit voisin qui a fait sa communion privée il y a six mois, fait un signe de croix, se relève et se dirige vers le banc de pénitence.

C’est le tour des filles, maintenant, jupes écossaises et chaussettes blanches. Le rythme de mon cœur s’accélère, mes mains deviennent moites, encore deux filles et ce sera mon tour.

Clac ! Ma voisine me pousse. Mes jambes me portent vers le bois sombre et mes genoux flageolants s’installent sur l’agenouilloir puis mes mains humides se croisent avant de se poser sur la tablette. J’entends sans écouter les chuchotements de Marie et le bourdonnement de la voix de notre curé, clac ! Marie se lève, c’est mon tour.

Le petit carré grillagé s’ouvre sur la pénombre, la proximité et l’haleine de Gitane qui me soulève le cœur.

— Parle-moi de ton corps…

Il ne m’a pas laissé finir Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché.

Son haleine chargée, la chaleur de son souffle me mettent mal à l’aise, la cadence de mon cœur et l’humidité sur mes mains s’amplifient. J’ai utilisé la liste des péchés du missel, j’ai réfléchi, trituré mes péchés et mes manquements à la charité chrétienne, mais je suis la même qu’il y a quelques semaines, je ne comprends pas ce qu’il veut. Je lui offre un plateau de fruits trop fades pour nourrir sa traque du péché. Il répète, insinue, penché contre moi qui sent son souffle à travers la grille de bois. Pénombre. Proximité.

— Parle-moi de ton corps…

Le curé exige des fruits vénéneux, l’exploration de mon corps ou d’un autre corps, des pensées impures au moins. Je suis un légume naïf, une gamine qui ne rêve que de lectures et que fait pleurer La petite fille aux allumettes.

— On ne doit rien cacher à Notre Seigneur, tu le sais.

Impossible révolte, il est l’homme de Dieu, je baisse la tête. Silence. Enfin je trouve un péché qui me semble correspondre à son attente :

— J’ai assommé mon petit chien parce qu’il m’avait mordu !

Il soupire, et son agacement me jette en même temps que l’odeur de Gitane :

— Trois Je vous salue Marie et cinq Je confesse à Dieu !

Cinq Je confesse à Dieu alors que les autres filles plus délurées n’en ont eu que deux ! Je sors du confessionnal tremblante, la culpabilité au ventre. Je n’ai pas de petit chien. Dieu le sait.

La poussette de bébé

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De retour d’une longue balade où nous nous étions immergés dans une beauté sauvage et une sérénité totale, gorgés de plénitude et recrus de fatigue heureuse, nous avions pris le bus 92, l’un des fameux bus essentiellement destinés aux touristes qui font le tour de l’île de Guernesey pour une livre.

Six heures et demie du soir, à The Bridge comme dans toutes les villes du monde c’est la sortie des bureaux et donc les embouteillages, le bus était immobilisé au bord de l’eau.

Je regardais les bateaux, le ciel d’un bleu intense, bercée par les vibrations du bus, la fatigue et les bavardages des femmes qui parlaient français derrière moi. On n’échappe pas à sa langue maternelle, où que l’on se trouve elle vous happe malgré vous, même si vous ne voulez pas écouter. Les deux femmes parlaient de la fin de la vie avec sérénité, ce qui signifiait qu’elles se trouvaient proches de la vieillesse, peut-être un pied dedans, mais pas trop quand même, ce qui expliquait leur manque d’angoisse. Tout à coup :

– Mais regarde-la, c’est incroyable, elle est bizarre, tu ne trouves pas ? Tu as vu ce qu’elle fait ?

Adieu les bateaux et le ciel.

En contrebas du bus une femme fixait les touristes en souriant. Une femme d’un certain âge aux traits empâtés, à la robe molle en tissu synthétique, grosses fleurs orange électrique, savates en plastique, poussait une petite poussette d’enfant. Depuis le bus la vue sur son crâne penché en avant, couvert de cheveux frisés, rares, gras et trop longs, des cheveux d’une vilaine couleur noire serrait le cœur. Cela sentait l’abandon, la bière, la vie étriquée. Mais elle intriguait, elle retenait l’attention et c’est ce qu’elle recherchait.

Elle allait et venait avec cette poussette d’enfant blanche munie d’une visière sur le dessus et sur le côté. Malgré la chaleur la visière du dessus était fermée, impossible de voir le bébé. Celle qui était sans doute sa grand-mère ou sa gardienne avançait courbée en avant, comme un pendule dont le gradient serait le bus ; elle regardait les passagers puis se penchait vers la poussette en murmurant ce qui semblait des mots tendres avant de faire demi-tour et de recommencer son manège.

Ses petits yeux marrons et très mobiles cherchaient sans cesse à capter le regard des passagers, là-haut, dans le bus 92. Une sorte de harpon lancé avec force, une pêche impérieuse et désordonnée de l’intérêt de ces inconnus assis là-haut, dans le bus des touristes. Ils me happèrent comme ils avaient dû le faire pour un certain nombre d’autres personnes. Quelque chose entre le défi et le besoin lancinant d’attention, l’urgence d’être vue avant que le feu passe au vert. Elle continuait de sourire, plus largement depuis que plusieurs têtes étaient penchées dans sa direction.

Le bus commençait à avancer, alors d’un geste rapide, comme si elle tranchait le suspense, elle ouvrit la visière de la poussette en nous fixant : à l’intérieur, il y avait de la paille et deux lapins.

le lapin

Ce regard, ce terrible regard qui disait sa haine et son désir de choquer, sa jouissance devant notre surprise un peu horrifiée, les appareils photos qui immortalisaient cette scène improbable, c’était son instant d’éclat, le moment où son épouvantable solitude, le mur d’indifférence qui devait entourer son existence, étaient brisés par la surprise des inconnus dans le bus 92.

Les foulques

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foulquesLa journée avait été difficile.

Rendre visite au vieux père de l’homme de ma vie soulève toujours des vagues conflictuelles d’émotions. Le vieil homme se trouve dans un EMS, établissement médico-social, l’équivalent helvétique des maisons de retraite. Nettement plus de personnel qu’en France donc de temps et de gentillesse, des vieillards impeccables, propres sur eux comme on dit. Pas de stress,  attention constante et atmosphère feutrée.

Un mouroir quand même.

Avant le repas c’est une cohue lente, le flot des résidents converge en direction de la salle à manger.  Des vieilles dames se tiennent par la main comme de gentilles petites filles et suivent sagement l’aide-soignante. D’autres se traînent avec leur déambulateur et parfois il y a collision et tricotage des pieds de métal, pourtant on évite toujours la chute. Il faut ajouter les fauteuils poussés par de vieux enfants las et les regards perdus ou absents de ceux qu’il faut nourrir lentement avec une cuiller. Les repas c’est le moment important, raison pour laquelle les menus sont affichés dans les chambres. La nourriture, la dernière chose à laquelle on se raccroche.

Le bâtiment est  très moderne, avec de la gaîté et des décorations faites par les pensionnaires à l’atelier bois et d’immenses baies vitrées donnant sur le  paysage de montagnes, superbe. Nous sommes en Valais dans les Alpes suisses, les pommiers en fleurs et les arbustes d’ornement éclatent de gaité, en levant la tête on voit que là-haut il y a encore de la neige. Du blanc, du rose indien, du vert tendre et le bleu intense du ciel.

Comme c’est beau ! En face de nous le vieil homme et sa lenteur et sa fragilité et ses mains décharnées qui tremblent. Derrière nous un brouhaha de mots et de silences.

Conversation difficile, « j’ai perdu les mots » dit tristement mon beau-père. Mon mari sourit tendrement, il se veut rassurant, il va chercher au fond de lui-même toute la tranquillité nécessaire pour rassurer celui qui a peur. Le vieil homme perd ses moyens intellectuels, il le sait, et pour lui qui avait tout misé sur sa brillante intelligence, c’est dramatique.

Comme le repas est long ! Regarder les montagnes, sourire, regarder les montagnes, poser une question en articulant et en criant, et puis renoncer devant l’impossibilité de comprendre la réponse, le silence, les montagnes, les arbres, oublier les autres pensionnaires.

– Je vous fais attendre…

– Quelle idée, tu vois, on n’a même pas commencé le dessert !

Personnellement j’aurais viré le cuisinier depuis longtemps, il ne sait donc pas que c’est le dernier plaisir qui leur reste ? Soupe industrielle, filets de poulet pané et röstis, céleri insipide, mais des couleurs sur le dessert, petit carré de génoise avec un rose violent.

Enfin la chambre, avant d’y arriver il a fallu attendre l’ascenseur puis affronter les pensionnaires prostrés dans le couloir, avant d’être confrontés à la violence d’un vieil homme qui veut frapper la personne responsable des animations.

La chambre et le silence. La solitude peuplée de sourires en blouse blanche, et les sursauts de révolte : le père veut partir, avoir son propre logement, mettre des fleurs sur le balcon, acheter une armoire, cuisiner ses repas et recevoir du monde ! Mais très vite l’épuisement le gagne, il nous signifie notre congé. Avant de partir :

– Il faut leur dire, aux autres. Je n’arrive plus à lire, plus à écrire, les lettres se mélangent, c’est illisible. Il me reste quinze mots mais j’ai besoin de voir du monde, il faut leur dire, aux autres.

Les autres, il ne sait pas lesquels, tout se mélange dans sa tête, les autres. Mon mari trouve de dernières ressources,

– Ça va aller, papa, ça va aller.

Nous fuyons l’EMS, pas envie d’attendre l’ascenseur peuplé de fantômes et de souriantes jeunes femmes, les vieillards n’ont pas bougé, tête dodelinante ou bouche ouverte, vite l’escalier mais un peintre travaille à l’étage en-dessous, il faut reprendre l’ascenseur et affronter la lignée de fauteuils roulants de l’étage suivant avant de crier un sonore au revoir sans réponse.

Et le soleil, le ciel bleu dur, tant de beauté, respirer, se rassurer.

Nous nous sommes arrêtés au bord du Léman, un peu avant Évian, quand le lac n’est pas encore domestiqué comme un gentil toutou à qui on met des collerettes de géraniums. Une roselière. Et dans un coin, le miracle de la vie : une femelle foulque est en train de bâtir son nid. Monsieur foulque lui amène des brindilles de roseaux, lève le bec en direction de madame qui prend la tige et la dispose sous elle. Le manège dure longtemps, nous restons immobiles, fascinés par leur entente.

Ces foulques en train de construire leur nid, cette vie de printemps et d’espoir, d’attente et de création, ce ballet créatif avec le doré des roseaux sous le soleil, le bleu profond du lac, toute cette beauté paisible offerte à notre désarroi. Émerveillement. Ressourcement. Au bout d’un moment des promeneurs se sont demandé ce que nous pouvions bien regarder et se sont approchés.  C’était trop pour la femelle : elle a quitté son nid en caquetant bien fort dans notre direction et le couple de foulques s’est éloigné loin de notre curiosité.

Le soir, au moment de nous coucher, mon mari m’a murmuré à l’oreille :

– Je ne veux retenir de cette journée que ce magnifique moment des foulques en train de construire leur nid.