Archives de l’auteur : Nicole Giroud

La télégraphiste de Chopin : la musique praguoise de l’au-delà

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La-telegraphiste-de-ChopinPourquoi ce titre, La télégraphiste de Chopin ? Parce que la douce et placide employée de cantine à la retraite Vera Foltynova établit la communication entre Chopin, mort depuis un siècle et demi et le monde des vivants ? Parce qu’elle transcrit sa musique, elle qui a si peu de connaissances musicales ? Elle écrit, et ses partitions confondent les spécialistes du grand musicien : c’est du Chopin !

Mystification ou phénomène paranormal ? Le journaliste Ludvik Slany est chargé d’enquêter par son journal. Seulement nous sommes à Prague en 1995, le pays vient de se scinder en deux et les réflexes liés à l’espionnage et à la surveillance d’état sont encore vivaces.

Le roman d’Éric Faye possède une atmosphère particulière liée au contexte géographique et historique : un ex-pays de l’Est en pleins bouleversements juste après la révolution de Velours, et la ville de Prague qui est décrite par petites touches impressionnistes. Rien à voir avec un dépliant touristique ; une ville évanescente, un peu triste et noyée de pluie où nous suivons les déambulations de notre médium pistée par un ancien des services secrets. Rien qu’avec ces éléments, La télégraphiste de Chopin serait déjà un excellent roman. Mais il y a le reste, les interrogations sous-jacentes liées au sens de la vie, de notre vie, quelque chose d’universel qui taraude l’individu à la recherche de lui-même :

Nous rêvons de projeter dans le monde notre double idéal, que ce soit pour nous étonner nous-même ou pour épater la fameuse âme sœur. […] Celui que nous aimerions être n’est-il pas notre pire ennemi ? C’est un tueur à gages qui nous poursuit toute notre vie et nous tue, oui, mais à petit feu, sans jamais ouvrir le feu. Notre assassinat dure toute notre vie. (p. 29-30)

Dans cette ville à l’automne mélancolique, les interrogations sur le sens de la vie pleuvent comme feuilles mortes:

Et nous tournons les pages de nos jours sans en apprécier la saveur unique. Ces petits trésors nous échappent avant que nous ayons eu le temps de dire ouf. À peine avons-nous survolé ces pages que nous voulons connaître la suite. Insatiables, nous passons au chapitre suivant, titré « hiver » ou bien « été », « printemps », « automne », et voici déjà la partie suivante : « l’année nouvelle ». Pages, chapitres avalés au rythme de valses ou de mazurkas, ou bien d’un prélude annonciateur de rebondissements… ces mélodies nous divertissent comme l’orchestre du Titanic a distrait les passagers jusqu’au bout. Il faut bien se changer les idées en attendant la marche funèbre. (p. 126)

Cela est trivial, mais comme c’est joliment exprimé, avec la pointe de mélancolie nécessaire mais non appuyée.

Vera Foltynova est une personne modeste, sans ambition aucune, et très vite elle obsède le journaliste. Son courrier est ouvert, elle est suivie, mais rien dans sa vie ne vient montrer qu’elle ait un quelconque complice. Et le fantastique s’insinue dans la vie de Ludvik Slany le rationaliste, pur produit du matérialisme dialectique :

Oh ! le confort d’être sceptique, aussi douillet que des draps de soie…

Ludvik oscille entre fascination, incrédulité et irritation, il s’entête à trouver une explication rationnelle, ce qui irrite Roman, son cameraman :

Foltynova, c’est le nom contemporain de Charon, le nautonier du fleuve des morts… Elle les fait venir à nous, nous apporte des nouvelles de là-bas et nous apporte ce qu’ils ont fait sur l’autre rive du Styx. Prends de la hauteur ! (p. 157)

La notion de plagiat revient comme une scie, mais les plagiaires sont des musiciens très pointus, pas une pauvre femme inculte comme Vera Foltynova. Le plagiat en littérature ou en musique rejoint aussi l’envie d’augmenter sa vie, de la rendre plus belle, plus intéressante. Mais que se passe-t-il lorsque cette vie s’achève trop tôt ? Que l’œuvre n’a pu s’accomplir ? Quelles sont les frontières entre le monde des vivants et celui des morts ? Cette question a obsédé l’humanité depuis toujours. D’autres événements troublants surviendront dans le roman, je vous laisse les découvrir.

À la fin du roman, Ludvik transmet son fardeau à une jeune journaliste, non sans lui avoir raconté l’histoire d’un homme chargé de surveiller une frontière, comme dans Le désert des Tartares.

À son réveil, il s’apercevait que les pointillés n’étaient plus exactement à l’endroit où il les avait laissés avant de s’endormir. Parfois, ils avaient reculé, à d’autres moments ils avaient avancé. Jamais de beaucoup, cependant, si bien que notre homme chargeait sa guérite sur le dos et la portait, comme une coquille d’escargot, jusqu’au nouveau tracé. […] Le garde, c’est toi, c’est moi. Parfois, comme lui, j’ai l’impression de m’éveiller et de voir, défriché, un terrain qui la veille encore était envahi de ronces, impénétrable. Certains matins, les pointillés ont reculé, je les retrouve plus loin.

La frontière, c’est sa particularité, ne se déplace pas de la même façon pour tous les hommes. À quoi cela tient-il ? Peut-être certains se sentent-ils prêts à charger la guérite sur leur dos et à déménager. C’est le prix à payer. (p. 248-249)

Ce beau roman est un peu une poupée gigogne : on s’arrête au niveau que l’on veut : enquête à rebondissements, personnages restituant une époque trouble, atmosphère de la ville de Prague… On peut aussi aller plus loin, si les territoires non balisés nous attirent. Dans tous les cas, je vous recommande fortement la lecture de La télégraphiste de Chopin.

La télégraphiste de Chopin
Éric Faye
Éditions du Seuil, août 2019, 272 p., 18 €
ISBN : 978-2-02-136269-5

Rencontre improbable avec Mano le Balinais

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C’est une rencontre improbable, une de ces collisions romanesques comme en rêvent tous les écrivains et beaucoup de lecteurs.

librairie atmosphèreHier matin, je me suis rendue à la librairie Atmosphère, la plus petite librairie de Genève, un enveloppement de livres et de bois avec planté au milieu une femme menue à la crinière brune, Claire Renaud, que l’on peut écouter le samedi à quatorze heures pendant l’émission La librairie francophone sur France Inter.

Mon roman ? Non, elle ne l’a pas lu, et d’ailleurs un client est en train de l’acheter, là devant moi. Coup de menton énergique en direction d’un homme qui attend devant la caisse, L’Envol du sari à la main.

Je crois que nous nous tournons l’un vers l’autre au même moment, et le dialogue s’enclenche très vite, entre cet homme au regard très doux et l’auteure qui essaie de faire connaître son livre. Nous sommes aussi émerveillés l’un que l’autre de cette coïncidence : il a peut-être été attiré par la couverture de mon livre, a décidé de l’acheter, et voilà que trente secondes après l’auteure du dit livre lui propose une dédicace ! Mano habite à Bali, il est venu rendre visite à son fils qui vit à Genève. Bali ? Nous y sommes allés il y a plus de quarante ans, mon mari et moi.

— Vous ne reconnaîtriez plus l’île, les avions déversent leurs cargaisons de touristes, beaucoup plus que Bali ne peut supporter. Mais les gens résistent…

— Les femmes font toujours leurs offrandes aux dieux ?

— Oui, (sourire ému), elles font toujours leurs offrandes…

Et dans notre regard à tous les deux passent des fantômes de beauté et d’encens.

Mano est heureux : c’est la deuxième fois qu’il rencontre un écrivain dans une librairie, la première fois c’était à Singapour. Mano est espagnol, partout où il passe il entre dans une librairie et achète des livres. Il aime ces lieux de rêves et de rencontres, la preuve, nous sommes là, tous les deux, aussi émus l’un que l’autre. Je dédicace L’Envol du sari à Mano le Balinais, comme il se désigne lui-même.

Mano est dermatologue, et l’extraordinaire humanité qui émane de lui doit être le premier remède aux souffrances de ses patients. Il aime les « histoires  pour enfants », c’est-à-dire les contes, explique-t-il en un français remarquable, et il écrit en anglais.

Nous nous serrons longuement la main, un intense moment de bonheur partagé.

Il y a beaucoup d’émotion dans la librairie. Où une rencontre pareille aurait-elle pu se passer ? À la queue devant la caisse d’une grande surface de la culture ? Les librairies sont des lieux de vie, des lieux de résistance, un peu comme les offrandes des belles Balinaises en sarong qui, tous les matins déposent leurs offrandes aux dieux et aux démons. Les libraires, tous les jours, mettent en place des livres, en lisent le plus possible pour offrir leurs précieux conseils à leurs clients, défendent les livres qu’ils aiment, invitent des auteurs… Cela mérite considération, et un petit effort. Bien sûr, c’est plus facile de recevoir un livre dans sa boîte aux lettres, mais nous avons tant à y perdre ! Dans une librairie on flâne, on lit les quatrièmes de couverture, on rêve, on discute avec le ou la libraire. Et on fait des rencontres.

Avant que je parte, Claire Renaud m’a dit qu’elle lirait mon roman. Sans doute en remerciement de ce moment d’émotion dans sa librairie cocon si propice à de tels instants de magie.

Une année étrangère : la palette tout en nuances de Brigitte Giraud

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Une année étrangèreJuste avant le Bac, Laura décide de partir en Allemagne, au bord de la Baltique, comme jeune fille au pair. Avant son départ, elle se taille elle-même les cheveux, manière de se couper de sa famille, de fuir l’ambiance étouffante de cette maison engluée dans le deuil après la mort de du petit dernier de quinze ans.

Commence alors une aventure étrange, une année étrangère dans tous les sens du terme. La langue, tout d’abord, où les dialogues sont difficiles lorsqu’on ne sait pas argumenter dans la langue de l’autre :

Je ne dispose pas des adverbes qui me permettraient de nuancer mon refus, tous ces petits mots qui enrobent la langue et sont comme des béquilles, qui colmatent ici, amortissent là. Savoir parler une langue étrangère, c’est bien cela : être dans le confort de la demi-teinte, dans le doigté de la nuance. Et je suis loin d’être capable de parler, je m’en rends compte avec douleur chaque jour.

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Une année étrangère
Brigitte Giraud
Stock, août 2009, 216 p., 17,25 €
ISBN : 978-2234063464

Les fiches de l’écrivain

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Une de mes amies a trouvé le premier chapitre de L’Envol du sari sur internet. Elle m’explique comment elle a procédé, mais cela reste nébuleux pour moi ; j’ai le sentiment que des ondes négatives m’empêchent d’atteindre le Saint Graal de la connaissance.

— Est-ce que toi aussi tu as deux boîtes avec des fiches ?

— Bien sûr que non ! La façon dont travaille Quentin, c’est un idéal que j’aimerais atteindre…

Dans ce fameux chapitre, j’explique que Quentin, mon écrivain narrateur, est un personnage ordonné, méticuleux, qui a sur son bureau deux boîtes qu’il remplit méthodiquement et vide au fur et à mesure de l’avancée de son roman, quelque chose comme les vases communicants : d’un côté la vie réelle, de l’autre la création. On imagine un beau bureau, avec un écran d’ordinateur et deux belles boîtes en bois avec les fameuses fiches massicotées pile aux dimensions de leur contenant.

été 2019 094Hélas, mon bureau semble avoir subi un vent force cinq : feuilles et bouts de papiers étalés partout, y compris sur le rebord de la fenêtre, livres étouffés par la paperasse, stylos égarés sur cette houle de papiers griffonnés, raturés, parfois soulignés de rouge.

Il n’y a pas eu de coup de vent, seulement un esprit brouillon enthousiasmé par tant de découvertes qui pourraient devenir des romans ou des chroniques sur le blog. Au  verso de vieilles photocopies, de nombreuses listes se chevauchent et cherchent le dessus des piles :

  •  Livres qu’il faut absolument lire. (soulignés, mis au marqueur jaune, le seul qui ne soit pas sec, ou au stylo rouge)

  • Sites d’écrivains ou de blogueuses qu’il faut visiter. (pas de rouge ni de jaune, sauf exception)

  • Listes de plantes pour le jardin ou de manière de simplifier celui-ci. (Le jardin ressemble à mon bureau, un fouillis végétal où je m’épuise à mettre de l’ordre).

  • Recettes de cuisine.

  • Personnages réels rencontrés dans des revues historiques, scientifiques, sociologiques, etc que je dévore depuis des années. Ils feraient de magnifiques personnages de roman, c’est sûr, un jour je me plongerai dans leur vie.

Toutes ces belles personnes qui ont hissé l’humanité au niveau du sublime, comment ne pas avoir envie de leur rendre hommage et de leur rendre la vie ? Tous ces hommes qui ont lutté contre le destin qui leur semblait imposé, qui ont montré une telle force de vie qu’admiration est un mot insuffisant pour décrire ce que l’on éprouve en découvrant leur existence ! Ils attendent tous sur mon bureau. Où une magnifique idée chasse l’autre, papillonne avant de se poser sur une masse de papiers ou une autre.

Ajoutez à cela toute une série de dossiers plus ou moins complets sur des sujets aussi variés que la magie noire ou la notion de conscience et vous aurez une idée assez exacte de l’état de mon bureau.

— Est-ce que toi aussi tu as deux boîtes avec des fiches ?

J’ai répondu trop vite : oui, j’ai une boîte de fiches derrière mon bureau, sur la bibliothèque. Une ancienne boîte de chocolat remplie de fiches en carton découpées avec une paire de ciseaux. Les grandes contiennent les citations de livres trop essentielles pour être confiées à l’ordinateur. Les petites (devant, comme sur les photos de famille) contiennent des mots rencontrés, mots inconnus, prétentieux ou savants, poétiques ou étrangers. Ces mots ne me servent à rien. Je les relis de temps à autre en rêvant de les employer, enfin, pas tous, certains se montent vraiment trop le col. Quant aux citations, c’est la même chose, j’en relis certaines, en élimine pour faire de la place. Mais c’est toujours la même qui tient la première place, une citation de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.

Auteure ? Autrice ?

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Voilà que la machine médiatique se met en branle pour votre humble servante… Oui, forcément, lorsqu’on se prénomme Nicole, cela fait irrésistiblement penser à Molière et son Bourgeois gentilhomme :

— Quoi ? Quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit » c’est de la prose ?

Ce « Nicole, apportez-moi mes pantoufles » me fait fulminer depuis la cinquième, j’avais douze ans et on me faisait exploser en citant l’infâme bourgeois. Cela laisse des traces…

Revenons à notre préoccupation : suis-je l’auteure ou l’autrice de L’Envol du sari ?

J’ai tendance à écrire « auteure » alors que je sais que la plupart des mots en « teur » sont issus de la forme latine et donnent « trice »  au féminin : instituteur/ institutrice.

Pourtant autrice est un mot ancien, personne n’aurait traité Marie de France d’ « auteur », avec ou sans e pour faire joli. Ce mot a existé pendant des siècles, ainsi qu’une cohorte d’autres mots en « trice », parce que, jusqu’au 17e siècle, on a suivi l’usage du latin, et on ne parlait pas des femmes comme des hommes.

academieLa période obscure est venue après, avec l’Académie française, qui a oublié son rôle de spécialiste de la langue et a préféré la normaliser. La France du Roi-Soleil (qui, entre parenthèses, nommait des ambassadrices), état totalitaire, nomme de doctes messieurs qui vont exercer leur monopole sur la langue. Et imposer d’importantes mesures.

Au 17e siècle, l’Académie française décide d’interdire toutes les formes féminines des métiers qui leur semblent devoir être l’apanage des hommes. Allez savoir pourquoi. Peut-être le bonheur de dire :

— Nicole, apportez-moi mes pantoufles

Et de remettre les femmes à leur place naturelle qui est le foyer, qu’elles arrêtent d’écrire des romans, de peindre des tableaux ou de représenter la France à l’étranger. Lire la suite