Archives du mot-clé Nature

Peinture en absence

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Il a neigé mesquinement. Une pellicule, à peine trois centimètres, juste pour transformer le jardin et assourdir les piaillements des moineaux. Teinte grise, ciel plombé, métaphore du froid. Le rouge-gorge s’approche de la porte vitrée : jamais ce timide peureux ne vient près de la maison. Éclat de son plastron, reflet trompeur : il semble dodu, tout rond, comme s’il s’était gavé alors qu’il lutte contre la faim et le froid et domine sa peur par nécessité. Il est très vite chassé par les moineaux et les mésanges, jamais il ne se défend. Je me demande toujours par quelle obstination et quelles ruses cet éternel vaincu réussit à subsister durant l’hiver.

hiver-1Les moineaux s’éparpillent dans l’amélanchier à peine ont-ils picoré. Branches tordues, branches grêles entrelacées abondamment squattées ; le gang des moineaux s’évertue à garder la place et réussit fort bien à imposer sa loi. Ne parlons pas de ce pauvre rouge-gorge, pas plus que de ces teignes de mésanges qui remporteraient le territoire si elles n’étaient pas toujours à s’étriper. Lire la suite

Mautam, la mortelle floraison des bambous

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bambou-noirIls sont très beaux toute l’année, si graphiques avec leurs cannes noir et leurs feuilles vert tendre… Les bambous noirs du jardin, c’est l’irruption d’un pinceau asiatique dans la campagne occidentale.

Lorsqu’on achète Phyllostachys nigra en jardinerie, aucune mention de sa floraison. Il est vrai que celle-ci est tout sauf spectaculaire : imaginez des sortes de hampes verdâtres qui pendent au bout des tiges comme des mousses malsaines. Une autre raison sans doute plus importante justifie le silence des notices : la floraison du bambou entraîne la plupart du temps sa mort. Ce qu’il y aura de particulier en ce qui concerne le bambou noir des jardins, c’est que depuis 1932 on le multiplie seulement par rejet, sur toute la planète…

Lorsque le bambou noir fleurira, ce qui n’est pas arrivé depuis 1932, tous les pieds fleuriront en même temps et mourront sans doute en même temps. Une extinction massive appelée Mautam en Asie où le phénomène connaît des connaissances autrement dramatiques que dans nos jardins d’agrément.

800px-bamboofloweringDans le nord-est de l’Inde, Mautam (qui signifie « mort du bambou ») est une malédiction cyclique : tous les 48 ans les grandes forêts de bambous sauvages qui couvrent le tiers du pays fleurissent et meurent. Cet événement est immédiatement suivi par une terrible famine : une fois les graines de bambous épuisées, les rats envahissent les villages. Ils n’ont plus rien à manger dans les forêts de bambous et dévorent tout sur le passage. Tous les 48 ans la population attend le phénomène, et l’absence de réactions des autorités a d’ailleurs provoqué de violentes révoltes. La dernière floraison a eu lieu en mai 2006 et le gouvernement a mobilisé l’armée pour prévenir la famine.

Il est possible que l’action des rongeurs soit un mécanisme de contrôle biologique : ils dévorent toutes les graines de tous les chaumes de bambous, y compris celles qui auraient pu fleurir en dehors de la période de floraison, ce qui a un impact positif sur leur fertilité. Une fois qu’ils ont épuisé cette manne, ils se tournent vers les parcelles cultivées, d’où la famine.

Le Mautam de 1958-59 a provoqué la mort d’une centaine de personnes et ravagé la région. On estime que la population a tué au moins deux millions de rats.

La mort redoutée mais attendue du bambou noir dans les jardins n’aura sans doute pas des conséquences aussi dramatiques, mais si vous connaissez de grandes bambouseraies dont le bambou noir est l’espèce dominante, précipitez-vous pour observer ce phénomène que vous ne reverrez pas de si tôt…

Les fissures de timidité, danse d’évitement des arbres

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gilles-clementDans sa magnifique leçon inaugurale au collège de France du 1er décembre 2011, l’un des plus importants paysagistes de la planète, Gilles Clément, a donné une leçon d’humilité à tous les Jardiniers de la Terre : ne vous prenez pas pour des dieux ! La nature est beaucoup plus intelligente et savante que vous ne le serez jamais, alors collaborez plutôt avec ce qui vous dépasse.

Gilles Clément s’émerveille de la complexité du vivant, de la façon dont les organismes présents bien avant l’homme sur notre planète collaborent entre eux avec une intelligence stupéfiante, une sorte de génie naturel :

Par génie naturel, il faut entendre le pouvoir des espèces animales et végétales à régler naturellement leurs rapports en vue de se développer au mieux dans la dynamique quotidienne de l’évolution. La nature, dans sa complexité, a mis au point un nombre considérable de signaux, d’avertissements, de déclencheurs de réactions en chaîne, de régulateurs de surpopulations, d’assistances et de prédations qui « jardinent » le territoire sans aucune intervention humaine. Cette débauche d’énergie s’opère en réalité dans une économie d’échange, au rythme d’une musique naturelle que chacun peut entendre : le cri d’un oiseau, la stridulation d’un orthoptère, le vent dans un feuillage portant l’information masquée d’un prédateur ou d’un ami, la distance entre les frondaisons laissant voir le ciel (fig. 6). Tout est message.

Je retiendrai de cette magnifique leçon l’expression poétique de fissure de timidité empruntée faute de mieux au vocabulaire de la psychologie. Deux arbres qui poussent l’un à côté de l’autre grandissent, augmentent leur ramure mais ne se mélangent jamais : regardez dans une forêt, jamais vous ne verrez un réseau inextricable de branches ! Impossible de savoir comment les arbres se transmettent des informations et résolvent le problème lié à l’espace qui leur est attribué.

fissure-de-timidite

Copyleft Gilles Clément, licence Art libre 1.3.

La lumière résulte d’une mise à distance des frondaisons d’arbres adultes appartenant à la même espèce (ici, Samanea saman en Australie, au nord de Cairns). Cette mise à distance correspond à des échanges entre les houppiers. On ignore la nature et les raisons de ces échanges.

Gilles Clément a consacré sa vie à élaborer des jardins, toujours en recherche, toujours tendu vers plus de compréhension des phénomènes naturels. Dès 2017 le jardin qu’il a élaboré en Corse avec des scientifiques selon le « protocole de Cargèse » sera accessible à tous et les découvertes probables accessibles également à tous. Le « jardin planétaire » ne se marchandise pas. Je me demande ce que les grands firmes qui sont en train de breveter le vivant pensent de cette démarche…